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Pas de photos, s’il vous plaît!

par Barbara Geary

Les photos sont interdites dans les prisons par crainte qu’elles ne facilitent des évasions en tombant entre les mains de prisonniers ou de complices à l’extérieur. Dans certains cas, cette interdiction, aussi justifiée soit-elle, est regrettable, car, même en prison, des moments heureux mériteraient parfois d’être fixés par l’image.

J’ai essayé un jour d’en convaincre un gardien. Nous nous tenions côte à côte derrière six jeunes gens assis, tous vêtus des mêmes chemises et pantalons bruns, leurs bras reposant sur un comptoir. Face à eux, séparés par un grillage, se trouvaient des membres de leurs familles en visite. Une fillette souriait à son frère aîné, un bébé tendait à son oncle une sucette, un vieil homme embrassait son fils à travers le treillis métallique. “Je suis désolé, me répondit le gardien, il vous faudra vous contenter des mots.”

Mais, pour parvenir à communiquer par écrit toute l’émotion de tels instants, je suis obligée de revenir en arrière. Cela a commencé ce même matin à cinq heures, dans une ruelle de Jérusalem-Est, où un groupe de personnes – en majorité des femmes et des enfants – attendent patiemment un car. Toutes portent des sacs en plastique, certains emplis de nourriture pour la journée, d’autres contenant des vêtements, des livres ou du thé pour les détenus.

Mal réveillés peut-être encore à cette heure matinale, les gens parlent à peine. On sent aussi en eux une sorte de retenue, comme s’ils redoutaient de se laisser emporter par une joie qui risque d’être déçue. Qui sait ce qui peut arriver avant qu’ils voient enfin le prisonnier aimé?

Tout le monde est maintenant installé dans le véhicule. Le chauffeur place contre la vitre un écriteau indiquant: “Visites de famille aux détenus - Comité international de la Croix-Rouge”, puis démarre. Le soleil se lève alors que le vieux car traverse les magnifiques collines bordant la route de Jéricho et de la vallée du Jourdain. Peu à peu, les passagers se mettent à bavarder tout doucement, tout en tirant de leurs sacs leur casse-croûte.

Mais, chaque fois que le véhicule s’arrête à un poste de contrôle – il y en aura quatre jusqu’au terminus du voyage – ils semblent retenir leur souffle. Au dernier barrage, debout sous le soleil, ils attendent anxieusement que les soldats leur fassent signe de remonter à bord; alors seulement, quand les portes se sont refermées et que le car a repris sa route, tout le monde respire enfin. Cette fois, on y croit vraiment, on s’interpelle, on rit, on offre aux étrangers une orange – peut-être est-ce grâce à eux si le contrôle s’est bien passé...

Nous arrivons à la prison juste avant 9 heures. Les passagers descendent du car et s’installent dans le parking, où ils passeront les cinq à six prochaines heures. Les enfants se dirigent aussitôt vers une aire de jeu située dans un angle du terrain. De l’autre côté se trouvent deux toilettes, l’une très sale mais en état de marche, l’autre hors service. Un robinet extérieur complète ces sanitaires.

En face se dresse la prison, bâtiment imposant et rébarbatif clos de murs aveugles et entouré d’un réseau de fil de fer barbelé. Après une longue at-tente, répondant à l’appel d’un haut-parleur, une vingtaine de personnes s’alignent devant une porte métallique. Au moment d’affronter les geôliers de leurs parents ou amis, les visiteurs sont visiblement gagnés par la tension.

La porte ouverte, ils avancent jusqu’à une zone de sécurité où ils présentent les cadeaux destinés aux détenus et se prêtent à une fouille corporelle obligatoire.

Enfin, l’instant tant espéré arrive. Une autre porte s’ouvre sur le parloir. Il se produit alors une sorte d’explosion nerveuse, comme si les visiteurs avaient nagé sous une eau froide et sombre depuis Jérusalem-Est et émergeaient soudain à l’air libre et à la lumière.

Les yeux sont brillants, tout le monde parle en même temps dans un joyeux tumulte. Dans la salle règne une atmosphère de soulagement et de bonheur que rien ni personne ne semble pouvoir assombrir – ni les barreaux, ni les gardiens, ni les dures réalités auxquelles sont pourtant confrontés tous les protagonistes de cette simple “visite de famille”.

Durant les dix dernières minutes, un passage a été ouvert et les enfants s’y sont engouffrés pour étreindre un frère, un oncle ou un père. Si nous pouvions immortaliser cette scène par l’image, nous y verrions une combinaison bouleversante de tout ce que la vie comporte de plus essentiel et de plus cruel à la fois. Nous verrions des êtres séparés à nouveau réunis pour un instant, et peut-être aurions-nous même une vision fugitive de liberté et d’espoir au cœur de la prison.

Le CICR organise ou finance des visites de famille aux détenus de sécurité emprisonnés loin de leur foyer ou de l’autre côté de la ligne de front. Actuellement, c’est le cas en Israël et dans les territoires occupés, dans le Sud-Liban, à Koweït, en Indonésie/Timor-Est, aux Philippines, au Pérou et en Colombie.

Barbara Geary
En mission pour le compte de la Fédération, Barbara Geary a accompagné en avril 1995 une visite de famille organisée par le CICR.


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