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Le déluge au quotidien

par Sherilyn Amy

Cette année, la Chine a connu ses pires inondations depuis plus de quatre décennies. De source officielle, elles ont fait 3656 morts, détruit 5 millions de maisons et submergé plus de 20 millions d’hectares. Les pertes économiques dépassent 20 milliards de dollars. Derrière ces chiffres se cache la détresse de millions d’individus qui ont tout perdu dans les flots dévastateurs du lac Dongting et du fleuve Yangtze.

L’eau brunâtre reflète la lueur tremblotante d’un rayon de soleil dans les yeux plissés de Liang Mei. Cette femme d’âge moyen est occupée à recoudre un filet de pêche qui lui permettra peut-être de compléter sa maigre ration alimentaire. Avec quelque 300 000 autres personnes, elle a trouvé refuge sur une digue de plusieurs centaines de kilomètres de long, au nord de la province de Hunan. On compte à travers le pays plusieurs centaines de digues similaires qui, telles des îles, émergent des 21 millions d’hectares noyés sous les eaux des riviè-res et des lacs gonflés par les pluies. Au total, on dénombre environ 14 millions de sans-abri.

Comme tous les autres sinistrés, Liang a empilé ses maigres biens personnels pour former une structure de fortune sur laquelle tendre une bâche en plastique ou en toile et se protéger ainsi du déluge. On lui a annoncé que son séjour ici durerait plus de trois mois, mais nul ne peut dire combien de temps il lui faudra ensuite pour rebâtir sa maison. Liang a eu moins de deux heures pour abandonner la minuscule ferme familiale, laissant derrière elle la plupart de ses effets. Sous la menace de la formidable masse d’eau qui rongeait implacablement la digue chancelante du village, elle a entassé sur une charrette son fils, quelques seaux et casseroles, des vêtements et des couvertures, puis elle s’est rapidement dirigée vers une portion plus solide de la digue, à une quarantaine de minutes de marche de là.

Son mari, Liang Chun, l’a rejointe peu après avec la vache, quelques meubles et le peu de nourriture qui restait à la maison. Malheureusement, la digue a cédé près de la ferme avant que la famille ait eu le temps de récolter le riz. Leurs espérances sont aussi limitées que leurs réserves, maintenant que les champs ont disparu sous deux mètres d’eau.


 

Désastre économique

Comme des milliers d’autres hommes dans son cas, Liang Chun en sera réduit à chercher du travail dans des villages relativement épargnés par les inondations. Toutefois, même s’il a la chance de trouver à s’employer, cela n’atténuera guère la misère future de sa famille. Avec la perte de toute une année de récoltes, Liang Chun sait qu’il leur faudra plusieurs années pour se relever du désastre. “Il n’y a pas grand chose d’autre à faire que de chercher du travail. Pour le moment, nous recevons un peu de nourriture et de médicaments du gouvernement et de la Croix-Rouge, mais cela ne durera pas indéfiniment. Et il faudra de l’argent pour reconstruire.”

Les autorités chinoises sont cons-cientes du problème. Un récent communiqué d’une agence de presse gouvernementale signalait la mise en œuvre de mesures visant à éviter que les régions les plus durement touchées par les inondations ne subissent de surcroît une explosion des prix des denrées de base comme la viande, les légumes et le riz. Il est également question de futurs programmes de relèvement au bénéfice des communautés privées de revenus et de moyens de production par la catastrophe.

Cela dit, la meilleure volonté du monde ne suffira pas à empêcher les problèmes économiques. Dans le nord, quelque 2 500 puits de pétrole assurant la moitié de la production nationale sont noyés sous les eaux. Dans les provinces du sud-est et du centre, les inondations ont infligé de lourds dommages à l’infrastructure et dévasté près de cinq millions d’hectares de terres arables dans des régions où l’agriculture constitue la première source de revenu.

Problèmes de santé

“La situation est très dure pour tous ces sinistrés”, souligne le docteur Chao, volontaire au sein de l’une des 10 000 équipes médicales mobilisées par la Croix-Rouge et par les autorités sanitaires. “Quand il ne pleut pas, il fait une chaleur accablante, et aux difficultés matérielles s’ajoutent les pro-blèmes de santé.”

Le docteur Chao travaille sur cette digue depuis trois semaines. En raison de son éloignement de la ville, il est obligé de demeurer ici pendant toute la durée de sa mission. La majorité des quelque 80 patients qu’il examine chaque jour sont des enfants atteints d’infections des yeux et des vieillards souffrant de refroidissements. Avec la chaleur, toutefois, les accidents vasculaires se multiplient et le médecin redoute le déclenchement d’épidémies.

Cette inquiétude est partagée par tous ceux qui sont engagés dans les opérations d’assistance. Les régions les plus menacées sont celles où des maladies infectieuses sont présentes à l’état endémique, explique le docteur Chen Xiao Chun, un des responsables du Service de santé de la province de Hunan. “Certaines des zones inondées se battent depuis des années contre la schistosomiase. Les terrains de reproduction des escargots vecteurs de la maladie ayant été inondés, on pourrait enregistrer une recrudescence de l’infection après le retrait des eaux.” Depuis le début du mois d’août, le service du docteur Chen conduit une campagne d’assainissement et de prévention des épidémies afin de limit-er les risques.

 
 

L’impact du développement

L’ampleur dramatique des inondations a relancé le débat concernant les politiques environnementales et les programmes de contrôle des crues. Selon la presse chinoise, Luo Di’an, membre du Comité permanent de l’Assemblée nationale populaire, a récemment mis en cause le déboisement massif du pays, lequel a entraîné une grave érosion des sols, ainsi que l’inadéquation des projets de conservation de l’eau. De fait, les zones initialement prévues pour détourner les crues du Yangtze sont aujourd’hui peuplées par quelque 550 000 habitants, ce qui rend totalement inapplicables les mesures planifiées. Par ailleurs, la capacité de stockage du lac Dongting, dans la province de Hunan, a diminué de 40 pour 100 au cours des cinquante dernières années, du fait de la mise en valeur des sols.

Le gouvernement a répondu à ces attaques en promettant de fermer des scieries établies le long du cours supérieur du fleuve Yangtze, dans l’espoir de mettre ainsi un terme à l’abattage incontrôlé des arbres. Il s’est également engagé à multiplier par six les crédits affectés aux programmes de conservation de l’eau. Ces déclarations n’apportent hélas guère de réconfort aux victimes des inondations qui, à l’image de la famille Liang, ont des soucis plus immédiats. En se retirant, les eaux laisseront derrière elles une épaisse couche de vase polluée qu’il faudra dégager aussi bien des maisons que des champs, avant qu’elle ne se transforme en une croûte dure comme la pierre. De plus, les sinistrés seront vraisemblablement appelés à participer à la reconstruction des routes, des ponts et des voies de chemin de fer emportés par les eaux.

Liang Chun et sa famille vont devoir affronter une crise qui minera leur existence pendant de nombreuses années. “Presque tout ce que nous possédions est en ruines. Là où se trouvait notre ferme s’étend aujourd’hui un véritable océan. Mais je n’ai pas peur du rude travail qui nous attend. Je préférerais travailler jour et nuit plutôt que de rester assis ici à contempler toute cette eau en me demandant ce que je vais pouvoir faire. Maintenant, mon principal souci est de savoir comment je vais subvenir aux besoins de ma famille.”

Sherilyn Amy
Déléguée à l’information de la Fédération
en Chine

 

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