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Voyage au bout de la honte
par Joe Lowry

Abandonnés, négligés, maltraités, les orphelins russes sont les victimes silencieuses de l’effondrement économique et social de leur pays. Si les organisations humanitaires s’efforcent depuis un certain temps déjà de soulager leur détresse matérielle, le combat pour le respect et la dignité de ces enfants ne fait que commencer.
C’est chaque fois la même chose. Dans la voiture, les employés de la Croix-Rouge restent muets, noyés dans leurs pensées, submergés par les images de leur journée de travail. Des images de cauchemar qui ne sont pas nées des horreurs de la guerre, de scènes de violence ou des dévastations causées par une catastrophe naturelle, mais tout simplement d’une journée passée dans un orphelinat. Ces images, tout le monde les connaît: enfants attachés à des bancs, prostrés sur des lits trempés d’urine, parqués dans des enclos dans l’hiver glacial, enfants battus, affamés, abandonnés. Abandonnés à l’Etat, comme l’écrit Human Rights Watch dans son terrible rapport Cruelty and Neglect in Russian Orphanages. La lecture de ce document, complétée par des visites dans des orphelinats de toutes catégories, provoque dans l’esprit une profonde confusion faite de désespoir, d’incompréhension, de peur, de honte – et un atroce sentiment d’impuissance. Ces visions lamentables sont un peu adoucies par la tendresse souvent profonde du personnel, par l’aspect confortable d’une salle soigneusement nettoyée, par les babillages d’enfants excités qui, revêtus de leurs plus beaux habits, chantent de joyeux airs en l’honneur des visiteurs, par le fumet qui s’échappe des cuisines et le bruit familier des couverts dans les assiettes. Hélas, les visages blafards des bébés allongés dans les salles des “grabataires” et les verdicts sans appel des responsables – “cet enfant est idiot, celui-ci est attardé” – ramènent bien vite à la triste réalité quotidienne de ces établissements. Et une sourde colère vous étreint lorsque ces minuscules doigts agrippent les vôtres et que ces bouches aux dents gâtées s’éclairent d’un vrai sourire d’enfant. “Pourquoi ne décorez-vous pas les murs de leurs chambres? Pourquoi ne leur faites-vous pas écouter de la musique? Pourquoi ne les emmenez-vous pas au soleil?” – Ils sont idiots. Irrécupérables. A quoi bon?

Un système en décomposition

Sous l’ère soviétique, l’Etat prenait soin de chaque citoyen, du berceau au tombeau. Certes, il y avait des orphelins – la guerre en avait produit des millions – mais il y avait aussi de l’argent pour subvenir à leurs besoins. Depuis, l’argent a quasiment disparu, mais le système n’a pratiquement pas changé.

Les orphelins et les “orphelins sociaux” – des enfants dont les parents sont incapables d’assumer la charge ou ont été déchus de leurs droits – sont accueillis dans des foyers où ils passent leurs quatre premières années. Ensuite, une commission composée de médecins et d’éducateurs examine les enfants. Ceux d’entre eux qu’affectent des infirmités mentales ou physiques graves sont placés sous l’autorité du Ministère du Travail et du Développement social. Officiellement déclarés “idiots”, ils sont alors internés dans des institutions jusqu’à la fin de leurs jours.

Actuellement, on dénombre en Russie quelque 600000 “orphelins”, dont 95 pour 100 environ ont au moins un parent en vie. Mais, avec la dégradation généralisée des conditions d’existence, on compte de plus en plus d’enfants abandonnés parce qu’ils naissent handicapés ou parce que leurs parents sont incapables d’assurer leur subsistance. Et, parallèlement, le système social continue son irrésistible décomposition. Faute de ressources, la nourriture, les vêtements, le personnel d’encadrement et les médicaments font cruellement défaut.

Quant aux enfants qui sortent du système à l’âge de 15 ou 16 ans, l’Unicef estime qu’un sur trois vit dans la rue, qu’un sur cinq plonge dans la délinquance et qu’un sur dix se suicide. Si les enfants sont l’espoir et l’avenir d’un pays, alors ces effrayantes statistiques augurent bien mal de celui de la Russie.

“Veux-tu être ma maman?” Des murs sales et délabrés, une nourriture chiche, un unique WC et une unique douche pour une vingtaine d’enfants – c’est le lot commun de la plupart des orphelinats russes. “Les choses étaient beaucoup plus faciles sous le régime soviétique”, constate Natalia Sunyeva, directrice d’un orphelinat à Petrozavodsk, au nord-ouest de la Russie. “Maintenant, je ne dois compter que sur moi-même pour trouver des fonds. L’aide offerte par la Croix-Rouge l’automne dernier a été très appréciée, surtout la nourriture et les médicaments. Mais il me faut encore trouver de l’argent pour acheter 120 lits.” Et encore a-t-elle de la chance: l’Etat couvre 60 pour 100 des besoins de son école, contre 30 pour 100 à peine dans d’autres établissements.
Cette année, la Croix-Rouge de Västerbotten, une ville suédoise jumelée à Petrozavodsk, a conduit une campagne qui a permis de recueillir 30 000 dollars américains au profit du comité local de la Croix-Rouge russe. Outre des aliments, des vêtements et de la literie, ces fonds ont permis d’acheter des téléviseurs, des réfrigérateurs, des aspirateurs et des chauffages électriques, ainsi que de payer des travaux de rénovation. Derevyanka, un petit village situé à une trentaine de kilomètres au sud de Petrozavodsk, possède aussi un orphelinat où les enfants des environs viennent étudier et, pour beaucoup, restent toute la semaine. Quelques-uns y habitent même en permanence. “La plupart sont des orphelins sociaux, note la directrice Natalia Neploko. Nous nous efforçons de pourvoir au mieux à leurs besoins.” Bâti en 1929, le bâtiment est rudimentaire. On se chauffe encore au bois. Les classes sont propres, mais froides, les chambres spartiates comptent quatre lits couverts de tristes couvertures grises. Assise sur son lit, Macha Kapaeva a l’air d’un chaton effrayé. “Elle ne quitte pas sa couche, explique son institutrice. C’est tout son univers.” Les enseignants qui échouent dans ce genre d’institution ne restent pas longtemps, ou alors ne repartent jamais, aussi dures que soient les conditions. Ceux qui s’accrochent deviennent rapidement des pères ou des mères pour les enfants. “Nous avons sept familles, ici. Sept familles de six enfants chacune”, déclare Valentina Makeeva. La veille, elle a reçu un message de Macha: “Veux-tu être ma maman? Réponds-moi, je t’en prie.” Valentina ne sait pas comment répondre à cette demande.

Margarita Plotnikova
Chargée d’information de la Fédération à Moscou

Assistance et dignité

Avec le soutien du Mouvement, la Croix-Rouge russe fait de son mieux pour améliorer les choses. Plusieurs sections locales ont entrepris de rénover des bâtiments et distribuent des jouets aux orphelins. La Croix-Rouge américaine a donné de la nourriture pour les orphelinats de cinq régions de la Sibérie centrale et une autre organisation caritative américaine a offert des fonds qui ont permis d’acheter des aliments pour des institutions des environs de Moscou. L’appel pour l’hiver lancé conjointement par la Fédération et par la Croix-Rouge russe prévoit de fournir des vivres et des articles d’hygiène à des orphelinats dans 21 régions du pays, essentiellement dans les parties déshéritées de la Sibérie et du nord.
Toutefois, l’aide matérielle ne suffit pas. La Croix-Rouge doit aussi s’employer à changer les attitudes et les comportements vis-à-vis de ces enfants, afin que soit garantie la dignité à laquelle tout être humain a le droit d’aspirer.

Joe Lowry
Délégué information de la Fédération à Moscou.




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