|
|
 |
 |
 |
 |
|
|
 |
Quel rôle pour les femmes?
par Caroline Moorehead |
| D’innombrables
documents attestent que les femmes ont leur rôle à
jouer à tous les niveaux du mouvement international
de la croix-rouge et du croissant-rouge. mais jusqu’à
quel point ces textes louables ont-ils été suivis
d’effet? |
|
Caritas, la bien nommée, est assistante sociale. Tutsi,
la trentaine finissante, elle était absente du village
lorsque, en mai dernier, des soldats hutus et des miliciens
ont tué son mari à coups de gourdin, tailladé
ses deux frères et son père à la machette
avant de les brûler vifs, puis emporté quatre
de ses six enfants. Plus tard, lorsque tout a été
fini, elle a identifié leurs cadavres enterrés
à la hâte près de sa maison.
Aujourd’hui, Caritas est l’unique soutien de
ses deux plus jeunes enfants, de sa mère et d’un
oncle gravement traumatisé. Elle doit leur fournir
à manger et à boire, veiller sur leur santé
et trouver le moyen de se procurer un revenu dans un contexte
où l’aide humanitaire continue d’être
contrôlée essentiellement par des hommes et où
les besoins particuliers de femmes dans sa situation sont
largement ignorés. Bien sûr, Caritas n’est
pas une exception. Le HCR estime qu’il y a aujourd’hui
à travers le monde quelque 23 millions de réfugiés
et plus de 25 millions de personnes déplacées
dans leur propre pays, dont une énorme proportion —
près de 80 pour 100 — de femmes et d’enfants.
Si Caritas a échappé au viol, celui-ci est
le lot commun d’une multitude de femmes réfugiées.
Certes, cette pratique n’est pas nouvelle, mais c’est
la première fois qu’elle est documentée
et publiquement dénoncée. Des dizaines de milliers
de femmes et de jeunes filles auraient subi ce sort durant
le “nettoyage ethnique” en ex-Yougoslavie. Des
milliers de Somaliennes qui s’étaient réfugiées
au Kenya pour échapper aux combats ont été
agressées et violées par des gardiens de camps
et des bandits armés.
La violence sexuelle n’est qu’un aspect de la
vulnérabilité particulière des femmes
en temps de conflit. Les guerres contemporaines, écrit
Eugenia Piza-Lopez, d’Oxfam, “ne sont plus menées
sur des champs de bataille bien délimités, mais
dans les villages et les maisons des citoyens ordinaires”.
De ce fait, les femmes paient un tribut de plus en plus lourd
à des affrontements dans lesquels elles n’ont
le plus souvent aucune part. En Angola, par exemple, un agent
humanitaire rapportait à Oxfam que les mines et les
tirs d’artillerie tuaient chaque semaine jusqu’à
50 mères qui étaient l’unique soutien
de la famille.
Le droit international — notamment les Conventions
de Genève de 1949 et leurs Protocoles additionnels
de 1977 — contient des dispositions pour la protection
des femmes en temps de conflit. Comme le souligne Marie-Thérèse
Dütli, de la Division juridique du CICR, on n’a
pas besoin de nouvelles lois, mais du respect de celles qui
existent.
En juin 1993, la Conférence mondiale des Nations Unies
sur les droits de l’homme avait conclu dans la Déclaration
de Vienne que la pleine application des droits existants au
bénéfice des femmes devait constituer une priorité
pour tous les gouvernements. Depuis, un Rapporteur spécial
sur la violence contre les femmes a été désigné.
Au cours des ans, une multitude d’accords et autres
dispositions ont été formulés pour que
soient pris en compte les besoins spécifiques des femmes,
des enfants et des personnes âgées, et la protection
des civils est plus que jamais à l’ordre du jour.
Le HCR, le CICR et la Fédération ne sont que
quelques-unes des nombreuses organisations internationales
à s’être dotées de politiques ad
hoc concernant la protection et le traitement dont doivent
bénéficier les femmes.
Hélas, il existe un véritable fossé
entre la théorie et la pratique. En réalité,
les femmes restent très vulnérables et, dans
de nombreuses régions du monde, leurs besoins, leurs
aptitudes et leur potentiel économique continuent d’être
négligés. |
|
| |
Les
femmes dans le Mouvement
En 1871, au terme de la guerre franco-prussienne, on demanda
à d’éminents médecins et chirurgiens
qui avaient prodigué des soins aux blessés pour
le compte de la Croix-Rouge britannique leur opinion concernant
la contribution des femmes dans les situations de conflit.
Dans l’ensemble, les infirmières bénéficièrent
d’un avis extrêmement favorable. D’ailleurs,
l’importance des femmes dans le domaine sanitaire et
social était déjà largement reconnue,
grâce notamment à des personnalités comme
Florence Nightingale, Eglantyne Jebb et Clara Barton.
S’agissant en revanche des ladies, le corps médical
était plus sceptique. Ces volontaires de la ‘bonne
société’, qui avaient suivi par delà
le Channel l’appel de la vocation humanitaire, furent
jugées imbues d’elles-mêmes, obstinées
et dissipées. De l’avis d’un certain docteur
Mayo, elles devraient à l’avenir être confinées
à l’intendance. Mais cette bataille était
perdue d’avance: les dames de charité n’entendaient
pas abandonner le terrain.
Henry Dunant avait lui-même qualifié l’influence
des femmes d’élément essentiel du bien-être
de l’humanité et estimait que leur contribution
irait en se renforçant. De fait, les premières
années du vingtième siècle virent se
consolider leur position au sein des nouvelles sociétés
de la Croix-Rouge qui fleurissaient sur tous les continents.
Au Japon comme en Russie, l’Impératrice et ses
filles possédaient à l’époque des
uniformes de la Croix-Rouge dessinés et taillés
sur mesure.
Pourtant, c’est beaucoup plus tard que l’on en
vint à considérer qu’elles étaient
injustement traitées et mal reconnues au sein de la
communauté humanitaire. Il fallut en effet attendre
pour cela la proclamation en 1975 d’une Année
internationale de la femme par les Nations Unies, sous le
thème de l’égalité, de la paix
et du développement. Au cours des dernières
années, le débat a connu un regain d’intensité,
tout particulièrement au sein du Mouvement international
de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge.
Profondément enraciné dans ses origines helvétiques,
le CICR est longtemps apparu comme une institution très
conservatrice, au sein de laquelle se reflétait tout
naturellement la réticence de la nation suisse à
accorder la pleine égalité à ses citoyennes.
Rappelons que c’est seulement en 1971 que la Confédération
reconnut aux femmes le droit de vote au plan national.
En 1987, conscient de ce que son image ne pouvait que bénéficier
d’une présence plus marquée des femmes
aux leviers de commandes, le CICR résolut d’entreprendre
une étude et confia à Renée Guisan le
soin d’éplucher les archives afin d’établir
comment la situation avait évolué au cours des
trois décennies précédentes. Ses recherches
révélèrent un tableau marqué par
une absolue suprématie de l’homme. Les dix échelons
inférieurs de l’institution étaient occupés
en grande majorité par des femmes, les huit échelons
supérieurs, presque exclusivement par des hommes. Aucun
femme n’avait jamais assumé la présidence
et tous les postes clés, en particulier dans le domaine
opérationnel, étaient — et avaient de
tout temps été — tenus par des hommes.
Madame Guisan dressa alors une liste de 25 recommandations
portant sur des sujets aussi variés que la formulation
des annonces de postes ou la participation des femmes aux
prises de décisions, en passant par les politiques
en matière de retraite, d’emploi à temps
partiel et de congés maternité et paternité.
Certains problèmes, toutefois, sont quasiment insolubles.
Comme le note Raymonde Schoch, du Département des ressources
humaines, “il n’y a pas grand-chose que l’on
puisse faire pour adapter le travail de délégué,
avec son exigence de disponibilité permanente, à
la situation d’une mère de jeunes enfants”.
Au dernier recensement, les femmes comptaient pour un tiers
seulement des 863 personnes employées sur le terrain
et n’occupaient que 2 des 29 postes de haut niveau au
siège de Genève.
Bien qu’elle ait son siège à Genève
depuis 1939, la Fédé-ration n’a pour sa
part jamais été liée à la tradition
ou à la culture suisse. Les 250 employés actuels
du Secrétariat viennent de 51 pays différents.
Toutefois, à la fin des années 80, la Fédération
n’a pas échappé à un réexamen
des ses politiques vis-à-vis des femmes, aussi bien
comme collaboratrices que comme bénéfi-ciaires
de ses services.
En 1989, l’Assemblée générale
a demandé à l’Institut Henry-Dunant et
au Secrétariat de la Fédération d’entreprendre
une étude sur le rôle des femmes dans le Mouvement.
Un plan d’action a alors été adopté
afin d’intégrer cette question dans tous les
programmes et activités et d’accroître
le nombre des femmes aux postes à responsabilités
de la Fédération, en considération du
fait que les femmes et leurs enfants constituent la majorité
des bénéficiaires. Aujourd’hui, une unité
Femmes & Développement se consacre spécifiquement
à cette question.
Selon Françoise Le Goff, du Dé-partement Europe,
le progrès dans ce domaine reste encore à bien
des égards théorique. Pourtant, on observe tant
au CICR qu’à la Fédération une
augmentation lente mais constante de la proportion de femmes
employées aux échelons intermédiaires.
Au sein des Sociétés nationales, l’évolution
est très variable et dépend de nombreux facteurs,
notamment culturels.
Irlandaise, Susanna Cunningham a contribué à
la renaissance de la Croix-Rouge albanaise, qui avait été
dissoute en 1959. “En Albanie, observe-t-elle, les femmes
jouent un rôle très important dans les organisations
sociales et médicales. La Croix-Rouge est présidée
par une femme et une majorité de ses départements
sont dirigés par de jeunes femmes.” En ce qui
la concerne, Susanna Cunningham est toutefois parfaitement
consciente que si elle souhaite un jour avoir des enfants,
elle sera contrainte de renoncer à son travail de déléguée,
totalement incompatible avec une vie de famille. Son expérience
illustre bien, quoi qu’il en soit, les différences
considérables qui existent d’une Société
nationale à l’autre, s’agissant de l’intégration
des femmes.
Si les Sociétés renaissantes d’Europe
de l’Est montrent à cet égard une vitalité
réjouissante, il n’en demeure pas moins que dans
la plupart des 163 Sociétés nationales membres
de la Fédération, les hommes continuent de truster
les postes les plus importants. Selon une évaluation
conduite en 1990, un quart seulement des membres des organes
dirigeants et un sixième des présidents et secrétaires
généraux étaient à l’époque
des femmes, dont le nombre est pourtant sensiblement égal
à celui des hommes au sein du Mouvement.
|
|
Et demain?
Du point de vue humanitaire, la question féminine
comporte donc deux volets: d’une part, la nécessité
d’une assistance spécifique, qui prenne en compte
les besoins particuliers des femmes; d’autre part, le
rôle des femmes au sein des organisations vouées
à cette assistance.
Elles sont bien souvent les moteurs de l’action. Si
la Conférence de 1993 sur les droits de l’homme
laisse un souvenir, ce sera sûrement celui des centaines
de représentantes d’or-ganisations de femmes
qui s’étaient donné rendez-vous à
Vienne pour la circonstance. Des mégalopoles chaotiques
d’Amérique du Sud ou des villages déshérités
de l’Afrique australe, elles étaient venues s’informer
de ce que faisaient leurs semblables non pas seulement sous
l’angle conventionnel de la protection des droits de
l’homme, mais aussi dans les domaines de l’éducation,
des soins de santé, de la préparation aux situations
de crise. Elles sont reparties riches d’amitiés,
de liens et d’espoirs nouveaux.
Le monde en développement fourmille de femmes déterminées
et courageuses, prêtes à défendre des
causes difficiles, voire dangereuses. Au Tibet, des religieuses
furent parmi les opposants les plus actifs à l’occupation
chinoise. En Turquie, des femmes journalistes ont largement
contribué à la lutte pour la reconnaissance
de la langue et de la culture kurdes. Marzieh, une célèbre
chanteuse de l’ère prérévolutionnaire,
s’est exilée de l’Iran à l’âge
de 70 ans pour témoigner du sort des femmes et des
artistes sous le régime du fondamentalisme islamique.
A l’échelon international, on enregistre une
certaine évolution, sous l’impulsion notamment
d’organisations comme Save the Children et Oxfam, ou
d’agences comme le HCR. Toutefois, le progrès
est plus notable dans les séminaires que sur le terrain.
A l’occasion de la IVe Conférence mondiale sur
les femmes, organisée en septembre 1995 à Pékin
sous les auspices des Nations Unies, il est question de formuler
une stratégie pour l’émancipation des
femmes partout dans le monde.
Hélas, certains signes semblent indiquer que leur
sort va encore s’aggraver dans un proche avenir. De
récentes estimations de l’OMS prévoient
que, d’ici l’an 2000, plus de 13 millions de femmes
auront été contaminées par le VIH. Par
ailleurs, l’exode rural continue de s’accélérer,
au rythme annuel de 20 à 30 millions de personnes particu-lièrement
vulnérables. La population mondiale passera de 5,76
milliards aujourd’hui à environ 8,5 milliards
en 2025. Le nombre des réfugiés et des personnes
déplacées à cause de la sécheresse,
de la misère et de la violence augmente inexorablement,
cependant que dans de nombreuses régions du monde,
les femmes continuent d’être victimes de diverses
formes de discrimination religieuse et culturelle. Les catastrophes
se multiplient, mais les organisations humanitaires ont de
plus en plus de mal à financer leurs programmes d’assistance.
Tout naturellement, l’attention accrue accordée
à la place des femmes au sein des agences de secours
et de développement soulève de nouvelles questions
quant à leurs compétences spécifiques.
A cet égard, l’opinion des intéressées
travaillant pour le CICR, la Fédération et les
Sociétés nationales est unanime: elles peuvent
en effet apporter une contribution particulière à
l’action humanitaire.
Encore faudrait-il qu’elles jouissent pour cela des
pouvoirs et compétences appropriés, comme le
souligne Ludmilla Petravnova, présidente du Comité
de Moscou de la Croix-Rouge russe. Pour Marion Harroff-Tavel,
les femmes ne sont pas “meilleures”, mais elles
possèdent des aptitudes et des capacités spécifiques,
dont l’action humanitaire pourrait tirer un bénéfice
notable. “Lorsque nous rendons visite à des familles
de détenus, explique cette jeune déléguée
du CICR, le contact avec les épouses est beaucoup plus
facile si l’équipe comprend au moins une femme.”
A l’appui de cet exemple, une collègue ajoute
que les victimes de tortures se confient souvent plus volontiers
à une femme qu’à un homme.
Il ne fait plus de doute pour per-sonne que les besoins et
les aptitudes des femmes ont trop longtemps été
négligés et qu’elles ont en effet un rôle
unique à jouer dans le domaine humani-taire, grâce
notamment à leur capacité d’écoute
et de compréhension.
La crainte qui prédomine maintenant, c’est que
l’évolution encourageante des mentalités
au sein du Mouvement ne soit pas suivie d’effet. “Il
est évident, conclut Margareta Wahlström, sous-secrétaire
général responsable des Opérations à
la Fédération, que les femmes ne jouissent toujours
pas des mêmes pouvoirs que les hommes, alors que le
renforcement constant du profes-sionnalisme au sein du Mouvement
l’exige impérativement. La volonté existe,
mais que faisons-nous pour la concrétiser?”
|
|
Caroline Moorehead
Ecrivain et journaliste, Caroline Moorehead
travaille en ce moment à une histoire du CICR et du
Mouvement pour un éditeur indépendant.
|
|
 |
 |
 |
Haut de page
| Nous contacter | Crédits
| Edition antérieure
| Webmaster

© 2003 |
Copyright |
|
|