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Quand l'épreuve 
rend plus fort

par Jean-François Berger

Un an après l'exode du Kosovo, la vie a repris son cours normal à Kukes.

Plus d'une année après la grande opération humanitaire liée à la crise des Balkans, comment se porte la Croix-Rouge albanaise et quelles principales leçons a-t-elle tiré de cette expérience sans précédent? Le moins que l'on l'on puisse dire, c'est que sa capacité d'évolution est au-dessus de la moyenne.
En dépit des apparences, la région a l'habitude du changement. Voici 25 ans, la vieille ville de Kukes et divers villages avoisinants ont été engloutis par les eaux qui forment aujourd'hui un grand lac artificiel au-dessus duquel s'étend la ville actuelle. Plus récemment - c'était il y a dix-huit mois - cette petite préfecture du nord de l'Albanie fut le théâtre de l'une des plus spectaculaires migrations de l'histoire des Balkans, lorsqu'elle accueillit dans des camps et dans des familles d'accueil près de 400000 réfugiés du Kosovo voisin. Aujourd'hui, ces derniers ont tous quitté Kukes, de même que la plupart des organisations humanitaires. Ça et là, quelques carcasses de voitures échouées sur les bas-côtés ou un camion du HCR ralliant le centre-ville témoignent encore des événements de l'an dernier. Mais, pour la majorité des autochtones de ce district - l'un des plus pauvres d'Albanie - la précarité demeure, même si la manne momentanément liée à la crise du Kosovo a permis à certains de faire de bonnes affaires.

Consolider la base

"Notre priorité est d'aider les villageois affectés par le conflit le long des 130 km de frontière", souligne le préfet Qemal Elezi en insistant sur "l'urgence du déminage". En effet, les bombes à fragmentation déversées par l'Otan dans les zones frontière ainsi que les mines antipersonnel font régulièrement de nouvelles victimes. Dans ce contexte, la Croix-Rouge albanaise et le CICR font parfois office d'ambulanciers et transfèrent les blessés à appareiller au centre orthopédique de Tirana. Ils ont parallèlement mis sur pied une campagne de sensibilisation sur le danger de ces engins non explosés. Il faut dire que, depuis la dernière crise, la Croix-Rouge albanaise n'est pas restée les bras croisés, notamment dans le domaine de la recherche des disparus du Kosovo menée par le CICR. Sans oublier les secours aux plus vulnérables. Pour Ilmi Cena, secrétaire de la branche de Kukes, "la distribution de nourriture et d'assistance n'est qu'une étape. Il faut offrir des services à plus long terme, tels que l'éducation sanitaire". Cette approche diversifiée de la solidarité est au cœur de la stratégie de développement élaborée pour les cinq prochaines années par la Croix-Rouge albanaise avec le concours de la Fédération internationale. "Ce qui compte, c'est de renforcer les services à la communauté en responsabilisant davantage les branches régionales", affirme Pandora Ketri, secrétaire général. Aguerrie par les grandes opérations internationales depuis 1997, elle pilote le processus de décentrali-sation en cours.

Cette stratégie doit aussi permettre à la Croix-Rouge albanaise de confirmer son rôle de pilier national de l'action humanitaire, capable de définir et d'orienter plus concrètement ses activités plutôt que de se contenter de mettre en œuvre de manière mécanique des prestations que l'Etat n'est pas en mesure d'assumer ou des projets plus ou moins bien ficelés émanant de Sociétés nationales participantes. Mais comment assurer l'autonomie lorsque plus de 75 pour 100 du budget provient de l'étranger? "L'expérience acquise durant la crise du Kosovo nous est très utile, souligne Rudina Pema, responsable du développement des branches, car nous savons désormais mieux évaluer les besoins et les priorités. Nous avons également progressé dans le domaine de l'information"

Opérations conjointes

Depuis sa fondation en 1929, la Croix-Rouge albanaise a traversé de multiples épreuves. Réactivée en 1990 après une interdiction de plus de 20 ans décrétée
par le régime d'Enver Hodja, elle s'est progressivement réorganisée en s'appuyant sur un réseau de 36 sections locales. Animé par 55 employés permanents et 60 à temps partiel, ce réseau est soutenu par 45 000 volontaires dont 3 000 sont des membres actifs.

En février 1997, la situation s'est brusquement détériorée suite à l'effondrement de la pyramide des sociétés d'épargne. C'est dans ce contexte très volatile qu'a été lancée la première opération conjointe réunissant le CICR, la Fédération, des Sociétés nationales participantes et la Croix-Rouge albanaise. Cette action est devenue une référence en matière de coopération au sein du Mouvement.

A partir du 24 mars 1999, le conflit opposant l'OTAN à la République fédérale de Yougoslavie a provoqué un afflux de réfugiés en provenance du Kosovo. Le CICR et la Fédération ont immédiatement mis sur pied une action intégrée du Mouvement dans les Balkans. Dotée d'un budget de quelque 100 millions de dollars américains, cette opération, dont la phase d'urgence a pris fin le 31 juillet 1999, a mobilisé 52 Sociétés nationales. Son fonctionnement a fait l'objet d'une évaluation publiée en avril 2000.

Les principales conclusions sont les suivantes: la réponse du Mouvement a été rapide et appropriée; 80 pour 100 des bénéficiaires l'ont jugée très satisfaisante, principalement en ce qui concerne l'aide alimentaire, l'assistance matérielle et les soins médicaux (près d'un tiers des bénéficiaires auraient toutefois souhaité une plus grande promptitude dans les efforts de réunion des familles séparées et dans les activités de soutien psychosocial).

L'évaluation a également mis en évidence certaines faiblesses organisationnelles qui mériteraient d'être corrigées en prévision d'opérations futures. Ainsi, il conviendrait d'élaborer une stratégie d'intervention d'urgence garantissant une meilleure intégration des divers éléments (ressources humaines, logistique et secours, information et communication); de faire plus largement appel à du personnel expérimenté; de prévenir les interventions non coordonnées des Sociétés nationales participantes et, le cas échéant, de les intégrer progressivement dans l'opération. 

 

 

 

 

 

S'adapter

En tous les cas, la branche Croix-Rouge de Kukes semble avoir bien assimilé le nouveau credo lancé par Tirana et dont l'auto-financement est l'une des conditions. Pour s'en convaincre, il suffit d'observer Mailinda, l'une des plus jeunes collaboratrices de la branche locale, en train de donner un cours d'anglais à une quinzaine d'enfants dans une petite salle en sous-sol du nouveau bâtiment de la Croix-Rouge. "-This is a spoon! This is a knife! A toi, Emir!" Facturés dix francs suisses par mois, ces cours privés permettent de financer un programme d'assistance à plusieurs centaines d'orphelins de la région, comme par exemple un camp de vacances sur les pentes du mont Gallicka surplombant Kukes.

Tandis que divers projets fondés sur des initiatives locales sont en préparation dans d'autres régions du pays, la direction de la Croix-Rouge albanaise s'efforce dans le même temps de mettre sur pied une grande loterie nationale, avec le soutien de la Fédération et l'expertise de la Croix-Rouge espagnole. Si elle parvient à s'implanter sur ce marché très convoité d'ici la fin de l'année, ce sera un grand pas vers l'autonomie financière. Aux yeux de Frank Kennedy, responsable de la Fédération en Albanie, "la Croix-Rouge albanaise a deux atouts majeurs dans son jeu: l'ancrage dans les communautés locales et la volonté affirmée de ses dirigeants d'adapter son fonctionnement à l'évolution de la situation socio économique." Ce qui explique peut-être pourquoi, depuis trois ans, l'essentiel des composantes du Mouvement opère de manière mieux coordonnée, que ce soit dans le cadre d'actions concertées ou conjointes. A l'exception notoire de certains élans bilatéraux de solidarité manifestés par divers gouvernements associés à leurs Sociétés nationales respectives lors de l'intervention de l'Otan l'année dernière.

Jean-François Berger 
Rédacteur, CICR



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