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Le désespoir des Congolais

par Didier Revol

Pour la troisième fois en sept ans, Brazzaville a été le théâtre d’affrontements terribles, entre la fin de l’année dernière et le début de cette année. Et, comme d’habitude, les plus vulnérables ont subi les pires exactions. Que laisse présager l’accalmie actuelle? Il est trop tôt pour le dire.

La République du Congo s’enlise dans un conflit interne qui transforme la vie de ses citoyens, et en particulier celle des habitants de la capitale Brazzaville, en un véritable cauchemar. Déjà fortement éprouvée par les affrontements de 1997, la principale ville du pays a sombré à nouveau dans la violence le 17 décembre 1998. Dès le lendemain, la quasi totalité des 200 000 habitants de Bacongo et de Makélékélé fuyaient leurs quartiers mis à feu et à sang. Près de 25000 d’entre eux ont trouvé refuge dans les quartiers épargnés autour d’une vingtaine d’églises, plus de 30000 autres chez des amis ou des parents.

 
 

 

Pillages, viols, exécutions sommaires

Les pillages ont lieu en plein jour à Brazzaville. Les enterrements de soldats ou de miliciens donnent lieu à des cortèges filant à vive allure dans les rues dévastées. Des coups de feu éclatent n’importe quand sans raison apparente. Des immeubles entiers ont été vidés de leurs locataires réguliers et occupés par la force des armes. L’eau vient à manquer pendant des jours, comme l’électricité. Martin Griffiths, ancien coordinateur des secours d’urgence aux Nations Unies et actuellement directeur du Centre Henry-Dunant pour le Dialogue humanitaire, s’est déclaré “inquiet de l’état perpétuel de violence qui prévaut au Congo et qui décourage les donateurs”. Si beaucoup avait été accompli pour la reconstruction après la fin des hostilités en octobre 1997, aujourd’hui la détresse et l’anarchie règnent à nouveau.

La reconstruction des édifices ne sera pas une tâche aisée, mais celle des structures d’une société profondément ébranlée le sera moins encore. Comme le souligne le psychologue brazzavillois Pierre-Claver Mabika: “La violence est devenue ici une culture. Les pilleurs s’entretuent pour un téléviseur, les enfants ne pourront que reproduire ce qu’ils ont vu. Faudra-t-il user de violence contre nos propres enfants pour arrêter cette folie ?” L’enracinement de cette culture chez de nombreux jeunes Congolais a plusieurs causes, notamment la brutalité des guerres civiles de 1993 et de 1997, un chômage endé-mique, ou bien encore la facilité déconcertante avec laquelle on peut se procurer une arme.

Dans leur fuite, les victimes ont connu l’horreur. “Quand ton enfant tombe à tes côtés, tu ne regardes pas, tu continues à avancer en espérant que la prochaine balle ne sera pas pour toi”, témoigne une rescapée. Les hommes étaient parfois exécutés, les femmes violées sous les yeux de leur famille. Dans le cadre d’un programme d’assistance aux victimes de viols financé par le Fonds des Nations Unies pour la population (FNUAP), Pierre-Claver Mabika fait la tournée des sites. “Nous ne connaîtrons jamais l’ampleur du phénomène, avoue-t-il d’emblée, mais les cas sont légion. L’aide se révèle d’autant plus nécessaire que nous avons affaire à des femmes extrêmement traumatisées qui toutes ont cru mourir au moment des faits.” La plupart des victimes tombent dans une dépression grave, accablées par un sentiment de honte. Elles s’isolent, pensent que tout le monde est au courant quand elles traversent une foule et revivent continuellement la scène.

Par peur d’être répudiées, elles se taisent, et lorsqu’elles parlent, le rejet des proches se manifeste parfois de façon violente. Erna, 17 ans, violée avec trois de ses amies, s’est confiée à sa mère et à un pasteur en arrivant dans un camp d’accueil. “Tu aurais dû mourir”, lui ont-ils répondu en guise de consolation. “A votre avis, qui faut-il soigner?”, interroge le psychologue, qui essaye d’impliquer les proches et notamment les compagnons dans la thérapie. “Une femme stérile s’est retrouvée enceinte après un viol. Le mari pense que l’enfant est un monstre, le fruit horrible de plusieurs hommes. Il veut se débarrasser de sa femme. J’essaye de recoller les morceaux.”

Une société traumatisée

La guerre, c’est la rupture de la norme. Dans ce contexte, plus rien n’est digne de respect et le viol est un moyen d’imposer sa puissance à autrui, d’humilier les vaincus — les femmes, mais aussi les maris, les pères et les frères. Dans un site de déplacés, assises sur de maigres matelas de mousse, plusieurs femmes expriment leur écœurement. Une mère se lamente tri-stement: “Ce sont nos propres fils qui font ça. C’est assez. Nous voulons la paix, que le gouvernement s’occupe des veuves et des orphelins”. Une autre reprend: “Les combattants s’en prennent à des fillettes de quatre ans. Une vieille femme de mes voisines a été violée par dix hommes. Pensez-vous que l’on puisse survivre à ça?” Les silences sont nombreux, les regards se perdent dans le lointain. “Il n’y aura bientôt plus que des fous dans ce pays”, renchérit-elle, comme si bourreaux et suppliciés allaient composer l’essentiel de la société congolaise. Toutes expriment le désir de partir à l’étranger, mais, faute d’argent, rien n’est possible. “Après trois ans sans être allée à l’école, ma fille devait partir étudier au Canada quand les combats ont éclaté, raconte Victorine, une mère plus aisée que ses compagnes d’infortune. Nous avons été séparées et aujourd’hui je ne sais pas où elle se trouve. Je suis quand même retournée au péril de ma vie chercher son passeport et son billet d’avion dans ma maison.”

Le personnel expatrié des autres organisations et des Nations Unies ayant été évacué, les victimes ne bénéficiaient, trois mois après le début des hostilités, que de la seule assistance directe de la Croix-Rouge. La Fédération a mobilisé ses délégués et ses moyens matériels pour compléter et soutenir l’action du CICR, l’agence directrice. “Conscients que nous avons besoin les uns des autres pour accomplir un travail efficace, nous avons noué une relation étroite et constructive”, note Ulrich Mueller, chef de délégation du Comité international.

 
 

Déplacés en masse

Hélas, d’autres mouvements de population ont eu lieu depuis à Brazzaville au gré des combats dans la périphérie immédiate, engorgeant les sites de déplacés où les conditions sanitaires se détériorent malgré le travail acharné des volontaires et des délégués. La population se réveille presque chaque jour au son du canon. “La capitale n’a pas encore été bombardée avec des armes lourdes, confie un observateur. Si cela arrive, ce sera un carnage.” Plus préoccupant encore, le conflit s’étend à l’ensemble du pays. “Il est douteux que la ville côtière de Pointe-Noire, riche en ressources pétrolières, soit épargnée, contrairement à ce qui s’était passé en 1997”, ajoute-t-il. L’afflux toujours croissant des déplacés à Brazzaville préoccupe Elodie Martel, chef de la délégation de la Fédération: “Avec très peu de moyens, tous les jours nous nous efforçons d’éviter la catastrophe et d’arracher les victimes à un sort inhumain”.

Didier Revol
Délégué information, Fédération internationale.


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