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Un mode de vie en sursis
par Caroline Nath
et Ros Armitage
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Les éleveurs mongols sont physiquement et mentalement épuisés
au sortir de l'hiver le plus rigoureux des trente dernières
années. Quelque 400 000 nomades, soit 40 pour cent des éleveurs
de cette nation enclavée d'Asie centrale qui compte 2,7 millions
d'habitants, sont dans une situation quasi désespérée. Pour
se remettre à flot, ils ont besoin non seulement d'une aide
d'urgence, mais aussi d'une assistance à long terme. |
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"Sans nos bêtes, nous sommes perdus", explique
Nergui Dorj, occupé à dépecer une brebis. Dans la région de
Dundgobi, une des plus durement éprouvées du pays, les troupeaux
sont décimés par la faim et le froid. "Si cela continue,
poursuit-il alors qu'une larme roule sur sa joue burinée,
nous allons mourir nous aussi."
Dans les immenses steppes de Mongolie, on est pourtant accoutumé
à subir des froids intenses et des chutes de neige abondantes
qui prélèvent chaque hiver leur tribut sur le cheptel. Mais
cette année a été particulièrement dure. L'été dernier, la
pire sécheresse en soixante ans a brûlé les pâtures, et les
rats des champs ont dévoré les maigres herbages qui avaient
résisté. Puis, dès le début octobre, la neige est tombée en
quantités exceptionnelles et le thermomètre a chuté à moins
46 °C. Affamées, mais déjà très affaiblies, les bêtes étaient
incapables de creuser la croûte de glace recouvrant le sol
pour brouter. Le cheptel des nomades mongols est estimé à
environ 33,5 millions de têtes. En mars, les pertes étaient
évaluées à 1,7 million. Selon Rabdan Samdandobji, secrétaire
général de la Croix-Rouge de Mongolie, beaucoup d'éleveurs
ont perdu un pourcentage important de leurs bêtes et le nombre
des familles qui ont tout perdu ne cesse d'augmenter.
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Une question de survie
Les animaux fournissent l'essentiel de la nourriture des
éleveurs, sous forme de viande séchée en hiver, sous forme
de laitages à la saison chaude. Avec la disparition de tant
de vaches, de brebis et de chèvres, le lait va manquer durant
l'été à venir, sans parler des réserves à constituer pour
l'hiver suivant.
Et les chevaux, principal moyen de transport et de locomotion,
n'ont pas été épargnés. De ce fait, les gens se trouvent dans
l'incapacité de se rendre dans les centres de santé, les enfants
ne peuvent plus aller à l'école, le transport des marchandises
est paralysé et l'isolement des communautés affectées s'en
trouve aggravé.
La bouse séchée, principal combustible pour le chauffage
et la cuisine, commence également à manquer. Et les revenus
des éleveurs sont bien entendu en chute libre. Traditionnellement,
le mois de mars est la grande période de vente du cachemire.
Mais, cette année, le seul chiffre en hausse, c'est celui
des chèvres mortes...
Les familles possédant moins de 100 têtes de bétail (54
pour 100 de la population des éleveurs) sont considérées comme
les plus vulnérables. Une crise comme celle qui se déroule
actuellement réduit leurs troupeaux à une taille qui ne permet
plus d'obtenir des revenus suffisants ou des ressources adéquates.
"Sur soixante bêtes, il ne nous en reste plus que dix",
raconte Bayartsengel, mère de deux fillettes de quatre et
cinq ans. Pour trouver des pâtures convenables, la famille
a dû parcourir 60 km à pied, l'unique cheval n'ayant pas survécu
à l'hiver. Bayartsengel estime qu'il faudrait plus de 200
bêtes pour assurer la subsistance de sa famille. Elle a reçu
50 kg de farine et 25 kg de riz de la Croix-Rouge, ce qui
devrait permettre de tenir environ deux mois. "Après
cela, déclare-t-elle, notre situation est sans espoir. Je
n'ai aucune idée de la façon dont nous pourrons nous en tirer."
Si les dernières bêtes venaient à mourir au cours du printemps
- la saison la plus dure en Mongolie - elle envisagerait bien
d'aller au centre communautaire du village pour y fabriquer
et vendre des bottes. "Mais, sans argent, je ne peux
pas acheter les matériaux."
Pour tenter de sauver les animaux rescapés, les éleveurs
sont contraints de rompre avec les règles traditionnelles
de leurs déplacements. Au total, 13 170 personnes et 2,2 millions
de têtes de bétail ont quitté leurs zones de pâture habituelles,
imposant un fardeau supplémentaire aux régions et communautés
d'accueil. La crise a aussi entraîné de cruelles séparations:
les malades et les vieillards restent au campement et les
enfants sont placés dans des centres communautaires, cependant
que les membres les plus robustes de la famille partent vers
d'autres provinces en quête de pâtures.
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Assistance au long cours
En février, la Fédération internationale a lancé un appel
préliminaire pour aider la Croix-Rouge de Mongolie à fournir
aux éleveurs sinistrés une aide d'urgence sous forme de rations
de farine et de riz et de bottes d'hiver. Le mois suivant,
devant l'évidence que les conséquences de la crise allaient
se faire sentir jusqu'à la fin de l'année, elle a publié un
appel révisé afin d'étendre son assistance à quelque 35 000
éleveurs pendant douze mois et de renforcer son soutien à
la Société nationale.
Dans cet immense pays, où les voies et moyens de communication
sont médiocres et dont les communautés sont extrêmement dispersées,
la distribution d'une aide d'urgence se heurte à d'énormes
difficultés. Heureusement, grâce à son réseau étendu de sections
locales et de volontaires, la Croix-Rouge de Mongolie entretient
des contacts réguliers avec les éleveurs et possède de ce
fait une bonne connaissance de leurs problèmes et besoins.
Néanmoins, les volontaires doivent parfois parcourir plusieurs
centaines de kilomètres pour atteindre les destinataires de
l'assistance. "Volontaires, membres et sympathisants
de la Croix-Rouge n'ont pas ménagé leur peine pour secourir
les familles les plus vulnérables. Nos volontaires jouent
un rôle vital au plan provincial comme à l'échelon des districts",
souligne Urjin Sandag, directeur de la section de Dundgobi
Aimag, une des régions les plus durement affectées. "Suite
à la première distribution conduite au mois de mars, poursuit-il,
la Société nationale a reçu de nombreux dessins et lettres
des éleveurs et de leurs enfants. Le soutien matériel et moral
que nous leur apportons est très important pour eux, et ils
tiennent à nous exprimer leur reconnaissance."
Une société minée
La Croix-Rouge de Mongolie n'est que trop consciente de l'impact
psychologique désastreux que peut avoir une telle crise. "Pour
ces gens, confirme Rabdan Samdandobji, la mort des troupeaux
ne signifie pas seulement la disette, elle ébranle les fondements
mêmes de leur société." Depuis des siècles, le but suprême
de chaque génération a été d'élever les bêtes les plus productives
et de transmettre cet héritage à la génération suivante. Aujourd'hui,
ces efforts risquent d'être réduits à néant et de nombreux
éleveurs sont déjà minés par le sentiment de n'avoir plus
rien à léguer à leurs enfants.
Mais comment les aider - et où trouver les ressources nécessaires
pour cela? En mars, le gouverneur de la province de Dundgobi
estimait qu'il en coûterait quelque 17 millions de dollars
américains rien que pour remplacer les 480 000 bêtes mortes
dans cette seule région. Sachant que les pertes risquent d'augmenter
encore sensiblement jus-qu'à l'été, on peut se faire une idée
de la gravité de la situation.
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Caroline Nath et Ros Armitage
Caroline Nath est une journaliste indépendante résidant à Beijing.
Ros Armitage est délégué à l'information de la Fédération à Beijing.
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