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8 mai 1945 — A travers toute l’Europe, les cloches
annoncent la paix retrouvée, mais, pour beaucoup, celle-ci
a un goût amer: la guerre qui se poursuit en Asie, la
découverte des charniers et des camps de concentration,
l’ampleur des deuils et des destructions et l’inquiétude
quant à l’avenir tempèrent l’allégresse
de la victoire.
Jamais dans l’histoire de l’humanité une
guerre n’avait fait de tels ravages. Une génération
entière a été décimée par
des affrontements d’une sauvagerie inouïe; les
raids aériens et plus encore les persécutions
et le génocide ont tué des millions de civils.
Des pays ont été littéralement dévastés,
des villes rayées de la carte, les moyens de subsistance
anéantis.
Durant toutes ces années, les Sociétés
nationales furent aux premières lignes de l’action
humanitaire. Elles assumèrent pleinement leur rôle
d’auxiliaires des services de santé des forces
armées, prenant une part active à l’évacuation
des blessés, apportant un soutien vital aux hôpitaux
de l’arrière et aux familles des soldats tués
au combat, mettant sur pied de vastes opérations de
secours en faveur des sinistrés et des réfugiés.
Même dans les pays occupés, elles firent de leur
mieux pour assister la population, malgré les contraintes
et les restrictions imposées par l’ennemi.
Pour la Ligue des Sociétés de la Croix-Rouge
— l’actuelle Fédération —,
la Seconde Guerre mondiale fut, par la force des choses, une
période d’attente et de réflexion. Dans
l’incapacité de réunir ses organes statutaires
et empêchée par les dirigeants allemands de conduire
une action autonome dans les territoires occupés, elle
ne put intervenir en faveur des populations civiles que par
l’intermédiaire de la Commission mixte de secours
de la Croix-Rouge internationale, un organisme créé
conjointement avec le CICR.
Quant à celui-ci, il fut la cheville ouvrière
de l’assistance aux prisonniers de guerre. Ses délégués
sillonnèrent les continents pour leur rendre visite
et veiller sur leurs conditions de détention. Grâce
au dévouement de plus de 3.000 volontaires, l’Agence
centrale des prisonniers de guerre suivit la trace de millions
de prisonniers afin de les aider à renouer le contact
avec leur famille. Le CICR monta également à
leur intention une énorme opération de secours
qui fit de lui la plus grande entreprise civile de transport
de cette période. Enfin, avec l’aide du gouvernement
suédois, il mit sur pied la plus vaste action de secours
jamais réalisée jusqu’alors, sauvant le
peuple grec d’une famine certaine.
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La
reconstruction
La Croix-Rouge avait côtoyé de trop près
les effroyables souffrances causées par la guerre pour
ne pas se réjouir de la fin des hostilités,
mais elle avait aussi une conscience trop aiguë des limites
de son action pour pouvoir s’aban-donner à l’euphorie.
Surtout, sa tâche était loin d’être
terminée.
La Croix-Rouge américaine joua un rôle de premier
plan en mettant en œuvre des programmes d’assistance
au profit des populations particulièrement éprouvées
de France, de Belgique, des Pays-Bas, de Pologne et de Grèce.
Dans tous les pays d’Europe, les Sociétés
nationales se chargèrent d’accueillir les prisonniers
libérés et les anciens déportés
et offrirent leur aide aux millions de réfugiés
et de personnes déplacées, dont beaucoup croupissaient
dans des camps de fortune en attendant d’être
accueillis dans des pays tiers. Elles participèrent
aussi activement au travail de reconstruction.
La fin du conflit donna un nouveau souffle à la Ligue,
qui put recom-mencer à soutenir les programmes d’assistance
des Sociétés nationales tout en préparant
la reconversion de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge aux
activités du temps de paix. Quant au CICR, en dépit
des opérations gigan-tesques qu’il a conduites
pendant cette terrible période, en dépit du
prix Nobel de la Paix qui lui est octroyé pour la seconde
fois en décembre 1944, il se retrouve en position d’accusé
lorsque les armes se taisent. On le tient pour responsable
du sort tragique des prisonniers de guerre soviétiques,
dont plus de la moitié ont péri en captivité,
et on lui reproche de n’avoir pas dénoncé
publiquement l’existence des camps de concentration
nazi. En outre, on comprend mal qu’il continue d’assister
les prisonniers de guerre alle-mands, considérés
comme collectivement respon-sables des crimes commis par le
régime hitlérien.
De toutes parts et même de l’intérieur
du Mouvement, des voix s’élevèrent pour
réclamer la dissolution du Comité et le transfert
de son mandat à la Ligue. Cette situation provoqua
une crise profonde au sein du Mouvement, laquelle ne fut surmontée
qu’avec l’adoption des nouvelles Conventions de
Genève en 1949 et celle des nouveaux Statuts de la
Croix-Rouge internationale en 1952. 8 mai 1995 — Un
demi-siècle s’est écoulé depuis
l’armistice, marqué par le démembrement
des empires coloniaux et par les tensions de la “guerre
froide”. Celle-ci a pris fin à son tour avec
la chute du mur de Berlin et l’éclatement de
l’Union soviétique.
Hélas, loin de promouvoir le “nouvel ordre mondial”
tant espéré, ces événements ont
au contraire déclenché de nouvelles convulsions:
en ex-Yougoslavie et dans le Caucase, ils ont en effet libéré
avec une violence inouïe des passions trop longtemps
contenues sous l’empire de la guerre froide.
En outre, si certains conflits liés à la guerre
froide ont enfin trouvé une heureuse issue —
notamment en Amérique centrale, au Mozambique et en
Afrique du Sud —, d’autres se poursuivent par
leur dynamique propre, comme en Afghanistan et au Cambodge.
Ailleurs encore, comme en Somalie et au Liberia, les structures
étatiques se sont complètement effondrées,
laissant le champ libre au chaos et à la terreur.
Sur le plan économique, les cinq dernières
décennies ont été caractérisées
par une croissance remarquable, mais l’inégalité
de sa répartition a provoqué de graves tensions
entre les nantis et les oubliés de la prospérité.
Par ailleurs, la propagation dramatique du sida et la funeste
répétition des séismes, inondations et
autres catastrophes nous rappellent à chaque instant
les limites de la science et de l’emprise de l’homme
sur le monde.
Dans ces conditions, le Mouvement international de la Croix-Rouge
et du Croissant-Rouge demeure aussi nécessaire qu’il
l’était dans le monde dévasté de
1945, mais, comme au lendemain de la Seconde Guerre mondiale
et comme à chaque période de grande mutation,
son unité est, hélas, à nouveau menacée.
Pour être en mesure de s’acquitter pleinement
de sa mission et d’apporter à toutes les populations
vulnérables l’assistance dont elles ont besoin,
il doit impérativement retrouver sa cohésion,
dans le respect des mandats complémentaires des institutions
qui le composent. |