Page d'accueil
du Magazine


Jakob Kellenberger, président du CICR
État des lieux

par Jean-François Berger

Voici dix-huit mois que vous êtes président du CICR, après une carrière diplomatique en Suisse. Qu'est-ce qui vous a poussé à rejoindre le CICR?

Après plus de sept ans comme Secrétaire d'État aux Affaires étrangères, je souhaitais relever un nouveau défi en mettant à profit mon expérience professionnelle. Mais le plus important, c'est que je m'identifie bien avec les objectifs du CICR.

Quel type d'expérience précisément?
Principalement la pratique de la négociation et la réflexion stratégique.

Avant votre arrivée au CICR, avez-vous eu des liens personnels ou professionnels avec le monde de la Croix-Rouge?
Professionnels dans la mesure où la Suisse est l'État dépositaire des Conventions de Genève.

Comment vivez-vous le passage d'une réalité plutôt feutrée - celle de la diplomatie suisse - à celle des conflits?
Je ne dirais pas que ma vie diplomatique en tant que Secrétaire d'État et négociateur en chef avec l'Union européenne était "feutrée"... (Sourire). La grande différence, c'est qu'aujourd'hui je suis directement confronté avec la réalité des conflits armés et leurs conséquences humaines sur le terrain... un terrain sur lequel je me déplace assez souvent.

Où, notamment?
En Afghanistan, en Angola, au Rwanda, en Ouganda, au Sahara occidental, en Algérie, en Russie, en Colombie, pour n'en citer qu'une partie... C'est là que l'on se rend compte des vrais défis du CICR, je pense en priorité à cette délicate recherche d'équilibre entre la proximité vis-à-vis des victimes et la sécurité de notre personnel.

Votre prédécesseur, Cornelio Sommaruga, avait pour devise: "Constance, rigueur, humilité". En avez-vous une à proposer?
Je ne suis pas un homme de devises... J'ai toutefois une grande confiance dans la force de la volonté et je crois que tout individu et toute institution humaine peuvent toujours s'améliorer.

Quelles sont les priorités qui vous tiennent le plus à cœur?
Les tâches fondamentales du CICR sont connues. Ce qui compte, c'est de les accomplir le mieux possible: voilà ma priorité en tant que président. Contribuer à un positionnement très clair du CICR dans un monde humani-taire particulièrement mobile me tient à cœur. Tout en affirmant clairement son identité, il importe que le CICR travaille dans un esprit de coopération très ouvert avec d'autres acteurs, notamment avec les composantes du Mouvement. Que les principales conclusions de l'étude sur les femmes et la guerre soient graduellement mises en œuvre m'importe beaucoup. Mais, par-dessus tout, je souhaite que l'on parvienne à faire davantage respecter le droit humanitaire, car je suis choqué de constater le terrible décalage qu'il y a entre les règles existantes et leur application.

Songez-vous à des approches nouvelles pour réduire ce décalage?
Le CICR et les composantes du Mouvement font déjà beaucoup. La diplomatie humanitaire doit être systématiquement mise au service d'une meilleure application du droit humanitaire. Il faut surtout que les États manifestent clairement que le respect
de ce droit leur importe. Je crois que l'étude sur le droit coutumier* fournira des bases qui nous permettront d'être plus forts dans nos exigences vis-à-vis des acteurs des conflits.

Comment se passent les relations entre le CICR et l'Union européenne?
L'Union européenne est un acteur poli-tique et de sécurité dont l'importance va augmenter et qui vise à être plus efficace au niveau de la prévention des conflits. Dans ce contexte, l'UE recherche des partenariats effectifs avec certaines organisations, dont le CICR.
Le CICR voit ce partenariat surtout comme un dialogue politique régulier. Sur quoi devrait porter ce dialogue? Principalement sur le soutien de l'UE en faveur de démarches humanitaires du CICR, sur le développement du droit humanitaire ainsi que sur certaines zones de crise. L'UE est appelée à jouer un rôle plus important dans le domaine politique et humanitaire à l'avenir, de sorte que notre dialogue devrait se révéler aussi utile le jour où les deux, UE et CICR, devraient se trouver sur le même terrain, avec des règles d'engagements différentes. Il est en effet important de bien se connaître à temps.

Moscou, 30 mars 2000. Jakob Kellenberger rencontre Vladimir Poutine, président de la Fédération de Russie.

 

 

 

 

 

Commandée par la 26e Conférence internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, cette étude devrait paraître au début de 2002.

 

Et les relations avec l'OTAN?
Nous connaissons bien l'OTAN. Sur le terrain, le CICR entretient des relations avec l'OTAN depuis plus de cinq ans, en particulier en Bosnie-Herzégovine avec la SFOR et plus récemment au Kosovo avec la KFOR.

L'OTAN est un acteur qui peut devenir partie au conflit comme l'a montré l'intervention au Kosovo...
En effet. En conséquence, le CICR avait rappelé à l'OTAN que ses troupes étaient aussi tenues de respecter le droit humanitaire. Comme d'autres, je n'aime pas le terme raccourci d'"intervention humanitaire" pour qualifier une intervention militaire qui implique l'utilisation de la force. Par contre je n'ai pas de problème avec une "intervention militaire ayant un but humanitaire". Une opération politico-militaire peut avoir une dimension humanitaire, comme permettre le retour des réfugiés et des déplacés, rétablir l'ordre et la sécurité ou encore créer un environnement où les humanitaires peuvent travailler.

Depuis votre arrivée au CICR, quelles ont été les principales difficultés auxquelles vous avez dû faire face?
Ma préoccupation constante a trait à la sécurité du personnel. La mort tragique et brutale de six collaborateurs du CICR le 26 avril dernier au Congo a représenté un choc et une épreuve difficile. Après une année 2000 plutôt stable sur le plan de la sécurité, l'assassinat de nos collaborateurs nous a cruellement rappelé les risques du travail de proximité dans les contextes de conflit actuels.

Y a-t-il un autre problème qui ait requis un engagement particulier de votre part?
La question de l'emblème. Il est urgent de trouver une solution qui permette au Magen David Adom et à d'autres Sociétés de devenir membres à part entière du Mouvement. En septembre 2000, les chances d'aboutir avant la fin de l'année étaient réelles. La recrudescence de la violence au Moyen-Orient a malheureusement rendu caduc le calendrier fixé par le Mouvement pour régler la question de l'emblème. Créer les conditions pour une pleine participation de ces Sociétés au Mouvement reste pour moi une tâche prioritaire.

Aujourd'hui, le CICR agit dans une trentaine de situations conflictuelles. Quels sont les contextes qui vous préoccupent le plus?
Ce qui me préoccupe le plus, c'est le grand nombre de conflits qui durent depuis très longtemps, avec la même brutalité, sans que s'esquisse la moindre solution politique. En même temps, je prends conscience de la motivation hors du commun qu'il faut avoir pour pratiquer au quotidien le métier huma-nitaire dans des contextes aussi figés.

 

 

Dans le contexte actuel, quelle est votre vision du Mouvement et comment voyez-vous ses perspectives d'évolution? Quels pourraient être ses grands caps pour le XXIe siècle et ses priorités d'action?
Le Mouvement a adopté un plan d'action avant mon arrivée à la Présidence du CICR et celui-ci reste valable. Le Mouvement en tant que réseau de coopération privilégiée entre des partenaires forts et compétents a pour moi un potentiel certain. Il est important dans ce contexte que les composantes du Mouvement soient solidaires entre elles et que celles qui rencontrent des difficultés soient soutenues. Il est aussi important que les règles de coopération établies - je pense notamment aux accords de Séville - soient respectées. Enfin, il faut améliorer la compatibilité des instruments de management entre les composantes du Mouvement, comme c'est déjà le cas en matière de logistique et de communication, ceci dans le respect des identités respectives. J'ai été d'ailleurs frappé, lors de plusieurs visites, par la diversité des activités que mènent les sociétés nationales dans leurs contextes locaux, le dénominateur commun résidant dans l'adéquation aux principes du Mouvement.

L'état actuel des relations du CICR avec la Fédération internationale vous satisfait-il?
La relation entre les deux institutions est très bonne, à en juger par l'esprit de coopération et le degré de complémentarité qui prévaut actuellement. Je relève aussi la volonté mutuelle de chaque institution d'œuvrer dans l'intérêt d'une action humanitaire efficace.

Jean-François Berger
Rédacteur en chef CICR de Croix-Rouge, Croissant-Rouge, le 14 mars et le 1er mai 2001.


Haut de page | Nous contacter | Crédits | Edition courante | Webmaster



© 2001 | Copyright |