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Des jouets qui tuent
Kosovo: une paix meurtrière
par Ragnhild ImersLund


L'information des enfants sur les dangers des bombes à fragmentation non explosées est vitale. Des centaines de Kosovars ont déjà été mutilés ou tués par ce tragique héritage de la guerre.
Un an après la fin du conflit, les champs du Kosovo continuent de tuer. Pour certains habitants, il est plus difficile de survivre à la paix qu'à la guerre passée.

Profitant de la douceur printanière, huit garçons jouaient aux billes au bord d'un ruisseau de la forêt de Smiq, dans la commune de Mitrovica. Sortant à peine d'un long et difficile hiver, on se prenait à espérer que le Kosovo entrait enfin dans une ère de paix et de sérénité, après trop d'années sous le signe de la violence et de la mort.

Soudain, les enfants découvrirent par terre de curieux objets. Des récipients jaune vif en forme de canettes, munis de minuscules parachutes, brillaient dans la lumière du soleil. Ignorant les mises en garde de ses camarades, un garçon ramassa ces étranges boîtes pour les lancer au loin. Quelques secondes plus tard, il gisait sur le sol, hurlant de douleur. Terrifiés et blessés eux aussi par l'explosion, les autres enfants se précipitèrent instinctivement en direction du village, puis, réalisant que leur ami ne remuait plus, ils revinrent sur leurs pas. L'abdomen horriblement déchiré, le garçon de douze ans avait déjà succombé. Les fascinants objets étaient des bombes antipersonnel à fragmentation.

Les bombes qui n'explosent pas 

Personne ne peut dire combien de ces engins parsèment les champs du Kosovo. L'OTAN déclare avoir déversé, durant les 78 jours de sa campagne aérienne, environ 1600 caisses contenant chacune 147 à 202 de ces "bombettes". Avec leur parachute individuel, les "canettes" peuvent dériver au-dessus d'un secteur grand comme plusieurs terrains de football avant d'exploser au contact du sol. Normalement! Car, en fait, certaines n'explosent pas et d'autres se posent sans heurt dans les branches des arbres, dans les buissons ou sur les toitures.

Selon des statistiques militaires officielles, 5 pour 100 en moyenne des bombes antipersonnel n'explosent pas à l'impact. Mais, au Kosovo, on estime que le pourcentage est beaucoup plus élevé. D'après un soldat suédois de la KFOR responsable de la sensibilisation au danger des mines, il pourrait atteindre 15 pour 100. Sur cette base, près de 30 000 bombes non explosées infesteraient la province.

Des réfugiés éduquent leur communauté 

Rexhep Bajraktari est revenu au Kosovo après huit années d'exil. Mais il repartira bientôt pour la Grande-Bretagne afin d'instruire ses compatriotes réfugiés sur les dangers des mines. La Croix-Rouge britannique estime que nul ne peut mieux s'acquitter de cette tâche qu'un réfugié. A Pristina, Rexhep est venu suivre avec huit autres Kosovars installés en Europe occidentale un cours de formation organisé par le CICR. Dans une semaine, chacun regagnera son pays d'accueil où il transmettra ses connaissances à d'autres réfugiés qui prévoient de retourner prochainement dans leur pays.

 "Il fallait que nous voyions de nos propres yeux les champs parsemés de mines du Kosovo. C'est seulement ainsi que nos efforts de sensibilisation pourront être vraiment convaincants", explique Rexhep. Avec ses collègues, il espère avoir le temps de mettre en garde tous les réfugiés qui s'apprêtent à rentrer chez eux. Sinon, le retour pourrait bien virer au cauchemar pour des centaines de familles déjà terriblement éprouvées. 

"Nous devons leur faire comprendre que le Kosovo qu'ils vont retrouver n'est plus le même que celui qu'ils ont quitté, souligne Johan Sohlberg, responsable des campagnes de sensibilisation du CICR à Pristina. Des champs, des forêts et même des cours de maisons de village, jadis sûrs, sont aujourd'hui parsemés de mines et autres engins non explosés." C'est la première fois que le CICR engage des réfugiés dans ses programmes d'information et d'éducation sur les mines. Pour le moment, l'initiative s'avère très fructueuse. 

"Qui mieux que des Kosovars pourrait instruire d'autres Kosovars?, demande Johan Sohlberg. La communauté de langue et de culture est la meilleure garantie d'une communication efficace." Jusqu'à présent, trois Sociétés nationales d'Europe ont formé des réfugiés kosovars à éduquer leur communauté sur le danger des mines - la Croix-Rouge britannique, la Croix-Rouge suisse et la Croix-Rouge finlandaise. Sohlberg espère que d'autres suivront l'exemple. "Toutes les Sociétés nationales doivent comprendre que les réfugiés représentent un précieux potentiel qui devrait être mis à profit le plus largement possible", conclut-il.

 

Trop tard pour beaucoup 

Si, au moment de leur retour au pays, beaucoup de Kosovars étaient conscients du danger que représentaient les mines, peu savaient en revanche que les campagnes étaient également infestées de bombes antipersonnel. Aujourd'hui, les murs des boutiques, des écoles et des cafés de toute la province sont placardés d'affiches mettant en garde la population contre ces engins.

Pour beaucoup d'habitants, hélas, l'avertissement est arrivé trop tard. Au cours des douze derniers mois, plus de 400 personnes ont été tuées ou blessées par des mines ou des bombes. Et, selon des spécialistes du CICR, près de la moitié ont été les victimes de bombes antipersonnel, lesquelles vont probablement représenter un danger au moins aussi grave que les mines.

Une tentation irrésistible 

De fait, les bombes antipersonnel à fragmentation sont beaucoup plus puissantes et meurtrières que les mines. Qui plus est, il n'est pas nécessaire de les toucher pour provoquer leur explosion. Nul ne sait vraiment comment elles se déclenchent. On prétend qu'il suffit d'un changement de temps, d'une exposition prolongée au soleil ou, à l'inverse, d'une ombre portée pour faire exploser ces engins. Ce qui est certain, c'est qu'ils sont extrêmement sensibles et totalement imprévisibles. Mais, le plus tragique, c'est que les enfants les trouvent tout bonnement irrésistibles.

"La plupart des bombettes sont bien visibles et devraient par conséquent être moins dangereuses que les mines. Hélas, elles ont un aspect tellement attrayant que de nombreux enfants ne peuvent résister à l'envie de les toucher", confirme Thomas Jarnehed, qui dirige les services norvégiens de déminage au Kosovo. A leurs yeux, en effet, les canettes jaune vif évoquent moins des objets militaires que des jouets, et cette confusion est à l'origine de plusieurs accidents. Or, le contact le plus léger suffit à les faire exploser, dispersant alentour plus de 2000 fragments. Lorsqu'on sait qu'elles sont conçues pour percer le blindage des tanks, on imagine facilement leur effet sur un être humain.

Comme des mines 

A la différence des mines antipersonnel, aucun traité international n'interdit l'utilisation des bombes à fragmentation, parce qu'elles sont sensées exploser au moment de l'impact et non pas attendre sournoisement le passage de leurs victimes. Dans la pratique, toutefois, elles se comportent souvent de la même façon. Comme le souligne Human Rights Watch: "Pas plus que les mines, elles ne distinguent entre combattants et civils innocents - et leur puissance est énorme."

Toutes les organisations de déminage présentes au Kosovo s'accordent à dire que l'élimination de ces engins constitue une tâche extrêmement difficile et dangereuse en raison de l'imprévisibilité de leur fonctionneement. Néanmoins, l'importance des effectifs mobilisés et l'efficacité de la coordination augurent bien du succès des efforts en cours. "Si nous maintenons le rythme actuel, affirme Thomas Jarnehed, le Kosovo sera débarrassé de ses mines et de ses bombes antipersonnel d'ici trois à quatre ans."

Pour beaucoup d'enfants, hélas, cela risque d'être trop tard.

Ragnhild Imerslund 
Conseiller auprès de l'unité des mines et des armes du CICR.


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