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La paix, un difficile apprentissage
par Barbara Geary |
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septembre 1993, le monde assistait stupéfait à
la poignée de mains historique de yasser arafat et
de yithzak rabin sur la pelouse de la maison blanche à
washington. la signature d’un accord entre l’organisation
de libération de la palestine et l’état
d’israël marquait la réalisation tant attendue
d’une amorce de paix au moyen-orient. quels ont été
les effets de cet événement sur la vie des populations
des territoires occupés, aujourd’hui autonomes,
et quelle est son incidence sur l’action du mouvement
dans la région? |
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Après avoir catégoriquement refusé,
pendant des années, de reconnaître leur existence
mutuelle, l’Etat d’Israël et l’Organisation
de libération de la Palestine (OLP) ont signé,
au terme d’un long processus de négociations
secrètes en Norvège, une Déclaration
de principe qui devait constituer la première étape
d’un règlement de paix global et permettre enfin
une coexistence harmonieuse entre Palestiniens et Israéliens.
En mai 1994, l’OLP et Israël signèrent
au Caire un nouvel accord, lequel comportait le redéploiement
des troupes israéliennes dans la bande de Gaza et leur
retrait de la ville de Jéricho, en Cisjordanie, ainsi
que l’établissement d’une autorité
palestinienne dans ces deux régions. Après tant
d’années, le peuple palestinien retrouvait ainsi
un certain contrôle sur sa propre destinée. Du
point de vue pratique, il s’ensuit des changements profonds
sur les conditions d’existence des populations concernées,
mais aussi sur le travail que le Mouvement international de
la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge fait dans la région.
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Un
enfant prématuré
L’idée de paix peut facilement prêter
à confusion. Pour les personnes qui n’ont jamais
connu que cet état, le terme évoque des images
de calme, d’harmonie et de prospérité.
Mais, lorsqu’elle fait suite à une situation
de conflit, la paix constitue par définition un changement,
et tout changement comporte son lot de difficultés
et de problèmes, auxquels n’échappent
pas les Palestiniens depuis l’aboutissement des négociations
d’Oslo.
‹‹La paix, affirme Fathi Arafat, président
du Croissant-Rouge de Palestine (CRP), est comme un prématuré
en couveuse: il lui faut des soins particuliers et une attention
de chaque instant.›› Pour mesurer cette fragilité,
il suffit de se rendre à Gaza, cette mince bande de
terre de 370 km2 où vivent environ un million de Palestiniens.
Dans la ville homonyme, la densité de population est
évaluée à 14 000 habitants au km2. En
outre, un tiers de ce territoire exigu est occupé par
des colons israéliens. En 1991, le produit intérieur
brut par habitant se chiffrait à 850 dollars, mais,
depuis l’accord d’Oslo, le niveau de vie à
Gaza a baissé de 25 pour 100, cependant que le taux
de chômage ne cesse de croître.
Or, ces inquiétants indicateurs de crise économique
sont la conséquence directe du processus de paix. En
effet, la détérioration de la situation résulte,
pour une bonne part, de la fermeture des territoires occupés
et autonomes imposée à plusieurs reprises à
la suite d’attentats perpétrés en Israël
par des factions et mouvements opposés à ce
même processus, ainsi que du maintien de l’occupation
israélienne en Cis-jordanie et dans certains secteurs
de la bande de Gaza.
Ces mesures d’isolement ont eu un impact évident
sur l’économie des régions touchées.
En 1993, environ 100 000 Palestiniens des territoires occupés
se rendaient quotidiennement en Israël pour y travailler.
En décembre 1994, ils n’étaient plus que
60 000 et, en avril 1995, 20 000 seulement.
De plus, l’introduction de nouvelles réglementations
concernant l’entrée des marchandises à
Gaza a entraîné une augmentation spectaculaire
des prix. Celui du ciment, par exemple, a doublé entre
février et avril et les camions restent bloqués
un minimum de dix heures aux points de contrôle. Il
en a résulté de nombreuses suppressions d’emplois,
notamment dans le secteur de la construction. Selon l’économiste
Khaled Abdel Shafi, Gaza connaît actuellement la pire
crise économique de son histoire.
Bien entendu, ce contexte socio-économique pèse
lourdement sur l’évolution de relations politiques
déjà très complexes. Les négociations
sont maintenant gelées depuis plusieurs mois et l’effort
de paix est miné par la crainte des attentats et autres
actions suicides du côté israélien et,
dans le camp palestinien, par la poursuite des implantations
israéliennes dans les territoires occupés. Deux
des dispositions essentielles de la Déclaration de
principe n’ont toujours pas été appli-quées,
à savoir le retrait des troupes israéliennes
de Cisjordanie et la tenue d’élections palestiniennes.
Dans ces conditions, vingt mois environ après les accords
d’Oslo, l’avenir de la paix demeure encore bien
incertain. |
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Un défi pour le Mouvement
Heureusement, le processus de paix se présente jusqu’à
présent sous de meilleurs auspices pour le Mouvement,
qui joue depuis très longtemps un rôle important
tant en Israël que dans les territoires occupés
et autonomes. Depuis des décennies, le Croissant-Rouge
de Palestine — qui n’est pas reconnu par le Mouvement,
mais est considéré comme une Société
nationale en formation — est actif à l’intérieur
comme à l’extérieur des territoires occupés,
cependant que le Comité international de la Croix-Rouge
(CICR) est présent dans la région depuis 1967
(voir encadré).
La Déclaration de principe et l’accord du Caire
ont sensiblement modifié les possibilités et
les modalités d’action du Mouvement dans la région.
D’une part, la création de territoires autonomes
a entraîné un changement du mandat du CICR dans
ces secteurs. D’autre part, les différentes branches
du CRP peuvent enfin travailler de concert, et leur unification
permet à la Fédération internationale
d’apporter désormais son soutien dans la région.
‹‹Notre travail dans la bande de Gaza et à
Jéricho a évolué du fait que l’autorité
palestinienne est désormais responsable de la plus
grande partie de ces secteurs››, confirme Andreas
Wigger, chef de la délégation du CICR à
Tel Aviv. ‹‹Nous nous concentrons maintenant sur
les visites aux prisonniers détenus par la police palesti-nienne,
non pas au titre du mandat prévu par les Conventions
de Genève, mais dans le cadre d’un accord bilatéral,
comme ceux qui régissent nos autres activités
dans les régions autonomes.›› En juillet
1994, le CICR a en effet signé un mémorandum
d’accord avec l’OLP afin d’entériner
sa présence dans les régions placées
sous le contrôle de cette dernière, grâce
à quoi les visites de détenus à Jéricho
et à Gaza ont pu commencer dès le mois suivant.
Autre changement notable, le rôle nouveau de la Fédération
dans les territoires occupés et autonomes. La Fédération
a établi dès janvier 1994 une collaboration
étroite avec le CRP et lancé en juin de la même
année un appel d’environ un million de francs
suisses afin de promouvoir le développement institutionnel
de la Société. En avril, Archie McCarron, jusqu’alors
délégué de la Fédération
à Amman, a été détaché
à Jéricho et à Jérusalem, où
il travaillera en étroite coopération avec le
CICR, qui possède une longue expérience dans
la région.
Les actions dans les territoires occupés et autonomes
constituent un exemple particulièrement probant de
l’harmonie du Mouvement. Aux côtés du CICR,
les Sociétés nationales allemande, finlandaise,
française, irlandaise, islandaise, néerlandaise
et norvégienne soutiennent des programmes d’aide
d’urgence, de diffusion, de visites aux familles et
de soins de santé primaires en faveur des communautés
palestiniennes. En outre, la Croix-Rouge australienne est
engagée dans un projet de réinsertion pour les
détenus libérés en Cisjordanie et à
Gaza.
De tous les défis et possibilités qu’ont
apportés au Mouvement les accords d’Oslo et du
Caire, le plus important tient indubitablement à l’unification
du Croissant-Rouge de Palestine. Celui-ci fut fondé
à la fin des années 60 en dehors des territoires
occupés et chargé par l’OLP de procurer
aux Palestiniens l’assistance sociosanitaire dont ils
avaient besoin; successivement, des branches régionales
furent créées en Cisjordanie et dans la bande
de Gaza. Ainsi, pendant de nombreuses années, l’organisation
a fonctionné aussi bien à l’extérieur
qu’à l’intérieur des territoires
occupés, mais pratiquement sans contacts ni liens directs
entre ses différents éléments constitutifs.
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Quelques
chiffres. Le CICR: 28 années de présence dans
la région.
Depuis 1967:
Nombre de détenus visités 179 543
Prisonniers échangés 26 500
Rapports transmis aux autorités 1 383
Nombre de messages Croix-Rouge échangés 3 393
002
Délégués expatriés 650
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Le
CRP enfin unifié
‹‹L’unification du CRP représente
un potentiel et des possibilités d’action considérables››,
note Archie McCarron. Le processus a été lancé
par un atelier organisé en juillet 1994 au Caire et
par l’établissement d’un siège provisoire
à Jéricho en septembre de la même année.
Avec l’appui du CICR, le siège provisoire a mis
sur pied un projet de diffusion qui a pour objet d’aider
les membres des différentes branches à informer
le public des idéaux et des buts du Mouvement, ainsi
que de créer un forum au sein duquel ils puissent travailler
concrètement ensemble.
Le CICR a également contribué à la mise
en place d’un réseau de communications radio
qui reliera les services d’urgence du CRP de Cisjordanie
et de Gaza et qui facilitera grandement la coordination des
activités médicales.
Il reste toutefois certains obstacles à surmonter
pour parachever le processus. Près de 30 années
de séparation ont forgé des modes de travail
qui ne peuvent être réformés d’un
jour à l’autre. Du point de vue tant pratique
que psychologique, l’occupation est un facteur d’éclatement,
aussi les Palestiniens devront-ils accomplir un effort soutenu
pour se défaire de certaines habitudes. Qui plus est,
l’occupation n’est pas terminée: les Palestiniens
ne sont toujours pas libres de se déplacer à
leur guise et les fermetures pério-diques des frontières
territoriales interdisent même la circulation entre
les deux régions autonomes.
Par ailleurs, toutes les composantes du CRP sont confrontées
à de telles difficultés financières qu’elles
doivent consacrer une grande partie de leur énergie
simplement pour se maintenir à flot. Le problème
des ressources représente également une sérieuse
entrave à la coordination et mine les efforts de rationalisation
des services. Naplouse constitue à cet égard
un exemple édifiant. Hatem Anabtawi, président
de la branche locale du CRP, explique que les recettes de
cette dernière ne couvrent que 45 à 50 pour
100 de ses dépenses. ‹‹Nous avons été
récemment informés par le ministère de
l’Action sociale que nous ne pouvons pas compter sur
une aide financière de l’autorité palestinienne,
aussi l’unification du CRP représente-t-elle
notre seul espoir.››
Pour compliquer encore les choses, le processus d’unification
s’accompagne d’une redistribution des rôles
traditionnellement assumés par le CRP. Le docteur Rafiq
Husseini est particulièrement bien placé pour
en parler, en sa qualité de vice-ministre adjoint du
mi-
nistère de la Santé, de directeur du Conseil
palestinien de la santé pour la Cisjordanie et de volontaire
de longue date du CRP. ‹‹Autrefois, explique-t-il,
le CRP étaient entièrement responsable de la
santé pour la population palestinienne. Aujourd’hui,
cette responsabilité est fragmentée entre le
ministère de la Santé, le Conseil palestinien
de la santé, un service médical de la police
et un centre de planification et de recherche sanitaire, ce
qui entraîne d’énormes problèmes
de gestion et de coordination. En fait, c’est l’ensemble
de la communauté palestinienne qui est engagée
dans un processus de transition.
‹‹Le CRP s’étant consacré
jusqu’à ce jour essentiellement aux soins de
santé, son expérience dans d’autres domaines
traditionnels d’action des Sociétés nationales
est très limitée, voire inexistante. Cela ajoute
encore à la difficulté du processus en cours,
sans compter que beaucoup de gens n’ont ni la volonté
ni la capacité de s’engager activement pour le
changement, parce que les accords de paix n’ont strictement
rien modifié dans leur existence quotidienne. Pourtant,
étant moi-même volontaire du CRP depuis mon adolescence,
je crois profondément que l’avenir de notre société
dépendra de notre aptitude à régénérer
cet esprit, qui fut, pendant si longtemps, notre seule force.››
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| La
volonté de réussir
En dépit des années de séparation et
d’occupation, et malgré les difficultés
qu’apporte le changement, la volonté de relever
le défi est très forte au sein du CRP et partagée
par tous ses membres. ‹‹Ce qui compte, souligne
Haider Abdel Shafi, président de la branche de Gaza,
c’est que nous soyons unis et que nous travaillions
comme un seul peuple.››
Salim Matuk, vice-président du CRP et président
de la branche de Jérusalem, tient le même discours:
‹‹Nos différences passées n’importent
pas si un désir profond d’unité nous anime.››
Depuis quelque temps déjà, les membres du CRP
s’efforcent de coordonner leurs efforts au sein du Comité
central des Sociétés du Croissant-Rouge, organe
qui rassemble sous la direction de Salim Matuk des représentants
des différentes branches et qui a notamment pour tâche
de planifier les visites de famille aux détenus palestiniens.
En 1994, près de 200 000 personnes ont bénéficié
de ce programme.
Le CRP dispose d’un autre atout de taille pour son
avenir: la jeunesse. On estime en effet qu’environ la
moitié de la population des territoires occupés
et autonomes est âgée de 16 ans ou moins. De
plus, l’intifada aura eu pour conséquence positive
d’apprendre aux jeunes à s’organiser avec
une grande efficacité. L’énergie et les
capacités de cette génération montante
seront certainement déterminantes pour le succès
de l’entreprise d’unification du CRP.
Bien entendu, il convient de ne pas perdre de vue que l’évolution
du CRP dépendra directement du contexte politique dans
lequel elle se déroulera. Son unification et son développement
ne pourront pas progresser plus vite que le processus de paix
lui-même, et la fragilité de ce dernier interdira
longtemps encore aux dirigeants du CRP de relâcher leur
effort.
Mais, comme le dit joliment le docteur Arafat: ‹‹Le
bébé survivra. Aussi faible et vulnérable
qu’il puisse paraître par moments, il sortira
un jour de la couveuse. Certes, son avenir dépend beaucoup
de l’extérieur, mais nous ne devons pas oublier
que ce bébé et la paix qui accompagnera sa croissance
sont porteurs d’espoir. Or, l’espoir est précisément
un facteur essentiel de la santé et du développement.
Dans le même temps, le CRP doit continuer de remplir
ses deux tâches essentielles: renforcer et élargir
ses structures, et répondre aux besoins du peuple palestinien
au mieux de ses capacités. Je suis profondément
optimiste.››
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Barbara Geary
Barbara Geary a effectué au mois d’avril une
mission qui l’a menée au Liban, en Israël
et dans les territoires occupés et autonomes
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