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Aider ceux qui aident

par Lesley Botez

Au sein du Mouvement, le soutien psychologique a traditionnellement été axé sur les victimes des catastrophes. Pourtant, de récents événements ont montré que
le personnel d’assistance est lui aussi exposé au stress. Conscients de cette réalité, nous devons maintenant développer des mesures destinées spécifiquement à en prémunir les délégués et autres membres des équipes de secours, ou à les aider à en surmonter les conséquences.

A la fin des années 80 et au début des années 90, des accidents en série ont mobilisé l’attention des Sociétés nationales européennes sur le problème des “dommages psychologiques”. Ces tragédies ont mis en lumière la souffrance de victimes qui avaient subi la perte non pas de leurs maisons ou autres biens, mais d’êtres aimés, ou qui avaient été les témoins de scènes bouleversantes. Dans de telles circonstances, le soutien psychologique compte davantage que l’aide matérielle.

“L’expression ‘dommages psychologiques’ s’applique aux rescapés d’un accident exempts de lésions physiques, mais souf-frant de trauma-tismes psychiques. Elle reflète très bien également le cas de nombreux employés humanitaires confrontés de près à des situations de crise”, explique le docteur Barthold Bierens de Haan, responsable du programme de prévention et de traitement du stress du CICR. “De même que les sauveteurs, policiers, pompiers et personnels de santé sont soumis dans leur propre pays, lorsqu’ils exécutent leurs tâches, à de violentes réactions émotionnelles, les délégués de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge travaillant à l’étranger dans le cadre de situations de crise subissent de graves chocs psychologiques.”

La Fédération a réparti les personnes nécessitant un soutien psychologique dans trois catégories: les victimes de catas-trophes; les person-nes en contact étroit avec les victimes, à savoir, leurs parents et amis; et, depuis 1994, les volontaires et autres personnels d’assistance. Jean-Pierre Revel, Conseiller de la Fédération pour l’assistance sanitaire et, à ce titre, responsable de l’élabo-ration et de la coordination des pro-grammes de soutien psycho-logique, a étendu le champ d’appli-cation de ces derniers aux délégués à la suite des violents affrontements qui ont amené la Fédération à fermer sa délégation à Kaboul. Certains de ses membres — pour la plupart des employés sanitaires qui n’avaient aucune expérience des situations de conflit — ont dû suivre à leur retour une psychothérapie.

Cette approche n’est pas totalement nouvelle au sein du Mouvement. En 1982, déjà, la Croix-Rouge américaine avait pris la mesure du stress auquel étaient exposés ses secouristes. Le personnel de Santa Cruz, en Californie, fut le premier à bénéficier d’un programme de soutien psychologique mis en place à l’intention des employés et volontaires de la Croix-Rouge engagés dans l’opération d’assistance en faveur des victimes des coulées de boue qui avaient dévasté la région.

Le programme de prévention et de traitement du stress du CICR fonctionne depuis 1992. Il comprend trois composantes: préparation avant le départ en mission et soutien pendant et après la mission. Tous les nouveaux délégués suivent un cours d’intro-duction qui vise en particulier à les rendre attentifs aux diverses réactions émotionnelles qu’ils risquent d’éprouver sur le terrain et à encourager la communication avec leurs collègues.

Un cours spécial a en outre été conçu à l’intention des futurs responsables de délégations, afin de les aider à détecter parmi leurs colla-borateurs l’apparition de symptômes de stress et à anticiper les réactions potentielles à des circonstances traumatisantes, dont les conséquences peuvent passer inaperçues dans le feu de l’action. “Les participants, explique le docteur Bierens de Haan, sont invités à la vigilance en cas d’éventuels changements de comportement parmi leurs collègues — consommation d’alcool excessive, conduite dange-reuse, attitudes agressives, dépression, laisser-aller...” Le CICR a aussi introduit des “debriefings” sur le terrain. Dans le cas du Rwanda, tant le CICR que la Fédération ont organisé de brefs entretiens de fin de mission.

Les résultats des 100 premiers “de-briefings” du CICR ont confirmé l’im-portance de ces procédures. Quoique 38 pour 100 des délégués aient mani-festé des symptômes de stress superficiel et 49 pour 100 de stress aigu — ces derniers revenant en grande majorité du Rwanda, 85 pour 100 d’entre eux ont pu repartir en mission après quel-ques semaines de pause. Dans la mesure du possible, on al-terne les affectations à haut risque et les missions moins dangereuses.

En aidant ses collaborateurs à surmonter les difficultés inhérentes à l’action humanitaire, le Mouvement protège ceux-là même qui ont pour mission d’apporter protection et assis-tance aux innom-brables victimes des conflits et autres situations de crise. “Dans les conditions les plus inhumaines, conclut le docteur Bierens de Haan, des valeurs humaines telles que la solidarité et la force de volonté sont essentielles pour surmonter l’adversité.”


L’exemple du Rwanda

Lorsque, le 6 avril 1994, commencèrent les massacres au Rwanda, les délégués du CICR furent les témoins directs de scènes d’une atrocité sans précédent. Le premier compte rendu d’un délégué rentré à Genève était tellement bouleversant que l’on décida aussitôt d’organiser des séances de “debriefing” de groupe pour le personnel qui revenait de Kigali, afin de limiter les risques de dommages psychologiques.

Le 19 avril, le docteur Barthold Bierens de Haan se trouvait à Bujumbura, la capitale du Burundi, pour conduire une session d’évaluation avec les expatriés du CICR. A leur arrivée, les délégués provenant du Rwanda montraient des signes de dépression — plutôt que d’anxiété ou de peur comme c’est généralement le cas après avoir côtoyé la violence — parce qu’ils se sentaient coupables d’avoir abandonné des populations en danger et frustrés par leur impuissance à répondre à des appels à l’aide, à secourir des blessés, à protéger des amis et des collègues.

Le “debriefing” de Bujumbura était le premier à mettre l’accent sur les réactions émotionnelles de délégués qui n’avaient été “que” témoins d’une catastrophe. L’approche était nouvelle à d’autres égards également: la session se déroulait à peine 24 heures après que les délégués eurent quitté l’enfer de Kigali — un intervalle suffisant pour leur permettre de reprendre leurs esprits, mais trop court pour qu’ils aient eu le temps de refouler leurs émotions. La session se déroulait sur le terrain et non pas au siège à Genève, ce qui mettait en évidence le côté “opérationnel” de l’exercice; enfin, elle était collective, ce qui épargnait aux participants des sentiments d’isolement et d’impuis-sance.

“Les séances ont été conduites non pas selon une approche médicale, mais dans un esprit résolument pragmatique et positif”, explique le docteur Bierens de Haan. Assis autour d’une table avec des boissons et des cigarettes, les participants se sont peu à peu ouverts, narrant des faits, exprimant des pensées et des sentiments. “Un tel exercice est précieux, note encore le docteur Bierens de Haan, car il atténue la souffrance mentale et les sentiments d’échec et de culpabilité.”

Bien qu’il soit trop tôt pour mesurer les effets à long terme de cette méthode de prévention des troubles psychologiques consécutifs à des situations de crise aiguë, sa valeur symbolique, en tout cas, est manifeste. Comme le souligne le docteur Bierens de Haan, “les délégués se demandent parfois si le CICR se soucie véri-tablement de leur santé et de leur vie. Le fait d’envoyer sur le terrain un représentant du siège pour conduire le “debriefing” contribue à les rassurer sur ce point. Par ailleurs, la rapidité de l’intervention permet d’identifier les personnes qui pourraient avoir besoin d’un suivi auprès d’un spécialiste, une fois rentrées chez elles.”

Lesley Botez
Rédactrice au Département de la Communication et des Ressources extérieures du CICR.

 

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