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Asie Cherche
travail désespérément

par Andrew Nette

Sur une simple promesse d’emploi en Chine émanant d’un parfait inconnu, une jeune fille vietnamienne grimpe sur un camion dont elle ignore la destination. A Bangkok, un homme qui vient de perdre son travail sur un chantier de construction attend anxieusement un bus pour rentrer chez lui, où ne l’attend au mieux qu’un labeur épuisant à la ferme. Comme eux, des millions d’Asiatiques connaissent les affres d’une errance perpétuelle en quête d’un gagne-pain.

Il y a une vingtaine d’années, on estimait à environ un million le nombre des migrants économiques en Asie de l’Est et du Sud-Est. Selon le Programme des Nations Unies pour le développement, ils seraient aujourd’hui six millions à travailler en dehors de leur pays d’origine, dont la moitié au moins dans l’illégalité.

Avant le boom économique des années 80, la grande majorité des travailleurs délocalisés bénéficiaient de contrats en bonne et due forme. Mais, durant cette même décennie et au début des années 90, le déclin du secteur agricole a entraîné une augmentation dramatique de l’exode rural et des migrations des pays les plus pauvres vers les pays industrialisés.

 

 

Qui sont-ils?

Actuellement, la Thaïlande héberge environ 1,4 million de travailleurs immigrés provenant principalement du Myanmar, mais aussi du Laos, du Cambodge, de Chine, du Bangladesh, de l’Inde et du Pakistan. Seule une faible minorité d’entre eux sont dans une situation légale. En Malaisie, ils sont plus de 700 000, pour la plupart originaires du Bangladesh, des Philippines et d’Indonésie.

Ce sont en majorité de jeunes hommes célibataires issus de régions rurales, que les employeurs apprécient pour leur malléabilité et leurs modestes exigences. “Coupés des structures de soutien familiales et communautaires, peu instruits et dénués de toute protection légale, ils sont exploités sans le moindre scrupule,” confirme Robert Bennoun, chargé de programme de l’Unicef à Bangkok et coordonnateur du Groupe de travail ONUSIDA sur les travailleurs migrants et le VIH.

De nouvelles tendances se dessinent pourtant. La diffusion croissante de la télévision, qui pénètre jusque dans les villages les plus reculés du nord-ouest du Myanmar, entraîne des changements notables dans les comportements socioculturels des jeunes de la région. Si la misère demeure la première raison de l’exil, la quête d’horizons et de modes de vie nouveaux joue un rôle de plus en plus important.

Selon une récente étude réalisée à la Mahidol University de Bangkok, la proportion des femmes tend par ailleurs à augmenter sensiblement parmi les migrants, en raison des possibilités croissantes qui leur sont offertes par l’industrie et les services. C’est évidemment la porte ouverte à tous les abus, notamment vis-à-vis des jeunes femmes et des enfants toujours plus nombreux qui, volontairement ou non, viennent alimenter l’industrie du sexe. D’après certaines estimations, cette composante de l’immigration clandestine génère entre 5 et 7 milliards de dollars américains par an en Asie.

La fin du miracle

En des temps meilleurs, la police et les autorités fermaient les yeux sur l’immigration illégale. Mais, avec la débâcle économique qui a ravagé toute la région l’année dernière, les choses ont radicalement changé. Ainsi, la Thaïlande aurait expulsé quelque 250 000 immigrés provenant pour la plupart du Myanmar. Lorsque la Corée du Sud a décrété une amnistie permettant aux immigrés clandestins de quitter volontairement le pays sans subir de sanctions, ils ont été environ 50 000 à rentrer chez eux. Et, quand la Malaisie a entrepris l’année dernière de chasser quelque 50 000 Indonésiens, de nombreux immigrés originaires de la province troublée d’Aceh ont cherché refuge auprès du représentant du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés à Kuala Lumpur.

“C’est un énorme problème”, affirme Thorir Gudmundsson, délégué à l’information à la délégation régionale de la Fédération internationale à Kuala Lumpur. “Jusqu’à présent, les Sociétés nationales regardaient les immigrés comme des personnes vulnérables pour autant qu’ils appartiennent à certaines catégories défavorisées. Désormais, conclut le délégué, nous devons les considérer comme un groupe vulnérable en soi, quelles que soient les circonstances.”

Du point de vue économique, les effets de la crise se font sentir tout le long de la chaîne. Auparavant, les deux à quatre millions de travailleurs immigrés philippins envoyaient chaque année plus de 750 millions de dollars dans leur pays, ce qui représentait la troisième source nationale d’apport de devises. Au Bangladesh, environ 23 pour 100 des recettes extérieures viennent des travailleurs migrants. Lorsque ceux-ci rentrent dans leur pays, il en résulte des problèmes matériels et sociaux, car ils se retrouvent confrontés à des conditions de vie auxquelles ils ne sont plus accoutumés.

 

 

Problèmes de santé publique

Les mouvements de populations favorisent la dissémination de formes de paludisme et de virus du sida qui résistent aux médicaments. S’agissant du VIH-sida, le phénomène est particulièrement évident dans le couloir qui s’étend du Myanmar au Cambodge en passant par la Thaïlande, le Laos, le Viet Nam et la Chine du Sud, où l’infection est propagée à la fois par le développement des échanges commerciaux, le mouvement des personnes et la toxicomanie.

“En Thaïlande, confirme Robert Bennoun, on observe que, à mesure que les gens reviennent de la ville, les hôpitaux des provinces enregistrent une multiplication des cas d’infection par le VIH, alors que les capacités du système de santé publique ne cessent de décliner. La mise en place de services appropriés pour des populations mobiles constitue un défi formidable.”

Qui se soucie des immigrés clandestins?

“Bangladesh: une jeune femme vendue contre une paire de bœufs”; “De jeunes clandestins pakistanais jockeys dans les courses de dromadaires en Arabie”; “Des jeunes filles népalaises séropositives renvoyées chez elles”; – autant de titres qui renvoient à de sordides histoires d’immigration illégale. Le plus tragique, c’est que ces histoires n’émeuvent plus personne. Depuis 1947, on estime que quelque 36 millions d’individus ont franchi des frontières internationales en Asie du Sud, et presque chaque pays du sous-continent indien a eu ses émigrants ou ses immigrants, voire les deux.

Avec 20 pour 100 de la population mondiale, l’Asie subit une intense pression démographique. Ses fragiles infrastructures et ses modestes ressources sont mises à rude contribution par les immigrés clandestins. Dès qu’interviennent des enjeux tels que l’identité et la culture, les droits politiques et civiques, les tensions et les affrontements avec la communauté d’accueil deviennent inévitables. Jusqu’à présent, on s’en est tenu à des approches autoritaires de la question, avec des résultats très peu probants.

La réponse du Mouvement

La question qui se pose au Mouvement est de savoir si la communauté humanitaire peut intervenir en faveur de migrants souhaitant être réunis à leur famille restée au pays. En 1997, la délégation du CICR en Inde a organisé avec les Sociétés nationales de la région un séminaire sur la recherche de personnes en temps de paix. Le but en était de mettre en place un réseau de recherche afin d’aider les migrants en difficulté à rétablir les liens avec leur famille. La découverte la plus saisissante de ce séminaire a été de constater qu’il n’existait pas une seule organisation vouée à assister les immigrés clandestins. En l’absence de directives politiques de la part des gouvernements pour s’attaquer aux causes du phénomène, les conséquences humanitaires du problème ne peuvent que s’aggraver.

Les Sociétés nationales peuvent jouer un rôle important en sensibilisant l’opinion aux dures réalités de l’immigration clandestine. Elles pourraient inciter les responsables politiques à prendre des mesures préventives pour décourager les candidats à l’exil.

Toutefois, ces efforts se heurteront à de sérieux écueils. Les puissants intérêts politiques et économiques associés à la migration clandestine ont transformé celle-ci en un véritable racket international. Dans quelle mesure ces facteurs sont-ils compatibles avec la logique humanitaire du Mouvement? A cet égard, il convient de souligner que les migrants en quête d’assistance doivent avoir l’assurance que les Sociétés nationales travaillent en toute indépendance et que l’information qui leur est fournie ne sera pas utilisée contre eux. Tout ceci suppose une coordination et une bonne foi sans faille entre les Sociétés nationales et leurs gouvernements respectifs. Ainsi, le fait que les représentants du Croissant-Rouge du Pakistan n’aient pas pu assister au séminaire de New Delhi parce que leur visa pour l’Inde n’avait pas été délivré à temps témoigne des limites de la coopération dans cette région.

Savita Vardé-Naqvi, responsable des liaisons avec les médias pour l’Asie
du Sud, CICR, New Delhi.

Quelle solution?

De plus en plus, les gouvernements de la région reconnaissent qu’en interdisant l’émigration de la main-d’œuvre, on ne fera qu’augmenter le nombre des migrants clandestins. Cette hypothèse est confirmée par l’étude de Mahidol, qui souligne en outre que, même s’ils constituent une proportion importante des pauvres en Asie, les travailleurs migrants sont souvent mieux lotis que s’ils étaient restés chez eux.

“Malgré les mesures d’expulsion appliquées par le gouvernement thaïlandais à l’encontre des travailleurs immigrés du Myanmar, note Bennoun, ils sont près d’un million à passer les frontières chaque année. Pourquoi? Parce que, même si la situation est mauvaise en Thaïlande, elle est toujours meilleure que là d’où ils viennent.”

 

Andrew Nette
Journaliste indépendant résidant en Australie


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