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Une entente féconde
par Iolanda Jaquemet

Dans les villes du Nigeria, riches et pauvres se côtoient comme partout, mais d'une manière parfois plus flagrante qu'ailleurs.

Un projet pilote novateur a permis à certaines Sociétés nationales de renforcer sensiblement leurs capacités institutionnelles. Dans le cadre d'un intéressant partenariat, la Croix-Rouge du Nigeria a ainsi trouvé des solutions pour développer ses ressources, améliorer sa gestion et élaborer des programmes de longue haleine. A terme, cette initiative devrait contribuer à réduire la dépendance des Sociétés nationales concernées vis-à-vis de l'extérieur et les doter de structures performantes pour affronter l'avenir.

Nous sommes au mois d'avril 2000. Kaduna, au nord du Nigeria, se remet péniblement d'une vague de violence qui a fait des centaines de morts et des dizaines de milliers de personnes déplacées. La ville porte encore les cicatrices d'une fureur aveugle: quartiers entiers brûlés, toits arrachés, murs noircis de slogans pour ou contre la sharia - la loi islamique. Mais le bureau de la Croix-Rouge a été épargné. Dans ce bâtiment blanc ombragé par des manguiers chargés de fruits, Andrew Dogo, secrétaire de la section locale, fait le bilan. "Nous avons tous été traumatisés, mais, à notre grande fierté, nous n'avons connu aucune tension à l'intérieur de la Croix-Rouge. Et l'image de l'institution, qui a démontré ainsi sa neutralité, son impartialité et son humanité, en est sortie grandement renforcée."

Les événements de Kaduna ont aussi constitué un test grandeur nature du programme de formation à la préparation aux catastrophes lancé deux ans auparavant. Après avoir suivi un cours au niveau national, une cinquantaine de volontaires avaient mis sur pied des équipes d'urgence au sein de leurs communautés respectives. Dès le déclenchement de la crise, des groupes de volontaires des Etats voisins ont accouru pour prêter main forte à leurs collègues, emmenés par des secrétaires appartenant, comme Andrew Dogo, à une nouvelle génération caractérisée par sa jeunesse, mais, surtout, par son professionnalisme. Directement élus par leurs comités respectifs, ils ont en effet reçu une formation spécialisée et occupent des postes rémunérés à plein temps. C'est une véritable révolution pour une Société nationale qui, jadis, recrutait souvent parmi les notables locaux des secrétaires de sections aux tâches essentiellement honorifiques.

Interview d'Ofor Nwobodo 

Impossible de parler de la Croix-Rouge du Nigeria sans mentionner Ofor Nwobodo, l'homme qui, avec un dynamisme sans faille, l'a pilotée quatorze années durant. Une période qui a vu la Société nationale se mettre véritablement au service de la communauté. Au moment où le projet tripartite s'achevait, Ofor Nwobodo quittait pour deux ans son bureau de Lagos afin de rejoindre la délégation du CICR à Nairobi.

Q: Qu'a représenté le projet tripartite pour votre Société nationale?

R: Pour nous, ce n'était pas un projet pilote, mais un projet colossal! Vu la situation politique de l'époque, et le fait que transparence et responsabilité financière font problème dans ce pays, les donateurs avaient évidemment des craintes. C'est pourquoi on nous a initialement proposé de tester le projet dans quatre sections seulement. Mais comment choisir parmi nos trente-sept sections, dans un pays d'une telle diversité? Je me suis donc battu pour que toutes soient associées à l'entreprise - et j'ai gagné. Dès lors, notre priorité a consisté à investir dans les êtres humains, à développer les structures locales afin d'en faire des tremplins pour la Société nationale. Le projet tripartite a permis d'optimiser le potentiel existant, il a montré tout ce qu'on peut accomplir en dépit des contraintes économiques, il a donné à nos membres un sentiment d'appartenance.

Q: Les récents changements au Nigeria ont-ils eu des effets sur la Société nationale?

R: Les donateurs ont toujours fait la différence entre la Croix-Rouge et la junte militaire. En 1996, nous avons été frappés par une très grave épidémie de méningite alors que l'Union européenne venait de mettre le pays sous embargo. Cela n'a pas empêché nos Sociétés sœurs de nous fournir un soutien considérable par l'intermédiaire de la Fédération. Néanmoins, la situation politique nous handicapait. Avec le nouveau gouvernement démocratique, il est évident que nous bénéficions d'une ouverture bien plus grande vers l'extérieur - et dans le pays même, où le soutien de la population s'est sensiblement renforcé. Simultanément, toutefois, les attentes de la population ont grandi, si bien que nous recevons beaucoup de demandes que nous ne pouvons pas satisfaire.

Trois régions en crise

Cette révolution est en partie le fruit d'une initiative née à Genève sous le nom de "projet tripartite". Christoph Müller, directeur du Département du développement institutionnel à la Fédération internationale, a suivi l'aventure depuis le début. "L'idée a germé en 1996 au sein des grandes Sociétés nationales participantes, raconte-t-il. A l'époque, nous cherchions des solutions pour améliorer le développement à long terme et son financement. Dans le même temps, nous voulions démontrer par le biais d'un projet pilote la capacité de la Fédération à gérer ce type d'assistance."

En juin 1998, le projet tripartite est lancé. Outre la Fédération s'y embarquent, pour une période de deux ans, les Sociétés nationales britannique, canadienne et suédoise, mais aussi, et c'est ce qui fait toute l'originalité de l'entreprise, leurs gouvernements respectifs. L'objectif consiste à renforcer la capacité des Sociétés nationales bénéficiaires à assister les plus vulnérables, en mettant plus particulièrement l'accent sur la bonne gouvernance.

Les bénéficiaires sont les Sociétés de la Croix-Rouge du Guatemala, de la République démocratique du Congo et du Nigeria, toutes trois confrontées à de graves crises régionales.

Vers l'autonomie

Au Nigeria, la Société nationale avait déjà engagé son propre processus de transformation, dans lequel le projet tripartite a tout naturellement trouvé sa place. Aujourd'hui, les sections de chacun des 36 Etats du pays, ainsi que celle de Lagos, sont dotées d'un secrétaire professionnel dont le salaire a été financé à 75 pour 100 par le projet tripartite. Celui-ci est arrivé à échéance en juin 2000, mais, afin d'aider la Croix-Rouge du Nigeria à parvenir à l'autonomie financière, les Sociétés nationales suédoise et britannique ont accepté de reconduire leur soutien, sur une base plus modeste, pour une année supplémentaire.

La Fédération elle-même a beaucoup appris dans le processus. "C'était quelque chose de nouveau de coordonner depuis le siège une opération aussi complexe, impliquant trois régions et trois langues différentes - mais aussi de passionnant, souligne Christoph Müller. L'expérience nous a permis d'identifier certains de nos propres points faibles, et la visibilité de la Fédération auprès des donateurs s'est accrue. Sans doute ce genre de projet est-il appelé à se renouveler."

Iolanda Jaquemet 
Journaliste indépendante résidant à Genève.


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