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du Magazine

Somalie
Journal de bord

par Josué Anselmo

Au début du mois de novembre 1997, des pluies torrentielles se sont déversées sur la Corne d’Afrique, faisant sortir de leur lit les rivières Juba et Shabelle dont les crues ont submergé de vastes portions des deux vallées. Des dizaines de milliers de sinistrés ont dû s’agglutiner sur les rares espaces épargnés par les eaux, exposés aux ravages du paludisme, du choléra et des infections respiratoires. Une équipe du CICR a été dépêchée dans la région de Marere afin de secourir quelque 4000 personnes bloquées sur une digue, sans eau potable, sans nourriture ni assistance médicale.

Vendredi 28 novembre

A peine arrivés à Mogadishu, capitale de la Somalie, nous repartons vers le sud en direction de Jilib, où se rejoignent les vallées de la Juba et de la Shabelle. A la sortie de Mogadishu, une rafale de mitraillette retentit soudain, mais nous n’en sommes heureusement pas la cible. Un homme perché sur un camion arrivant en sens inverse saute pour se mettre à couvert. Notre escorte commence à s’énerver et fait resserrer le convoi. Le pays est toujours en guerre.

J’accompagne en qualité de porte-parole du CICR pour l’opération Somalie le délégué sanitaire chargé d’évaluer les conditions de santé des victimes des inondations et de leur distribuer des fournitures médicales. Deux journalistes indépendants se sont joints à nous afin d’attirer l’attention de l’opinion sur la détresse des sinistrés.

 
 

 

Samedi 29 novembre

Après 22 heures de route, nous sommes encore à 60 km de Jilib. Soudain, la chaussée se transforme en un torrent de boue. Impressionné, un de nos chauffeurs somaliens refuse d’avancer. Sous un ciel menaçant, au milieu de nulle part, nous nous efforçons de le convaincre. Sachant la situation désespérée des habitants de Marere, nous devons à tout prix arriver jusqu’à eux.

Nous repartons enfin, mais nous sommes bientôt arrêtés à nouveau, cette fois par une véritable rivière qui s’étend devant nous sur plusieurs kilomètres, là où se trouvait quelques jours auparavant une bonne route asphaltée. Nous installons le camp pour la nuit et décidons de continuer à pied le lendemain. Ce soir, c’est le chef de la délégation joint à Nairobi par téléphone mobile que nous devons persuader de nous laisser poursuivre notre mission.

Au milieu de la nuit, nous sommes en état d’alerte: plusieurs lions ont été repérés à proximité. Les inondations ont bousculé les habitudes des animaux comme celles des humains. Nous allumons le générateur pour éclairer le camp et postons huit hommes armés en sentinelle.

Dimanche 30 novembre

A l’aube, nous nous mettons en chemin, chargés de médicaments, de nos bagages et d’eau potable. Nous longeons le bord de la rivière à travers une épaisse végétation où chacun tremble à l’idée de rencontrer des crocodiles. Par moments, nous nous enfonçons jusqu’à la poitrine dans des trous emplis d’eau boueuse. Il nous faut alors porter les caisses de médicaments sur notre tête afin de les protéger.

Parvenus sur un terrain plus ferme, nous découvrons cinq camions qui attendent d’être hâlés de l’autre côté par un tracteur pour gagner Moga-dishu. Ce sont de véritables monstres d’acier, hauts de cinq mètres. Pour parer à toute éventualité, nous en réquisitionnons deux. Mais cela ne suffira pas. Bientôt, l’un après l’autre, ils se retrouvent embourbés jusqu’au radiateur. Il ne nous reste qu’à repartir à pied.

Nous progressons lentement: une bande de terre sèche, une nouvelle rivière que nous traversons en bateau, encore quelques kilomètres à pied, puis un véritable lac formé par les inondations, que nous franchissons également en barque. Ensuite, une jeep de rencontre nous emmène une vingtaine de kilomètres plus loin. Enfin, comme le soir tombe, nous parvenons à Jilib.

 
 

Lundi 1er décembre

A 10 heures du matin, nous atteignons en bateau les 4000 personnes bloquées par les eaux et leur distribuons aussitôt des antipaludiques, des sels de réhydratation et des pansements. La situation sanitaire est catastrophique. Le paludisme et les infections respiratoires font rage parmi les adultes, et les enfants, déjà affaiblis par la diarrhée et la malnutrition, sont infestés par la conjonctivite. Cette foule misérable se compose principalement de femmes et d’enfants. Les vieillards et les tout petits, particulièrement vulnérables, ont été les premiers à succomber.

J’observe un enfant d’environ deux ans. Son estomac distendu est le symptôme manifeste de la bilharziose, ses membres émaciés témoignent d’une évidente malnutrition, ses yeux sont dévorés par la conjonctivite. Une mouche s’y promène en toute quiétude – le malheureux n’a plus la force de la chasser. Un peu plus loin, une femme fixe son village, englouti sous les eaux quelques mètres plus bas. “C’était ma maison”, dit-elle en désignant un toit de paille encore partiellement émergé.

Alors que nous repartons à bord du bateau, laissant derrière nous ces milliers de désespérés, personne ne dit mot. Plongés dans notre méditation où se mêlent des sentiments d’impuissance, de tristesse et d’amertume, mais aussi de colère, nous gardons ainsi le silence plus d’une heure durant. Comment faire pour secourir ces gens? Il est plus facile d’accéder à une population en état de siège. On peut toujours négocier avec les belligérants. Mais avec l’eau?

Mardi 2 décembre

Le voyage de retour n’est pas plus facile, mais, maintenant que nous avons accompli notre mission, cela nous semble moins important. A un moment donné, nous nous trouvons à court d’eau potable et devons étancher notre soif en recueillant l’eau stockée dans les plis de nos imperméables, cependant que la pluie continue de nous tremper jusqu’aux os. Un peu plus tard, cernés par les inondations comme les malheureux isolés sur leur digue, nous passons quatre heures angoissantes jusqu’à ce que, à la nuit tombée, un énorme tracteur nous sauve en tirant comme une barque, pendant deux heures, notre Land Cruiser.

La situation continuant de s’aggraver, plus aucun convoi “routier” ne pourra atteindre la région avant des semaines.

 

Josué Anselmo
Délégué information du CICR basé à Nairobi, Kenya.


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