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Contre vents et marées

par Leyla Alyanak

A travers soulèvements révolutionnaires et dépressions économiques, la Croix-Rouge cubaine a tenu le cap et consolidé ses forces.

Abraham Alier Lueth a passé la plus grande partie de ses vingt et quelques années d’existence — sa date de naissance n’a jamais pu être établie avec précision — à Cuba, loin de sa famille. Il était encore enfant lorsque, fuyant la guerre civile qui faisait rage au Sud-Soudan, il gagna l’Ethiopie où le régime communiste du colonel Mengistu offrait un havre sûr aux réfugiés. A l’époque, des liens étroits unissaient ce pays au bloc de l’Est et en particulier à Cuba, qui maintenait des troupes sur le sol éthiopien. C’est ainsi que les Cubains “adoptèrent” 274 enfants soudanais qui furent envoyés à La Havane.

“Le plus jeune avait 6 ans, le plus âgé 14”, se souvient Susana Llovet Alcalde, responsable des recherches de personnes et de la réunion des familles séparées à la Croix-Rouge cubaine. “La plupart des enfants avaient perdu le contact avec leurs parents à cause de la soudaineté des attaques.”

Au début des années 90, Cuba s’engagea dans la “période spéciale” consécutive à l’effondrement du bloc communiste et au resserrement du blocus économique imposé par les Etats-Unis. Le démembrement de l’Union soviétique priva le pays de toute aide extérieure et amputa ses échanges commerciaux de 85 pour 100 et son approvisionnement pétrolier de 98 pour 100. Face à cette conjoncture critique, le gouvernement demanda à la Croix-Rouge de tenter de retrouver les familles de certains des jeunes exilés soudanais, dans l’espoir qu’elles pourraient leur venir en aide et les aider à se réinstaller à l’étranger.

 

 

Bouteille à la mer

Les premières tentatives effectuées en 1995 n’eurent pas de succès. Les étudiants refusèrent de coopérer, inquiets de ce qu’ils pourraient découvrir ou peu désireux de retrouver des parents coupables à leurs yeux de les avoir abandonnés. Beaucoup ne se souvenaient même pas d’où ils venaient.

En 1996, une équipe composée de Susana Llovet, d’un représentant du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) et d’un fonctionnaire du gouvernement cubain sillonna le pays afin de s’entretenir avec les jeunes gens. L’Agence centrale de recherches du CICR à Genève diffusa alors leur identité auprès des instances du Mouvement dans toute l’Afrique et, enfin, les messages commencèrent à affluer à La Havane.

Abraham fut parmi les plus chanceux: ses deux parents étaient toujours en vie. Pour Mabany Manyang Dau, les nouvelles furent plus tristes. Susana Llovet se souvient comment son regard se voila lorsqu’il prit connaissance du message lui apprenant la mort de tous ses proches.
Dans l’ensemble, le programme fut une réussite, puisque trois quarts environ des étudiants reçurent des nouvelles, bonnes ou mauvaises. A défaut de membres de leur famille, certains retrouvèrent d’anciens amis et renouèrent ainsi avec leur pays dont le souvenir s’était peu à peu estompé.

Des Haïtiens ont également trouvé asile à Cuba, mais pour des périodes moins longues. “Certains choisissent de venir chez nous, mais la plupart échouent ici en tentant de gagner les Etats-Unis”, explique Joan Swaby Atherton, une psychologue en charge du programme des réfugiés de la Croix-Rouge cubaine.

Les Haïtiens ont souvent quitté leur île troublée dans l’espoir de trouver du travail à l’étranger. Ceux qui arrivent à Cuba ont de la chance. Recueillis par les garde-côtes, ils sont amenés à l’un des quatre camps de la Croix-Rouge installés le long du littoral sud-oriental, où les attendent de confortables bâtiments en bois et en maçonnerie. Après avoir décliné leur identité, ils reçoivent des articles de première nécessité tels que draps et couvertures, puis bénéficient d’une visite médicale — parfois la première de leur existence. Enfin, le HCR les rapatrie. Poussés par le désespoir, beaucoup feront d’autres tentatives, risquant à chaque fois leur vie.

Toute l’histoire de la Croix-Rouge cubaine, qui fête cette année son 90e anniversaire, est émaillée de crises et d’événements douloureux. Avant la Révolution de 1959, elle fournissait des services de santé vitaux aux plus démunis. Depuis, ceux-ci sont assurés gratuitement à tous les citoyens du pays, aussi la Société nationale a-t-elle dû trouver de nouveaux domaines d’activité.

Pendant longtemps, elle a prodigué les premiers secours lors de meetings révolutionnaires qui attiraient souvent plusieurs centaines de milliers de personnes, tout en concentrant ses effort sur les tâches plus traditionnelles comme la sécurité en mer, les programmes de jeunesse et les interventions d’urgence. Et, graduellement, elle a fini par assumer l’essentiel des services d’am- bulances du pays avant de s’engager dans d’autres voies encore, suite à une analyse approfondie du travail accompli par les Sociétés nationales occidentales et afin de répondre aux défis de la “période spéciale”.

“Les temps étaient difficiles et nos membres man- quaient de motivation, explique Luis Foyo Ceballos, secrétaire général de l’organisation. Pour remobiliser les gens, il nous fallait donc trouver un créneau négligé par les pouvoirs publics.”

Sur tous les fronts

La Croix-Rouge cubaine en a trouvé trois: l’assistance aux réfugiés, les recherches de personnes et la réunion des familles séparées, le droit international humanitaire. Le soutien aux réfugiés haïtiens était totalement nouveau. Quant aux activités de recherche, elles existaient déjà, mais elles ont été considérablement renforcées. Outre qu’il aidait les étrangers résidant à Cuba, le service était très sollicité par les Cubains eux-mêmes, notamment par ceux qui avaient séjourné aux Etats-Unis ou dans les pays du bloc soviétique ou combattu en Afrique, et qui désiraient retrouver leur éventuelle progéniture.

C’est en pleine “période spéciale” qu’est né le Centre d’étude du droit international humanitaire, lequel informe les Cubains des droits que leur confèrent en temps de guerre les Conventions de Genève. Depuis son ouverture en novembre 1994, le Centre a reçu différentes distinctions pour ses travaux, il a organisé des concours à l’intention de juristes et de médecins et a solidement implanté l’enseignement du droit international humanitaire dans les facultés de droit et les écoles de communication.

Parallèlement, la Croix-Rouge cubaine continue de remplir ses fonctions traditionnelles. En janvier 1998, lors de la visite du Pape, elle a assuré une permanence médicale. Lorsque le pays manque de médicaments — et c’est souvent le cas — elle s’efforce d’obtenir un soutien en espèces ou en nature auprès d’autres Sociétés nationales. Elle distribue du matériel scolaire, fournit des secours d’urgence lors de catastrophes, aide les personnes âgées nécessiteuses, conduit des campagnes de prévention du sida — bref, elle intervient dans une multitude d’aspects de la vie cubaine.

“Nous jouissons d’un grand crédit et d’une formidable autonomie”, affirme Luis Foyo. De trois employés en 1994, le siège en compte aujourd’hui dix-sept et le secrétaire général espère que les 22 000 volontaires de la Société nationale seront 30 000 d’ici l’an 2000. Dans un pays où la misère et la précarité sont extrêmes, l’évolution de la Croix-Rouge cubaine relève véritablement de l’exploit.

 

Leyla Alyanak
Journaliste canadienne spécialisée dans le développement et les droits de l’homme.


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