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La mer mise à mort

par Carolyn Oxlee

L’absence de conscience écologique d’une génération entière a réduit la mer d’Aral à la moitié de sa taille et au quart de son volume depuis les années 60. Trois millions d’hectares jadis immergés sont aujourd’hui totalement désertifiés. La Fédération internationale et les Sociétés nationales de la région s’efforcent de mobiliser la communauté internationale afin de limiter les conséquences de cette catastrophe environnementale.

Une statue argentée d’un pêcheur exhibant fièrement un esturgeon témoigne du passé de Mujnak, qui fournissait en caviar le gouvernement soviétique. Elle remonte aux jours où Mujnak était un port animé de la côte méridionale de la mer d’Aral, en Ouzbékistan. Mais l’eau s’est depuis longtemps retirée: aussi loin que porte le regard, on ne distingue plus qu’un désert de sable et de chétifs buissons.

 

 

Un désastre programmé

L’alimentation de la mer d’Aral, dans laquelle se jettent l’Amou-Daria et le Syr-Daria, dépend de chacun des cinq pays de l’Asie centrale: le Kazakhstan et l’Ouzbékistan qui l’entourent, le Turkménistan qui se partage avec l’Ouzbékistan les eaux de l’Amou-Daria pour les besoins d’irrigation, le Tadjikistan et le Kirghizistan, où les deux fleuves prennent leur source. Sous l’ère soviétique, ces cours d’eau ont été littéralement épuisés par des plans d’irrigation à grande échelle et gravement pollués par les engrais et pesticides employés à doses massives afin de compenser la salinisation des sols.

Le désastre a été consommé en toute connaissance de cause. Les planificateurs du régime étaient parfaitement conscients que leur stratégie, uniquement dictée par les besoins d’une industrie textile en pleine expansion, entraînerait à terme la mort de la mer d’Aral. On voit aujourd’hui dans cette région sinistrée à quoi peut mener le mépris des lois et équilibres naturels. Les étés sont plus chauds et les hivers plus rudes qu’autrefois, les plantes et les arbres ont disparu, ce qui subsiste de la mer est trop salé pour que les poissons puissent y survivre et sur les vastes étendues asséchées se lèvent des tempêtes de poussière corrosive qui soufflent sans entraves sur des centaines de kilomètres.

“Ce n’est que le début de la catas-trophe, affirme Kabulov Saparbey, directeur du laboratoire d’écologie de l’Académie des Sciences à Nukus, en Ouzbékistan. Si nous n’augmentons pas le débit fluvial, la mer pourrait disparaître complètement dans les dix à douze prochaines années du seul fait de l’évaporation.”

Les conséquences humaines

“Les souffrances des habitants de la région sont multiples et complexes: malformations néo-natales, forte incidence de cancers, problèmes en tout genre causés par une eau qui charrie peu ou prou toutes les formes répertoriées de pollution”, explique Bob McKerrow, chef de la délégation régionale de la Fédération.

Le bilan est particulièrement lourd parmi les femmes enceintes et les nouveau-nés. Les taux élevés d’anémie chez les futures mères entraînent de nombreuses fausses couches ou affectent gravement la santé des bébés, qui naissent couramment avec un déficit de poids et des malformations.

A l’hôpital d’Almaty, l’ancienne capitale du Kazakhstan, le gouvernement a mis sur pied un programme en faveur des jeunes enfants malades de la région de la mer d’Aral. Les patients y séjournent un mois et bénéficient durant cette période d’eau non contaminée et d’un régime alimentaire reconstituant, outre les soins appropriés. La plupart souffrent d’affections gastro-intestinales et respiratoires. La Société de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge du Kazakhstan contribue au programme en procurant à l’hôpital des couvertures, de la literie, des articles d’hygiène et des fournitures médicales.

Les personnes nées depuis les années 70 n’ont jamais eu directement accès à de l’eau non polluée, tous les cours d’eau du secteur de la mer d’Aral présentant de forts taux de salinité et de produits plus ou moins toxiques. A Aralsk, un ancien port du littoral kazakh désormais distant de 50 km de la mer, on amène de l’eau potable par camion, mais les convois sont irréguliers et le transport doit être payé par les destinataires.

Mais la mer n’est pas la cause unique de tous les problèmes rencontrés par les habitants de la région. Le démantèlement de l’Union soviétique en 1991 a rudement ébranlé les cinq pays de l’Asie centrale. Aujourd’hui, l’industrie est exsangue, le chômage atteint des taux record, et les privilégiés qui jouissent d’un emploi ne sont pas toujours payés.

“Nous vivons comme des chiens, constate Seretbai Tulegenov, un habitant de Mujnak. Employé au service des eaux, je n’ai pas touché de salaire depuis sept mois. J’ai sept enfants, dont un seul a trouvé un poste. Il n’y a plus de travail, ici.”

 

 

Briser l’indifférence

“Ce n’est pas à nous de résoudre
les problèmes écologiques, note Oktamhon Vakhidova, qui préside le Croissant-Rouge de l’Ouzbékistan et le Comité Croix-Rouge/Croissant-Rouge de la mer d’Aral. Mais notre devoir est d’aider les gens à jouir de conditions d’existence décentes. Nos priorités consistent pour cela à
améliorer les soins de santé et l’alimentation.”

Hélas, les donateurs ont tendance à hausser les épaules lorsqu’on mentionne la catastrophe de la mer d’Aral. Peut-être parce que la région est si écartée, ou parce que tant d’autres crises réclament leur attention et
leur soutien financier.

“Jusqu’à présent, nos efforts pour mobiliser les donateurs n’ont guère rencontré de succès”, confirme Bob McKerrow. En dépit du faible écho suscité par l’appel de fonds lancé dans le courant de l’année, la Fédération internationale s’emploie à mettre sur pied des programmes de distributions alimentaires au bénéfice des enfants en institution et des femmes enceintes, ainsi qu’à relancer les programmes de soins infirmiers à domicile pour les vieillards et les handicapés.

A contre-courant de la tendance générale, la Croix-Rouge américaine a répondu généreusement aux sollicitations. Cet été, une équipe d’évaluation s’est rendue dans la région de la mer d’Aral et a élaboré un programme nutritionnel pour les communautés locales. L’objectif est de commencer à la fin de l’année, sous réserve des résultats de la demande d’assistance adressée au gouvernement des États-Unis.

Les efforts de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge sont également entravés par la faiblesse des structures. En effet, les nouvelles Sociétés nationales nées du démembrement de l’Union soviétique sont encore à l’état embryonnaire. Elles ne ménagent pas leur peine pour renforcer leurs capacités, mais il s’agit d’un travail de longue haleine.

Le comité local de la Société de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge du Kazakhstan s’efforce de recruter des volontaires pour fournir une aide ménagère aux personnes âgées, aux handicapés et aux familles nombreuses. Il prévoit en outre de former aux premiers secours une cinquantaine de travailleurs sociaux. En Ouzbékistan, les infirmières visiteuses du Croissant-Rouge assistent plus de 500 vieillards et handicapés.

Lueurs d’espoir

“Il faut que la mer revienne”, entend-on fréquemment. Pour beaucoup d’habitants de Mujnak et d’Aralsk, c’est le seul espoir de s’en sortir. Au fil des ans, scientifiques et politiciens ont conçu à cet effet les plans les plus fantaisistes — faire sauter les montagnes où les cours d’eau qui alimentent la mer prennent leur source, creuser des canaux depuis la Sibérie ou depuis la mer Caspienne, située à plus de 400 km à l’ouest...

Pour la population d’Aralsk, l’espoir repose sur une digue érigée en 1992, grâce à laquelle la petite portion septentrionale de la mer retrouve progressivement un niveau et une pureté suffisants pour permettre la renaissance de la pêche.

Par ailleurs, on espère que les recherches de pétrole et de gaz aboutiront à la création de nouvelles industries, tant au Kazakhstan qu’en Ouzbékistan. A plus court terme, l’élevage du bétail semble offrir de bonnes perspectives. Enfin, les autorités locales s’appliquent à stimuler les petites et moyennes entreprises, notamment dans les secteurs du tapis et des boissons sans alcool.

En dernier ressort, l’avenir de la région de la mer d’Aral dépendra de l’aptitude des habitants à s’adapter à de nouvelles industries ainsi que de la capacité des gouvernements à améliorer l’approvisionnement en eau et la situation alimentaire. “Dieu ne peut défaire ce qu’il n’a pas fait, souligne Kabulov Saparbey. Les hommes ont provoqué l’assèchement de la mer, eux seuls peuvent y remédier.”

 

Carolyn Oxlee
Rédactrice au Service des publications
de la Fédération


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