|
|
 |
 |
 |
 |
|
|
 |
Condamnation des armes à laser
par Christina Grisewood |
|
En septembre dernier, sous la
pression d’individus et de groupes divers, la communauté
internationale a unanimement condamné une nouvelle arme
particulièrement abjecte. Par une décision sans
précédent, les gouvernements réunis à
Vienne ont en effet banni le commerce et l’utilisation
des armes aveuglantes à laser. Une importante bataille
a ainsi été remportée, mais la guerre est
loin d’être gagnée. |
|
Dans son roman, Debt of Honor, l’écrivain
Tom Clancy dote des agents de la CIA infiltrés au Japon
d’un engin très léger, fonctionnant sur
piles et présentant l’aspect d’un vulgaire
appareil photo, destiné à aveugler les pilotes
d’un avion militaire au moment où celui-ci amorcera
sa descente. De fait, l’équipage perd le contrôle
de l’avion, qui plonge et s’écrase au sol
dans une gerbe de flammes. Le lecteur non initié pourrait
penser que Clancy est un auteur très imaginatif, nourri
au lait de La Guerre des Etoiles. En réalité,
l’arme décrite dans son ouvrage existait bel
et bien lorsque celui-ci fut publié.
Dès le début de la décennie, la technique
des armes aveuglantes à laser était suffisamment
évoluée pour que l’on passe à la
production de série. Grâce à une campagne
lancée par le CICR et relayée par les Sociétés
nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge ainsi que
par d’autres organisations non gouvernementales, il
y a bon espoir toutefois que le pas ne soit jamais franchi.
Lors d’une Conférence d’examen de la Convention
relative aux armes classiques tenue l’an dernier à
Vienne, les Etats parties ont en effet adopté un nouvel
instrument de droit humanitaire ayant force exécutoire,
lequel proscrit l’utilisation d’armes à
laser ayant pour effet d’aveugler l’ennemi.
C’est seulement la deuxième fois de l’histoire
qu’un engin classique à vocation militaire est
interdit pour des motifs humanitaires avant que son pouvoir
de destruction ait été confirmé sur le
terrain. La première mesure de ce type avait vu l’interdiction
des balles explosives par la Déclaration de Saint-Pétersbourg
en 1868. Et c’est la première fois qu’un
instrument du droit humanitaire prohibe non seulement l’utilisation,
mais aussi la commercialisation d’une arme.
|
|
| |
Pourquoi
le laser?
Si l’on considère que notre planète regorge
littéralement d’engins capables d’infliger
la mort et des blessures très cruelles, on peut se
demander pourquoi les armes aveuglantes à laser ont
ainsi cristallisé l’attention de la communauté
humanitaire. L’un des principaux critères pris
en compte pour requérir l’interdiction de telle
ou telle arme consiste dans le fait qu’elle cause des
souffrances disproportionnées au regard des buts militaires
recherchés.
Or, l’aveuglement provoqué par les armes à
laser est définitif. A ce titre, il représente
donc une atteinte beaucoup plus débilitante que la
plupart des blessures courantes et, en tout état de
cause, beaucoup plus grave qu’il n’est nécessaire
pour mettre hors de combat un soldat — ce qui est regardé
comme le seul but légitime de tout affrontement militaire.
La volonté d’obtenir l’interdiction de
ces engins répondait à d’autres arguments
de poids: très faciles à produire, peu encombrants,
légers et ne nécessitant pas de munitions, ils
auraient été particulièrement attrayants
pour les mouvements d’insurrection, les groupes terroristes
et les criminels de droit commun. |
Historique
des armes aveuglantes à laser
Début des années 80. On commence
à utiliser le laser dans les systèmes de mesure
télémétrique et d’identification
des cibles.
Fin des années 80. On est maintenant
capable de fabriquer des fusils à laser très
maniables et peu coûteux. On s’emploie également
à développer leur potentiel “antipersonnel”,
à savoir, leur capacité à provoquer une
cécité permanente.
1986. Lors de la 25e Con-férence
internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, la
Suède et la Suisse expriment leur inquiétude
concernant les armes aveuglantes. Le CICR est invité
à examiner le problème.
1989-1991. Le CICR organise quatre réunions
d’experts afin de mobiliser l’attention et de
recueillir des informations sur cette question. A l’issue
de ce processus, il réclame l’interdiction de
l’aveuglement comme méthode de guerre.
Fin 1993. Il est décidé de
convoquer une Conférence d’examen de la Convention
de 1980 relative aux armes classiques. Le CICR lance une campagne
de sensibilisation.
Fin 1994-1995. La Suède et le CICR
soumettent des propositions séparées pour un
nouveau Protocole sur les armes aveuglantes à laser
en vue de
la Conférence d’examen. Vingt-cinq Etats expriment
leur soutien à ces propositions.
Printemps 1995. Human Rights Watch signale
qu’une dizaine d’engins laser offrant des possibilités
d’utilisation antipersonnel sont à l’étude
aux Etats-Unis. Une société chinoise présente
un engin laser aveuglant portable dans le cadre de deux salons
de l’armement.
1er septembre 1995. Sous la pression du
public et des médias, le Pentagone annonce
un renversement de la position des Etats-Unis, auparavant
opposés à l’adoption d’un nouveau
Protocole.
25 septembre 1995. La Conférence
d’examen s’ouvre à Vienne. Les participants
adoptent par consensus un Protocole interdisant la commercialisation
et l’utilisation des armes à laser spécifiquement
destinées à provoquer la cécité.
1996. La campagne se poursuit afin d’accélérer
le processus de ratification
du Protocole et d’en étendre l’application
aux conflits armés internes. |
Un
succès partiel
Grâce à la solide argumentation des promoteurs
de cette initiative, le Protocole de Vienne a été
négocié et adopté en deux semaines seulement,
sur les trois que devait durer la conférence. Bien
qu’il ne décrète pas l’interdiction
pure et simple de l’aveuglement comme méthode
de guerre, cet instrument constitue néanmoins un sérieux
encouragement pour tous ceux qu’inquiètent les
applications militaires potentielles de certaines technologies
modernes.
“L’appel à la conscience publique a porté
ses fruits dans ce cas et pourra réussir à d’autres
occasions encore lorsqu’il s’agira de faire en
sorte que les normes générales du droit humanitaire
soient effectivement respectées, commente Peter Herby,
expert du CICR pour les questions d’armement. Mais nous
devons nous souvenir qu’il aura fallu près de
dix ans entre le moment où les armes aveuglantes à
laser ont été signalées à l’attention
du public et celui où l’interdiction en a été
prononcée. C’est beaucoup trop!”
A cet égard, il convient de ne pas perdre de vue que
la plupart des Etats parties doivent encore ratifier le Protocole
pour que celui-ci entre effectivement en vigueur. Par ailleurs,
si l’accord prohibe l’utilisation et la commercialisation
des armes aveuglantes à laser, il n’en interdit
pas explicitement la production, de sorte que la menace de
ces engins, comme des armes chimiques et biologiques, demeure
très réelle, tout illégal qu’en
soit l’emploi.
Dans un récent article, Robin Copland, chirurgien
au CICR, relève une autre lacune du droit: La prohibition
des balles dum-dum et des armes aveuglantes met en évidence
une carence fondamentale du droit international en la matière.
Dans l’un et l’autre cas, on a en effet banni
une technologie spécifique, mais non pas son effet
sur l’être humain.” 1 En d’autres
termes, n’importe quelle arme à effet aveuglant
basée sur une autre technologie que le laser pourrait
être commercialisée et utilisée en toute
légalité.
Enfin, la Conférence d’examen s’est soldée
par un échec en ce qui concerne l’interdiction
d’une autre arme particulièrement traumatisante,
à savoir, les mines antipersonnel. Les négociations
devaient se poursuivre à ce sujet au cours du printemps
1996. Dans l’intervalle, des médecins, des juristes,
des militaires et des spécialistes des communications
se sont rassemblés à Montreux (Suisse) afin
de débattre d’un nouveau champ d’étude
en matière d’éthique et de recherche médicale:
l’impact des armes sur la santé. Les milieux
compétents sont extrêmement préoccupés
par les possibles applications militaires de techniques existantes,
dont les consé-
quences sur les champs de bataille seraient proprement horrifiantes. |
|
| 1
Robin Coupland, “Effects of weapons on health”,
The Lancet, 17 février 1996, pp. 450 et suivantes. |
| 
Christina Grisewood
Rédactrice à la Division des Publications
du CICR.
|
|
 |
 |
 |
Haut de page
| Nous contacter | Crédits
| Edition antérieure
| Webmaster

© 2003 |
Copyright |
|
|