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El Niño, l’enfant terrible
de l’Amérique latine

par Claes Amundsen

D’un bout à l’autre de l’Amérique latine, le phénomène climatique connu sous le nom de El Niño poursuit ses dévastations, provoquant tantôt des inondations, tantôt la sécheresse. Dans tous les pays de la région, les employés et volontaires de la Croix-Rouge s’efforcent d’aider les populations sinistrées. Dans le même temps, on s’emploie à préparer les communautés locales à affronter dans les mois à venir des calamités plus terribles encore.

Luis Horacio Vidal vit à Concordia, une ville située à environ 450 kilomètres au nord de Buenos Aires, au bord du fleuve qui sépare l’Argentine de l’Uruguay. Une trentaine d’immeubles séparent sa maison du lit du fleuve. Il y a quelques jours, pourtant, les eaux ont déferlé dans son salon, où subsistent de petites flaques. Dans l’intervalle, cet homme de 51 ans s’est installé chez son fils à quelques rues de là, avec ses biens les plus précieux. Le reste a été emmené dans un entrepôt appartenant à la municipalité.

“Ma maison a déjà été inondée à plusieurs reprises, raconte Luis. A chaque fois, je perds tout ce que je pos-
sède. Ce qui n’est pas détruit par l’eau ou mis à l’abri est emporté par des voleurs. Cette fois, c’est une partie de mon toit qui a disparu.” Au-dessus de nos têtes, en effet, une béance s’ouvre directement sur le ciel toujours menaçant. Mettant à profit la situation, des individus dénués de scrupules parcourent en barque les quartiers inondés et font main basse sur tout ce qu’ils peuvent arracher aux maisons désertées.

 

Pas de trêve de Noël

La plupart des récentes catastrophes naturelles qui ont frappé le monde ont été imputées au phénomène climatique El Niño, qui résulte d’une altération des courants océaniques. De l’Indonésie au Nicaragua, celui-ci a entraîné la destruction de cultures, ruiné la pêche, rendu inhabitables de vastes régions et contraint la Croix-Rouge et d’autres organisations humanitaires à mettre en place des centres d’hébergement pour les populations sinistrées.

Si El Niño est bien un fléau mondial, ce sont toutefois les peuples d’Amérique latine qui en ont les premiers décelé les symptômes. Ayant remarqué que des eaux anormalement chaudes touchaient les côtes de leur pays à l’époque de Noël, des pêcheurs péruviens ont baptisé ce phénomène du mot espagnol désignant l’Enfant Jésus. Bientôt, cependant, ils ont constaté qu’El Niño, loin de constituer une bénédiction, n’apportait que dévastation et misère. Ce phénomène, qui se reproduit tous les quatre à sept ans, a prélevé son plus lourd tribut en 1992-1993, causant à travers le monde la mort d’au moins 2000 personnes et des dégâts chiffrés à quelque 13 millions de dollars américains. Cette année, on redoute un bilan aussi désastreux et la Croix-Rouge se prépare au pire.

Dès octobre, on enregistrait au large du littoral péruvien des températures supérieures de 5°C aux normes saisonnières. Au Honduras, à Panama, en Equateur et au Pérou, quelque 80000 familles dépendent d’ores et déjà de l’aide alimentaire des organisations humanitaires en raison des perturbations causées par El Niño.

La Fédération internationale a récemment lancé un appel d’un montant de près de 14 millions de francs suisses afin de fournir à ces populations une assistance immédiate et de constituer des stocks d’articles de première nécessité dans toutes les régions particulièrement vulnérables d’Amérique latine. Si les fonds recueillis le permettent, 8000 tonnes de vivres, 120000 couvertures ainsi que des matériaux de toiture pour 20000 maisons seront ainsi entreposés à titre préventif, ce qui permettra à la Croix-Rouge d’intervenir instantanément en cas de crise.

Enfin, l’appel insiste sur la nécessité de préparer les communautés locales en prévision des catastrophes. La Croix-Rouge a déjà conduit des cours de formation à cet effet dans dix pays d’Amérique latine, grâce à des financements de l’Office humanitaire de la Communauté européenne (ECHO).

D’un bout à l’autre du continent

Au Nicaragua, la sécheresse a touché neuf des seize districts du pays et il a fallu lancer dès le mois d’octobre un appel d’urgence afin d’éviter une fa-
mine à grande échelle. Au Mexique, la Croix-Rouge a dû se mobiliser suite au passage de l’ouragan Pauline, qui a dévasté une partie de la zone touristique d’Acapulco ainsi que d’autres régions du littoral. Le bilan s’est élevé à plusieurs centaines de morts et au moins 10000 sans-abri. La Société nationale est maintenant engagée dans un projet de reconstruction de 2000 maisons qui bénéficie du soutien financier de plusieurs pays européens.

A l’autre bout du continent, le Chili a aussi été très durement frappé. En juin 1996, après trois années consécutives de sécheresse, une grande partie du pays a connu des précipitations d’une ampleur inhabituelle qui ont provoqué de dramatiques inondations et entraîné l’évacuation de communautés importantes, ce qui a nécessité une opération de secours de grande envergure. Celle-ci venait à peine de s’achever lorsque le centre du Chili a subi un séisme d’une magnitude de 6,8 degrés sur l’échelle de Richter, lequel a détruit environ 5000 maisons et causé de graves dommages à quelque 10000 autres. Les effets du tremblement de terre ont été aggravés par le fait que les constructions en adobe avaient été préalablement fragilisées par les pluies. La Croix-Rouge a aussitôt entrepris de distribuer des approvisionnements d’urgence. Elle s’efforce actuellement de trouver les moyens de reconstruire Chalinga, un des villages entièrement détruits par le séisme.

 

 

La ville immergée

A Concordia, la Croix-Rouge argen-
tine assiste depuis deux mois déjà une partie des 7000 habitants sinistrés par les inondations. En coopération avec les autorités locales, ses volontaires administrent six centres d’hébergement établis dans des entrepôts et autres bâtiments où les familles ont été installées dans des “studios” individuels séparés les uns des autres par des cloisons mobiles. Beaucoup y ont amené les meubles qu’ils ont pu sauver avant que les eaux n’envahissent leur maison.

Plus de la moitié des sans-abri sont des enfants, aussi a-t-il fallu improviser des salles de classe pour ceux qui ne peuvent se rendre à leur école. Parmi eux se trouve Yamila, 12 ans, dont la maison est située à proximité immédiate du lit du fleuve. “Actuellement, explique-t-elle, l’eau monte jusqu’au toit.” Impossible de dire jusqu’à quand durera cette situation. Le niveau de l’eau a commencé à baisser, mais les effets d’El Niño risquent de se prolonger pendant des mois encore. D’autres inondations pouvant se produire, il apparaît peu judicieux d’envisager un retour dans les maisons menacées.

Chaque jour, des vivres sont amenés par l’armée dans les centres d’accueil, où la Croix-Rouge assure des services de santé. Une campagne de vaccination est également en cours afin de prévenir les risques d’épidémies. Rappelons qu’en 1982, dans des circonstances similaires, des centaines de personnes étaient mortes des suites de la malaria au Pérou et au Mexique.

Si la situation des personnes hébergées dans les centres est somme toute satisfaisante, celle des habitants de certains quartiers de la ville est en revanche dramatique. Comme l’explique Eduardo Taubas, président du comité local de la Croix-Rouge: “Beaucoup d’habitants sont très pauvres et le fleuve constitue leur unique ressource. C’est pourquoi ils refusent de partir, quitte à vivre dans des conditions extrêmement précaires dans leurs propres maisons ou dans des cabanes de fortune. Certains viennent à nous pour solliciter une aide, mais quantité d’autres restent privés d’assistance, et nous avons souvent beaucoup de difficulté à les localiser et à les secourir.”

A quelques kilomètres des locaux de la Croix-Rouge, une jeune femme vient de donner le jour à un petit garçon destiné à passer les premiers mois de son existence dans un environnement des plus insalubres: un abri misérable protégé par de simples feuilles de plastique et dépourvu de toute installation sanitaire. Ce taudis fait partie d’un campement de fortune établi par une poignée de familles sur un chantier à l’abandon. Un tel milieu est évidemment propice à l’éclosion de toutes sortes de maladies et les gens y sont à la merci d’une prochaine inondation aussi longtemps qu’El Niño continuera de faire peser sa menace sur l’Amérique latine.

A Concordia comme ailleurs, les volontaires de la Croix-Rouge ne peuvent qu’espérer que les conditions météorologiques n’empireront pas. Même en l’absence de tempêtes, sécheresses et autres inondations, le travail ne manque pas parmi les communautés vulnérables de la région. Aussitôt qu’El Niño le permettra, les volontaires retourneront à leurs tâches habituelles d’éducation sanitaire, de formation aux premiers secours et de préparation en prévision des catastrophes.

Claes Amundsen
Délégué information de la Fédération
à Buenos Aires, Argentine.


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