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Armés jusqu’aux dents

par Mary-Anne Andersen

Bien que les armes légères soient celles qui font couler le plus de sang dans les conflits actuels, presque rien n’est fait pour en limiter la circulation. L’armement massif des civils dans les pays en guerre, outre son coût élevé en vies humaines, fait peser une menace permanente sur les opérations humanitaires. Un effort concerté doit être entrepris pour résoudre ce problème.

Il fut un temps où la vision de jeunes gens arpentant les rues équipés de fusils d’assaut était limitée aux plateaux de tournage de Hollywood. Aujourd’hui, elle est monnaie courante dans les pays émergeant de guerres fratricides, où les détenteurs d’armes font la loi au sein de sociétés désagrégées par les inégalités et la misère.

“Pour les ex-combattants dépourvus d’emploi et d’instruction, les armes sont souvent perçues comme le seul recours pour se faire une place au soleil”, explique Christophe Carle, vice-directeur de l’Institut des Nations Unies pour la recherche sur le désarmement (UNIDIR).

Selon des études conduites par l’Institut de recherche sur la paix à Oslo (Norvège), la proportion des civils tués dans les conflits armés est passée de 10 pour 100 environ au début du siècle à près de 75 pour 100 aujourd’hui. Une récente analyse effectuée à partir de la base de données médicales du CICR a révélé que, dans une situation post-conflictuelle, le nombre des civils tués ou blessés principalement par des armes légères de type militaire n’avait baissé que de 20 à 40 pour 100 durant les 18 mois suivant la fin des hostilités.

“Les armes légères ne suffisent généralement pas à provoquer un conflit, mais elles contribuent à l’alimenter et à le prolonger, ainsi qu’à en aggraver le bilan. Elles entretiennent en outre un climat d’insécurité tel qu’il rend parfois impossible la réalisation des activités humanitaires”, déclare Peter Herby, de la Division juridique du CICR.


 

Un danger permanent

En 1996, le CICR a été l’objet d’attaques directes qui ont coûté la vie à neuf de ses employés au Burundi et en Tchétchénie et l’ont obligé à se retirer de ces deux pays. Ces récents événements reflètent l’accroissement dramatique des agressions subies par le personnel de l’organisation, lesquelles sont passées de 21 en 1990 à 153 en 1996. Les employés de la Fédération internationale et des Sociétés nationales sont eux aussi de plus en plus exposés aux actes de violence. Outre leurs conséquences pour le personnel d’assistance, les problèmes de sécurité ont un impact financier non négligeable, du fait notamment qu’ils obligent souvent les organisations humanitaires à acheminer par avion leurs approvisionnements. Que l’emblème protecteur soit un casque bleu, une croix ou un croissant rouges ne change rien à l’affaire.

“Le fait que les armes destinées à des usages militaires se répandent de plus en plus parmi les civils menace de saper les fondements du droit international humanitaire et notre capacité à en promouvoir l’application, souligne Peter Herby. Ce droit part en effet du principe que les armes militaires sont aux mains de forces soumises à une certaine discipline et instruites des règles régissant leur utilisation.”

Il est urgent d’agir

Les problèmes humanitaires provoqués par la circulation incontrôlée des armes légères ont atteint une gravité telle qu’il est devenu urgent de rechercher des solutions. En 1995, lors de la 26e Conférence internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, le CICR avait été invité à réaliser une étude sur la prolifération des armes et les violations du droit international humani-taire. En septembre prochain, les conseillers juridiques du Mouvement passeront en revue lors de leur réunion annuelle les enseignements tirés de l’expérience du CICR, l’étendue du problème et les recommandations à formuler en vue de le résoudre.

Alors que la mortalité et les souffrances liées aux conflits actuels sont imputables principalement aux armes légères, les efforts de désarmement continuent de porter essentiellement sur des engins de destruction de masse comme les missiles, les avions de combat ou les armes nucléaires, heureusement moins couramment employés. Néanmoins, la gravité du problème posé par les armes légères est évidente pour beaucoup et a déjà donné lieu à diverses initiatives.

Ainsi, la Croix-Rouge de Norvège, l’Institut international de la paix à Oslo, le Secours de l’Eglise de Norvège et l’Institut norvégien des Affaires internationales ont entrepris, avec un financement de leur gouvernement, d’étudier les moyens de contrôler la circulation des armes légères. “Il y a trop d’armes dans trop de pays et cela représente un des plus gros défis humanitaires de notre époque”, note Jan Egeland, ancien vice-ministre d’Etat de Norvège qui dirige l’initiative. Pour lui, cet effort constitue une suite naturelle du rôle actif joué l’année dernière par son pays dans la campagne pour l’interdiction des mines antipersonnel. Toutefois, il n’en escompte pas le même succès: “Le problème est bien plus énorme encore, et nous ne devons pas nous illusionner. Il n’est évidemment pas possible de bannir totalement les armes légères, mais nous pouvons néanmoins en limiter la prolifération.”

 
 

Un exemple à suivre

Au Mali, lorsque, le 26 mars 1996, une dictature militaire vieille de 23 ans a été renversée après six années de troubles, près de 3000 soldats rebelles ont accepté de rendre leurs armes contre une aide à la réinsertion dans la vie civile. Depuis, près de 10000 autres ont suivi l’exemple. Le processus a été facilité par les agences des Nations Unies, qui ont financé l’échange des armes contre des terres et des programmes de formation. Certes, de nombreux problèmes issus du conflit restent à résoudre, mais, en réduisant le nombre d’armes en circulation, le Mali est devenu à la fois plus sûr et plus attrayant pour les investisseurs étrangers.

“Nous devons convaincre les gouvernements donateurs de l’utilité de consacrer des fonds à l’élimination des armes avant de lancer des projets de développement dans les pays dévastés par la guerre, affirme Christophe Carle, de l’UNIDIR. Sans un minimum de sécurité, aucun développement n’est possible. Le débat sur la nécessité de contrôler la circulation des armes légères et de leurs munitions est ouvert – il faut maintenant que les personnes et instances intéressées s’y associent.”

Mary-Anne Andersen
Journaliste indépendante, l’auteur a travaillé pour le CICR dans le cadre de la campagne pour l’interdiction des mines.

 

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