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Savoir faire la guerre
par Jean-François Berger
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Des participants au
cours de l'Institut sur le droit
des conflits armés.
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Chaque année, des militaires du monde entier retournent sur
les bancs d'école à San Remo, sur la côte italienne. Le sujet
d'étude reste invariablement le même: le droit de la guerre.
Cette école unique fête aujourd'hui ses 30 ans d'existence et
ne désemplit pas. |
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Perle de la Riviera dei Fiori, San Remo est une ville-jardin
mondaine et un brin désuète, qui surplombe la mer et jouit
en moyenne de quelque trois mille heures de soleil par an.
A quelques pas des plages de sable fin se dresse l'incontournable
casino blanc. On y accède par le boulevard de l'Impératrice,
ainsi nommé en l'honneur de la tsarine de Russie, Maria Alexandrovna
qui, en 1874, offrit à la ville les palmiers qui balisent
la promenade du littoral. Aux lisières de la ville s'égrènent
de nombreuses villas de style néo-Renaissance, art nouveau
ou simplement kitsch, enfouies dans la végétation tropicale.
Parmi elles, la Villa Nobel - siège historique de l'Institut
international de Droit humanitaire (IIDH) - et la Villa Ormond,
qui abrite les salles de cours.
L'Institut fut fondé en 1970 par un groupe de juristes et
de diplomates. A l'origine, il avait pour vocation de permettre
à des experts gouvernementaux de discuter officieusement de
questions sensibles et de préparer le terrain de futures négociations
internationales. C'est ainsi que, entre 1974 et 1977, "des
ténors des relations internationales se sont réunis à San
Remo pour jeter les bases de ce qui allait devenir les Protocoles
additionnels aux Conventions de Genève", rappelle Jacques
Meurant, un membre de l'IIDH de la première heure. Mais, une
fois adoptées, les règles juridiques ne sont rien si elles
ne sont pas rendues accessibles et surtout intelligibles à
leurs principaux destinataires: les militaires.
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L'heure militaire
Il a donc fallu construire un volet éducatif visant à former
le personnel militaire au respect des règles du droit humanitaire.
"Le grand défi, c'est de faire comprendre à un commandant
que le droit n'est pas un obstacle à l'action militaire qu'il
doit mener, mais qu'au contraire il peut être un avantage",
explique le colonel Garraway, ancien conseiller juridique
de l'armée britannique durant la guerre du Golfe et aujourd'hui
instructeur militaire à l'Institut.
Pour relever ce défi, les animateurs du département militaire
de l'IIDH ont mis sur pied un programme de cours et de séminaires
qui ont déjà réuni plus de 3000 participants de 160 pays.
Le fleuron de cette formation est le cours international militaire
sur le droit des conflits armés. Élaboré il y a plus de vingt
ans par le colonel de Mulinen, alors délégué du CICR, ce cours
en est aujourd'hui à sa 83e édition et se tient rituellement
à la Villa Ormond. Vu le contexte actuel, l'accent est mis
sur les opérations multinationales de maintien de la paix.
L'enseignement prodigué à San Remo a vocation d'universalité.
Pour y parvenir, l'IIDH compte sur la qualité et la diversité
de son réseau d'instructeurs et d'experts. De l'avis de Jovan
Patrnojic, président de l'Institut et membre fondateur, "l'exigence
majeure consiste à traduire le droit humanitaire en langage
militaire". C'est pourquoi les cours sont assurés par des
officiers mis à disposition par des États en large majorité
de l'hémisphère nord. L'ensei-gnement est dispensé essentiellement
en anglais, en français et en espagnol, parfois en portugais,
en russe et en arabe. Signe des temps, un instructeur chinois
rejoindra cette année le pool des formateurs. Récemment, l'IIDH
a forgé de nouveaux modules de formation à l'intention des
médecins militaires et des directeurs de programmes d'instruction
au sein des armées. Pour Stefania Baldini, secrétaire générale
de l'Institut, la création d'outils plus pointus est un pas
positif, mais "il convient de stabiliser le cadre pédagogique
pour un temps", histoire d'éviter un emballement de moteur.
Pour sa part, le CICR joue un rôle de soutien important.
En amont, il contribue au recrutement des participants, qui
sont le plus souvent ses interlocuteurs sur le terrain. Il
s'efforce aussi de favoriser le "rendement" des cours centraux
en organisant des cours nationaux et régionaux dans les pays
d'origine des militaires formés à San Remo. "San Remo est
une plate-forme de dialogue inégalée sur la planète", souligne
Patrick Brugger, chef de l'unité des relations avec les forces
armées au CICR. "C'est pourquoi notre partenariat, basé sur
la complémentarité avec l'Institut, doit rester fort."
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La villa Alfred Nobel, siège
historique de l'Institut.
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L'Institut de San Remo accueille
des personnalités du monde entier. Ici, des représentants
de la Croix-Rouge sud-coréenne reçoivent une récompense pour
leurs efforts en faveur de la réunion de familles coréennes
séparées. La cérémonie est présidée par Stefania Baldini,
secrétaire général, et Jovan Patrnojic, président de l'Institut.
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Quel débat?
Mais la raison d'être de l'Institut ne se limite pas au comportement
des soldats sur le champ de bataille. La protection des réfugiés
figure aussi à l'agenda, essentiellement par le biais de cours
sur le droit international des réfugiés organisés à l'intention
des fonctionnaires gouvernementaux et des ONG, avec le soutien
du HCR et de l'Office fédéral suisse pour les Réfugiés.
A côté de cela, l'une des ambitions déclarées de l'IIDH est
d'être un forum de discussion ouvert à tous ceux qui sont
impliqués dans l'action humanitaire. Ainsi, le débat sur les
grandes questions humanitaires demeure un pôle fort de l'Institut,
à l'instar des tables rondes consacrées à l'expérience du
Kosovo, aux conflits internes ou encore à l'action humanitaire
face à la souveraineté des États. Mais, étant donné la prolifération
de réunions de ce type, un grand dynamisme est de rigueur
pour être réellement performant sur ce terrain. Car, même
si bon nombre des problématiques abordées par les représentants
des gouvernements, de l'ONU ou de la Croix-Rouge sont pertinentes,
il n'est pas sûr que les résultats soient toujours à la hauteur
des ambitions. Dans le meilleur des cas, les débats d'experts
permettent aux participants de tester de nouvelles idées et
de prendre le pouls des diverses perceptions et intérêts en
jeu dans la pratique actuelle, en particulier dans les interventions
dites humanitaires. Dans bien d'autres cas, les colloques
n'échappent pas à une pénible et stérile redite. De fait,
l'un des problèmes sous-jacents à cette situation a trait
au vieillissement de l'Institut. "Il faut sortir du ghetto
des experts en circuit fermé et prendre garde à ne pas devenir
un club de gen-tlemen à la retraite " explique Stefania Baldini.
Le constat est certes lucide, mais comment éviter de tels
écueils? L'une des pistes du renouvellement des forces passe
à terme par un renforcement de la recherche et des stages.
Pour Yves Sandoz, représentant du CICR et président de la
Commission académique de l'Institut, "il faut dégager des
thèmes de recherche sérieux, à l'instar de ce qui a été accompli
dans le domaine de la guerre sur mer il y a quelques années".
La protection des victimes de conflits internes est vraisemblablement
l'un des thèmes porteurs pour l'avenir de l'Institut.
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Une tâche essentielle
Toutes ces activités ont bien sûr un coût (800 000 dollars
américains cette année) qui n'est pas toujours facile à amortir.
Les cours militaires représentent la part du lion et ne sont
que partiellement couverts par les frais d'inscription, le
complément étant assuré par des bourses d'études. Dans ce
domaine, l'appui fourni par divers gouvernements occidentaux,
par la commune de San Remo et la province d'Imperia ainsi
que par le CICR s'avère primordial. A cela s'ajoutent des
dons privés ainsi que des contributions de Sociétés nationales,
à commencer par la Croix-Rouge italienne. Pour son opiniâtre
présidente Mariapia Garavaglia - qui est aussi vice-présidente
de la Fédération internationale - "l'esprit de San Remo est
pour les Sociétés nationales un ferment qui devrait déboucher
sur une coopération plus étroite avec l'Institut". Mais, au
bout du compte, ce qui fait aujourd'hui défaut, c'est une
véritable recherche de fonds, s'appuyant sur des sources financières
diversifiées incluant le secteur privé et les fondations.
Le bureau de liaison de l'Institut à Genève, récemment consolidé
avec l'appui des autorités suisses, devrait contribuer à combler
cette lacune. Trente ans est à n'en point douter un bel âge.
Les activités qui ont été menées de front durant cette période
en sont la plus sûre expression. Mais quelles sont les perspectives
d'avenir? Face à la demande croissante et toujours plus pointue,
les responsables de l'Institut paraissent conscients du risque
de dispersion des efforts. Ils sont toutefois unanimes pour
continuer à privilégier la formation des militaires et à réaffirmer
la valeur du droit humanitaire. Avec quel impact? "San Remo,
affirme le major Clive Whitwham, joue un rôle vital dans la
diffusion de l'humanité dans les conflits armés."
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Jean-François Berger
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