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du Magazine

Ouragans sur le paradis

par John Sparrow

Cyclones et éruptions volcaniques, séismes et glissements de terrain, inondations et raz-de-marée dévastent régulièrement le Pacifique. Pour les communautés insulaires, souvent éloignées de tout la préparation est une priorité vitale, l’autosuffisance une obligation. Mais, si des efforts notables sont en cours, il reste encore beaucoup à apprendre des leçons du passé.

Selon les critères des Nations Unies, l’archipel des Samoa occidentales compte parmi les nations les moins développées du monde. Pourtant, ces îles volcaniques labourées par les flots du Pacifique Sud, à 2400 kilomètres au nord de la Nouvelle-Zélande, sont bénies par la nature. Un climat tropical, un sol fertile et une abondance de précipitations de novembre à avril en font un véritable jardin polynésien. Les cultures locales assurent du travail à plus de la moitié de la population. Pour les touristes de plus en plus nombreux qui découvrent Savai’i, Upolu et les sept autres îles de taille plus modeste qui composent l’archipel, les Samoa occidentales sont proches assurément de l’idée qu’on se fait communément du paradis. Mais, bien sûr, les touristes évitent la saison des cyclones.

Or, les Samoa occidentales se dressent sur la route qu’empruntent depuis des siècles les ouragans tropicaux et il semble que, de nos jours, ceux-ci frappent la région avec une fréquence accrue. En février 1990, le cyclone Ofa avait laissé derrière lui environ 10000 sans-abri. Et, dès l’année suivante, le cyclone Val balayait à son tour l’archipel pendant quatre effroyables journées, faisant treize morts, dévastant les cultures et tuant d’innombrables animaux domestiques, détruisant quantité de bâtiments et causant des dommages considérables aux pêcheries et à l’infra-structure.

 

Un point tournant

Selon Maka Sapolu, Secrétaire général de la Croix-Rouge des Samoa occidentales, le cyclone Val a marqué un tournant dans les stratégies de préparation aux catastrophes. Depuis longtemps, la Société nationale s’employait à limiter les conséquences de ces phénomènes par des mesures de prévention appropriées. Un Plan national d’intervention avait été élaboré avec le gouvernement, et les campagnes d’information de la Croix-Rouge avaient permis d’en faire connaître largement les dispositions. Dans ces conditions, comment cet ouragan avait-il pu causer de telles dévastations?

Les collaborateurs de la Croix-Rouge apportèrent un début de réponse à cette question en découvrant que beaucoup de gens n’avaient tout simplement pas donné suite aux alertes radiodiffusées par les autorités, soit parce qu’ils n’avaient pas entendu les messages, soit parce qu’ils n’en avaient pas saisi la signification. Le langage expliquait en partie, mais en partie seulement, cette absence de réaction. Bien que frappés depuis des temps immémoriaux par ces phénomènes, beaucoup d’habitants des campagnes en comprenaient encore très mal la nature. Dès lors, la priorité consistait à éduquer les communautés rurales.

Depuis le passage de Val, la Croix-Rouge des Samoa a touché 80 villages. Sapolu, un microbiologiste âgé de cinquante ans, explique qu’il lui en reste 150 à visiter. C’est une lourde tâche, mais grâce au financement accordé à ce projet par l’Overseas Development Administration (ODA) britannique, on devrait en venir à bout d’ici dix-huit mois à deux ans.

Autosuffisance

La préparation aux catastrophes est une priorité dans tout le Pacifique, depuis la mer de Corail jusqu’au “pot au noir”, et son renforcement figure au rang des tâches énoncées dans le Plan stratégique de la Fédération pour les années quatre-vingt-dix. Dans la région des Samoa, les calamités naturelles sont souvent aggravées par l’éloignement géographique des îles. Dans un tel contexte, l’autosuffisance communautaire est la clé du succès.

Le village de Safai, sur le littoral de Savai’i, témoigne bien des orientations adoptées à cet égard par les Samoans. Riante agglomération de 500 à 600 habitants située à l’embouchure d’une rivière, Safai n’était plus que ruines lorsque les secours arrivèrent sur place au lendemain du passage du cyclone Val. La Croix-Rouge décida d’y conduire un de ses premiers programmes de formation. Sapolu et ses collègues entreprirent donc d’expliquer à la population la nature des cyclones, leur vitesse, leur rayon d’action et leur déplacement, de décrire les systèmes et procédures d’alerte et d’enseigner les précautions à prendre afin de se prémunir contre ces phénomènes.

“Beaucoup de gens, raconte-t-il, pensaient que les cyclones n’étaient que des déplacements d’air. Ils n’avaient aucune conscience des lames de fond dont s’accompagnent ces phénomènes atmosphériques et des inondations que celles-ci peuvent provoquer. Nous leur avons expliqué que Safai était exposé à tous ces dangers.” Le message est bien passé. Les villageois n’ont pas reconstruit leurs maisons sur place: ils se sont éloignés de la zone vulnérable.

 

 

Problèmes de vocabulaire

Pour beaucoup de Samoans, un message d’alerte radio annonçant, par exemple, la présence à 500 kilomètres au nord-est de l’archipel d’un cyclone se déplaçant vers le sud à une vitesse de 15 kilomètres heure n’a pas grande signification. Certains vieillards ne connaissent les directions géographiques que par leurs désignations traditionnelles et de nombreux villageois sont incapables de repérer le nord, le sud, l’est ou l’ouest depuis le seuil de leur maison. L’installation de simples tables d’orientation permet de remédier à cette lacune.

Cela dit, certains insulaires, tout ignorants qu’ils sont des points cardinaux, ont beaucoup à nous apprendre en matière de stratégies de survie. La Croix-Rouge s’efforce de tirer les leçons issues d’une expérience ancestrale des catastrophes. S’agissant, notamment, de la production alimentaire, l’influence occidentale a profondément modifié les cultures. Aujourd’hui, la noix de coco, le cacao et le taro sont cultivés de façon intensive pour les besoins de l’exportation. Or, ces denrées ne sont guère utiles en temps de crise. “Nous devons en revenir à l’humble igname et à la coutume consistant à enterrer les fruits de l’arbre à pain”, affirme Sapolu.

Une catastrophe permanente

A environ 4500 kilomètres à l’ouest, de l’autre côté de la ligne de changement de date, Janet Philemon, Secrétaire général de la Croix-Rouge de Papouasie-Nouvelle-Guinée, s’emploie elle aussi à réactiver les stratégies traditionnelles de préparation aux cataclysmes. Dans ce pays, éruptions volcaniques, séismes, glissements de terrain, inondations, raz de marée et autres ouragans transforment l’exis-tence en une sorte de catastrophe permanente.

Les volcans y sont particulièrement actifs. Actuellement, la Croix-Rouge s’efforce de secourir les victimes de la dernière éruption, qui a fait au mois de décembre treize morts sur l’île de Manam, au large de la côte septentrionale de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. La Société nationale avait évacué à cette occasion quelque 3000 personnes et les habitants de trois villages doivent être relogés, leurs maisons étant enfouies sous la lave.

En juin 1996, Janet Philemon avait en tête une autre éruption dramatique lorsqu’elle se rendit dans la ville portuaire de Rabaul, sur l’île de New Britain. Deux ans auparavant, les volcans Vulcan et Tavurvur avaient entièrement détruit l’agglomération: on n’aurait pu trouver un lieu de rendez-vous plus approprié pour tenir un atelier sur la préparation communautaire. Organisée avec le concours de la délégation régionale de la Fédération à Sydney, cette réunion s’inscrivait dans une série de projets pilotes visant à produire des supports pour un programme de formation applicable à l’ensemble de la région du Pacifique. Elle s’adressait essentiellement à des représentants des communautés locales, car la Croix-Rouge de Papouasie-Nouvelle-Guinée ne cherche pas à introduire de nouvelles structures, mais à renforcer les capacités existantes. “Les neuf dixièmes de la population, souligne le Secrétaire général, vivent dans des sociétés traditionnelles: on n’apprend pas aux poissons à nager!”

 
 

Santé communautaire

L’atelier de Rabaul couvrait également le domaine de la santé et des premiers secours, la Fédération encourageant l’intégration de ces différentes activités au sein d’un seul et unique programme communautaire axé sur le renforcement de l’autosuffisance, à l’image de celui réalisé par la Croix-Rouge des Samoa occidentales. Pour Janet Philemon, il n’y a au demeurant pas d’autre solution, car des programmes séparés entraîneraient une dispersion des efforts et des ressources que n’autorisent ni la configuration du pays, ni les capacités de la Société nationale.

Celle-ci doit en effet desservir un territoire de plus de 460000 km2 sur lequel sont disséminés moins de 4 mil-lions d’habitants. Lorsqu’une catastrophe se produit, il faut dans certains cas plusieurs semaines pour procéder à l’évacuation de quelques centaines de personnes seulement. Quoi qu’il en soit, l’existence est une épreuve quasiment permanente pour les populations de ce pays qui connaît le taux de mortalité maternelle et infantile le plus élevé du Pacifique. Ainsi, le programme que s’apprête à lancer la Croix-Rouge de Papouasie-Nouvelle-Guinée doit impérativement être aussi exhaustif que possible. “Il comprendra des éléments propres aussi bien à améliorer la vie courante qu’à limiter les conséquences des catastrophes.”

John Sparrow
Journaliste indépendant résidant à Amsterdam.


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