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Enfants en armes
par Jessica Barry

Qu'ils aient combattu ou non, les enfants qui ont counu la guerre ont besoin d'aide pour retrouver une existence normale.

Selon Human Rights Watch, quelque 300 000 enfants-soldats seraient actuellement engagés dans des conflits dans plus de 30 pays du monde. Le plus souvent, ils ont été arrachés à leurs foyers ou recrutés sous la contrainte par les armées régulières et les mouvements d'opposition qui les emploient. Une fois la guerre terminée, comment peut-on réinsérer ces enfants dans la communauté? Pour la Croix-Rouge du Mozambique, la solution passe par le jeu.
" Les bandits ont tué ma mère et mes frères", raconte Alfredo à Neil Boothby, du Committee for Refugees des Etats-Unis. "Ils m'ont emmené à leur camp de base et m'ont donné un fusil. Le chef m'a montré comment m'en servir. Il me battait... si j'avais un fusil, c'était pour tuer. J'ai tué des soldats et d'autres gens. Je n'aimais pas ça."

Après un conflit armé, les enfants ont besoin d'un soutien psychologique et matériel sans faille. A ceux qui ont participé aux hostilités, il est indispensable de fournir des conseils et une assistance en vue de leur éventuelle réintégration au sein de leur famille et de leur communauté. Toutefois, il peut s'avérer contre-productif de les entourer de trop d'attentions. Le personnel de la Croix-Rouge du Mozambique l'a rapidement compris, au lendemain d'un accord de paix qui mettait un terme à 16 années de guerre civile.

Une approche communautaire

"Journalistes, psychiatres et autres spécialistes occidentaux étaient venus en masse se pencher sur le cas d'un groupe d'anciens enfants-soldats recueillis dans une institution", raconte Frieda Draisma, chef des programmes sociaux de la Société nationale à Maputo. "Ces jeunes gens, déjà traumatisés, ont eu le sentiment qu'on les regardait comme des bêtes curieuses, ce qui n'a rien fait pour arranger leurs problèmes."

Cette expérience négative a incité la Croix-Rouge, le ministère de l'Education et le ministère de la Coordination de l'action sociale à réviser leurs programmes de réhabilitation en faveur des enfants éprouvés par la guerre. Ils ont jugé que le meilleur moyen d'éviter qu'ils ne soient stigmatisés ou marginalisés consistait à faciliter leur réintégration au sein de leur famille et de leur communauté.

Pour ce faire, on a adopté une approche communautaire faisant intervenir les chefs de villages et les autorités religieuses, les enseignants, les guérisseurs traditionnels et les volontaires de la Croix-Rouge. Les guérisseurs ont joué un rôle crucial dans le processus de réinsertion. Considérés comme des intermédiaires entre la collectivité et ses esprits protecteurs, ils ont organisé des cérémonies de purification afin de libérer les enfants de leur douloureux passé. Les chefs religieux ont eux aussi grandement favorisé la réconciliation communautaire en permettant aux enfants de soulager leur conscience en présence de la congrégation ou devant des groupes de dignitaires.

La guerre ayant entraîné le déplacement de millions d'habitants, la tâche à accomplir était colossale. En mettant sur pied une énorme opération de recherche, la Société nationale, le CICR, le gouvernement et diverses organisations non gouvernementales sont parvenus à retrouver et à réunir à leurs familles des dizaines de milliers d'enfants traumatisés par le conflit.

Quelle protection internationale?

Malgré la récente adoption d'un Protocole facultatif à la Convention des Nations unies sur les droits de l'enfant qui fixe des conditions à la participation au combat des adolescents, il n'y a guère de chances que cesse bientôt le recrutement forcé d'enfants-soldats dans les mouvements d'opposition, ni même dans certaines armées régulières. La Sierra Leone, l'Angola, la Colombie et l'Afghanistan ne sont que quelques-uns des nombreux pays où l'on ne se soucie guère de respecter la limite d'âge de 15 ans, en dessous de laquelle toute participation active à un conflit armé est en principe proscrite. L'expérience a amplement prouvé que les jeunes conscrits des deux sexes sont couramment torturés, battus, soumis à des entraînements de choc et poussés à commettre des atrocités - y compris contre leur propre famille - afin de les conditionner au combat. Dans ce même but, beaucoup sont systématiquement drogués avant la bataille. D'autres servent de porteurs, de cuisiniers, de messagers ou d'espions. Les violences sexuelles à leur encontre sont également monnaie courante. Pourtant, les articles 38 et 39 de la Convention des Nations unies sur les droits de l'enfant, ainsi que 25 articles des Conventions de Genève et de leurs deux Protocoles additionnels de 1977 garantissent en principe une protection spéciale aux enfants en temps de guerre...

 

 

 

 

 

 

La guérison par le jeu

Conscients que le rire et le jeu de rôles sont deux éléments essentiels de tout processus de guérison, les travailleurs sociaux de la Croix-Rouge du Mozambique ont mis sur pied en 1993 un important programme baptisé Brincar Curando (Guérir en jouant). L'idée était simple: permettre aux enfants affectés par la guerre et la violence de retrouver la confiance et l'estime de soi par le biais de jeux et autres activités de groupe.

Pour atteindre cet objectif, tous les moyens étaient bons - danse, théâtre, spectacles de marionnettes, dessin, ré-cits, sports et jeux. On a même écrit un livre spécialement pour le projet. Intitulé O Macaquinho Zangado (Le petit singe furieux), il raconte l'histoire d'un jeune macaque résolu à ne jamais montrer sa peur aux autres. Il rêve d'être un lion, ce noble animal qui semble ne craindre rien ni personne. Un jour, pourtant, il découvre que le lion, lui aussi, a parfois peur. Le lion lui explique que la peur est comme une maladie qui doit être vaincue. Dès lors, le jeune singe parvient à surmonter sa terreur et devient ami avec ses compagnons.

Le programme de réhabilitation a été lancé tout d'abord dans six provinces, puis étendu ultérieurement à d'autres régions. Des volontaires de la Croix-Rouge, au nombre desquels se trouvaient d'anciens enfants-soldats, ont été initiés aux principes et méthodes de travail du projet. Ils ont ensuite mis sur pied diverses activités qui se sont avérées bénéfiques aussi bien pour eux que pour les autres participants. Au vu du succès du programme, la limite d'âge de ces derniers, initialement fixée à 12 ans, a été relevée de façon à en faire profiter également les adolescents. Les membres de la famille, les guérisseurs traditionnels et les chefs religieux et communautaires ont été associés aussi étroitement que possible aux activités.

Patience et longueur de temps...

Mais les résultats ont parfois été longs à venir. Rosa, jeune mère de famille et instructrice dans le cadre du projet, a connu de sérieuses difficultés avec un garçon de 10 ans profondément traumatisé par la guerre. "Il était agressif et battait les plus petits, raconte-t-elle. Lorsque nous l'interrogions, il était incapable d'expliquer pourquoi il agissait ainsi. En présence des autres, il était impossible de lui parler, mais, dès qu'il était seul, je m'efforçais de nouer le contact. Au début, il se défilait à chaque fois. Alors, j'allais chercher un peu de nourriture et je l'appelais à nouveau. Il a fallu un mois pour qu'il commence à me faire confiance."

Dans un rapport destiné à l'ONU, Graça Machel, ex-Première Dame du Mozambique, dénonce avec virulence l'impact de la guerre sur les enfants. "La guerre, écrit-elle, viole tous les droits de l'enfant: le droit à la vie, le droit à vivre au sein de sa famille et de sa communauté, le droit à la santé, le droit au développement de la personnalité, le droit à l'éducation et à la protection."

Avec la signature de l'accord de paix de 1992, le Mozambique a tourné le dos à un conflit qui avait violé tous ces droits et en avait fait le pays le plus pauvre de la planète. Aujourd'hui, après huit ans de paix et de progrès économique, il est un véritable modèle pour le continent africain. Et, surtout, il s'est doté de politiques qui garantissent le bien-être des enfants et reconnaissent leurs droits en temps de paix comme en temps de guerre.

Jessica Barry
Jessica Barry est chargée d'information au Service de presse de la Fédération


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