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Soutien psychologique
luxe ou nécessité?
Iolanda Jaquemet |
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Pour fournir un soutien psychologique efficace, il est essentiel
d'extérioriser
et de dédramatiser les sentiments de stress.
Le personnel humanitaire est de plus en plus conscient de
la dimension psychologique de ses services.
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Pendant la plus grande partie du siècle
dernier, les organisations engagées dans les secours
d'urgence ont répondu à quatre besoins fondamentaux
des populations sinistrées: nourriture, eau, abri et
santé physique. C'est seulement au cours des deux dernières
décennies qu'on a commencé à se préoccuper
véritablement du bien-être émotionnel,
lequel a graduellement été reconnu comme un
cinquième besoin essentiel de l'individu.
Et, à l'aube du nouveau siècle,
la prise de conscience de ce besoin se traduit par l'intégration
progressive de services de soutien psychologique au sein des
organisations humanitaires. Les responsables des politiques
comme les donateurs doivent désormais tenir compte
du fait que les chocs émotionnels et autres traumatismes
provoqués par les situations de crise constituent à
terme une sérieuse entrave aux efforts de relèvement.
Plus vite on intervient sur le plan psychologique, plus vite
les communautés affectées redeviennent autosuffisantes
et aptes à contribuer à leur propre reconstruction.
Croix-Rouge, Croissant-Rouge a demandé à la
journaliste Iolanda Jaquemet de se pencher sur cette question.
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"Catalino, Catalino!" À la vue du volontaire
de la Croix-Rouge de El Salvador, une nuée d'enfants
surgit de l'ombre des bananiers - on va s'amuser, oublier,
l'espace d'une heure, les tremblements de terre, les masures
aux toits de tôle, la misère ordinaire. Bientôt,
le cercle bruit de rires et d'éclats de voix pendant
que se déroulent les jeux organisés par les
volontaires. Puis arrive le moment tant attendu de la "pinata":
une grosse poupée en carton et en papier crépon
multicolore que les enfants frappent à coups de bâton
jusqu'à ce que, de son ventre rebondi, se déverse
une cascade de bonbons. L'excitation est à son comble,
on se bouscule pour le butin, sous la pluie qui commence à
tomber.
La scène se passe à la fin du mois de mai
2001 aux franges de Candelaria, une petite ville située
à l'est de San Salvador. Trois mois auparavant, l'école
primaire s'est effondrée lors d'un tremblement de terre,
tuant huit enfants et deux maîtres. Mais le pire s'est
déjà produit: le 13 janvier, puis le 13 février,
deux violents séismes ont fait près de 9000
morts et blessés, plus d'un million de déplacés
et de sinistrés - une véritable tragédie
pour ce petit État pauvre de 6,2 millions d'habitants.
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Le Mouvement s'est aussitôt mobilisé. Depuis
l'ouragan Mitch, en 1998, la Fédération dispose
d'un bureau sur place. "Nous avons rapidement identifié
un besoin important en soutien psychologique", raconte
Ian Logan, qui a dirigé les opérations côté
Fédération. Ce vieux routier de l'humanitaire
sait que la population vient de vivre un événement
aussi traumatisant qu'un conflit: le sol qui se dérobe
subitement sous les pieds, le bruit, les odeurs qui montent
des entrailles de la terre. Et le cauchemar semble ne jamais
devoir finir - pendant deux mois, les répliques se
compteront par milliers.
Les habitants eux-mêmes prennent conscience de l'accumulation
des malheurs qui les frappent, ne laissant indemnes ni les
corps, ni les esprits. "Je n'ai que 31 ans, mais, avant
cela, j'ai déjà vécu une longue guerre
civile, l'ouragan Fifi, deux autres grands tremblements de
terre, Mitch - sans parler de la violence quotidienne et de
la délinquance", énumère un collaborateur
de la Société nationale.
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Le fait de participer à des violences ou d'en être
simplement témoin provoque des blessures psychologiques.
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Le rire: un remède souverain contre le stress.
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Qu'est-ce que le stress?
"Emprunté à la mécanique, le mot
stress désigne la réponse de l'organisme face
à une agression. Tel le métal soumis à
une pression, le corps humain peut rester élastique,
se déformer - ou se rompre.
On distingue différentes sortes de stress,
à commencer par le stress de base, très fréquent
au début d'une mission pour le travailleur humanitaire.
L'accumulation d'agressions quotidiennes, même mineures,
peut ensuite conduire au stress cumulatif, d'autant plus dangereux
qu'il est sournois. Fatigue, troubles du sommeil, retrait
social, douleurs diffuses, troubles digestifs ou maux de tête
en sont les symptômes les plus courants. Un incident
grave - attaque, prise d'otages, catastrophe naturelle -,
enfin, peut engendrer un état de stress traumatique
qui, s'il se prolonge, risque d'évoluer en trouble
de stress post-traumatique (post-traumatic stress disorder
- PTSD).
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Premiers secours psychologiques
Heureusement, la Croix-Rouge américaine a dépêché
un expert en soutien psychologique. Deux semaines à
peine après la première secousse, le docteur
Joseph Prewitt Diaz a déjà formé 120
volontaires de la Croix-Rouge de El Salvador répartis
en "brigades de santé mentale", qui travailleront
également sous la bannière de plusieurs Sociétés
nationales partenaires (française, italienne, américaine).
Accompagnés de psychologues et de psychiatres du Ministère
de la santé, les volontaires font du porte-à-porte
aux côtés des équipes médicales.
"Nous ne parlions pas de santé mentale, cela aurait
mis des barrières, raconte Patty Herrera, l'une des
volontaires. Nous demandions aux gens s'ils avaient perdu
un proche, s'ils avaient mal au ventre, à la tête.".
Et les problèmes faisaient surface: les enfants qui
font pipi au lit, les cauchemars, le cur qui bat la
chamade, les états dépressifs, la peur que cela
recommence.
Des principes simples sont appliqués. Il faut offrir
aux gens l'occasion d'exprimer leur souffrance, faire preuve
d'empathie, expliquer que leurs réactions sont normales
et donner des informations claires, car les rumeurs aggravent
le stress. Lors du premier passage, on demande, pour les cas
les plus graves, un traitement spécialisé. Pour
les autres, il y aura des visites de suivi et, surtout, des
réunions communautaires, où les membres du groupe
partagent leur vécu. Il ne s'agit pas de traitement,
mais bien de prévention: avoir une chance de s'exprimer
évite souvent des complications ultérieures.
"Les gens ont besoin de cette aide dans les trente jours,
affirme Oscar Morales, secrétaire général
de la Croix-Rouge de El Salvador. Passé ce délai,
ils intériorisent, et les conséquences peuvent
être fatales."
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Kosovo - Les spécialistes de la santé mentale
privilégient la communication afin d'identifier
les personnes ayant besoin d'un soutien psychologique.
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Le soutien psychologique aide les victimes
passives à devenir des survivants actifs.
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Au Salvador, le Mouvement a d'emblée donné
une dimension plus large à son programme, comme le
reflète son nom: soutien psychosocial. Des thérapies
de groupe ont été organisées avec les
maîtres d'école (600 ont été formés
aux premiers secours psychologiques) et les leaders communautaires.
Discussions et exercices de relaxation ont été
couplés avec des notions de premiers secours, des consultations
médicales, des conseils sur l'alimentation des enfants.
Ces derniers ont fait l'objet d'une attention particulière.
Un livre de coloriage de la Croix-Rouge américaine,
des spectacles de marion-nettes et des clowns ont développé,
par le jeu, le même thème: "vivre après
le tremblement de terre".
"Au début, les gens espéraient de nous
une aide matérielle, poursuit Patty. Mais, à
la fin, ils étaient simplement heureux d'avoir parlé,
et ils nous demandaient de revenir." "J'ai vu des
hommes pleurer en public lors des thérapies de groupe,
ajoute Fatima Palacios, psychologue à la Croix-Rouge
italienne. C'est une véritable révolution culturelle
dans ce pays qui exalte le "macho" inébranlable."
Il en est allé de même lors des sessions de
débriefing qui ont réuni, courant mars, 1200
volontaires et membres du personnel du Mouvement. "Tous
les participants nous ont dit que c'était la première
fois que quelqu'un les écoutait, constate l'organisatrice
des sessions. À la maison, ils n'avaient pas envie
d'évoquer leur expérience et, au travail, ils
craignaient que leurs chefs ne les perçoivent comme
des faibles s'ils avouaient leurs états d'âme,
et qu'ils ne les chassent de la Croix-Rouge." Pour la
première fois, on offrait à ces hommes et à
ces femmes le droit de reconnaître qu'absorber à
longueur de journée les souffrances des autres est
épuisant émotionnellement.
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Une lente évolution
Il y a deux ans, après le passage de l'ouragan Mitch,
la Société nationale avait mis sur pied une
opération classique de secours et d'assistance médicale.
Mais, en 2001, le Mouvement a lancé au Salvador le
premier programme de soutien psychologique d'Amérique
centrale et l'un des premiers au monde à être
intégré dans une intervention d'urgence. C'est
le résultat d'une lente évolution des mentalités,
caractérisée par la prise de conscience du fait
que les victimes de catastrophes ne sont pas seulement des
êtres de chair, mais qu'elles éprouvent aussi
des émotions, et que leurs facultés et capacités
peuvent être gravement et durablement amoindries par
les blessures psychiques résultant de tels événements.
"Or, toute société a besoin de survivants
actifs, pas de victimes passives!", souligne Lise Simonsen,
en charge des programmes de soutien psychologique à
la Fédération.
Dès 1917, pourtant, les travaux du docteur Salmon
avaient mis en évidence l'existence de traumatismes
psychologiques chez les combattants du premier conflit mondial
et établi que les chances de guérison sont en
proportion de la rapidité de l'intervention - tout
comme pour un membre fracturé. Une cinquantaine d'années
plus tard, la guerre du Vietnam a popularisé le concept
de stress post-traumatique et les Américains ont commencé
à mettre en pratique les découvertes du docteur
Salmon, dans le contexte non seulement des conflits, mais
aussi d'autres situations critiques comme les catastrophes
aériennes.
Et, à mesure que progressait la prise en compte des
besoins psychologiques des sinistrés, on s'est aperçu
que cette assistance devait s'étendre également
aux "victimes secondaires". Ainsi, lorsque, dans
les années 1980, une série de naufrages de ferries
a endeuillé le nord de l'Europe, les Sociétés
nationales ont été confrontées à
la détresse, non seulement des rescapés, mais
aussi des familles des disparus et des sauveteurs. De fait,
tous les individus mêlés de près à
ces situations tragiques sont exposés à un stress
aigu.
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Ces expériences conduisirent le Mouvement à
organiser en 1991 une Conférence sur le soutien psychologique
à Copenhague. Deux ans plus tard, dans la même
ville, la Fédération ouvrait son Centre de référence
pour le soutien psychologique. Mis sur pied conjointement
par la Fédération et la Croix-Rouge danoise,
celui-ci a pour mission principale d'aider les Sociétés
nationales qui souhaitent développer des programmes
dans ce domaine. "À l'époque", se
souvient le docteur Jean-Pierre Revel, qui représentait
la Fédération à la Conférence
de 1991, "la cause était loin d'être entendue".
C'est alors que se produisit un tournant décisif avec
l'émergence de conflits d'un type nouveau et l'exposition
plus massive que jamais des acteurs humanitaires à
des atrocités à grande échelle. Les guerres
de Somalie, du Liberia, de Croatie et de Bosnie-Herzégovine,
puis, en 1994, le génocide rwandais, contraignirent
en effet certaines organisations à prendre en compte
non seulement le traumatisme des victimes, mais aussi celui
de leurs propres collaborateurs - à une échelle
inédite.
"Dès 1989", rapportent Sinead O'Donovan
et Michel Baduraux, respectivement infirmière et médecin
au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés
(HCR), "nous avions effectué les premiers débriefings
pour les délégués confrontés à
des massacres, mais nous ne disposions d'aucune poli-tique
institutionnelle en la matière.
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Ondes de Choc
Le 26 avril dernier, six collaborateurs du CICR étaient
assassinés en République démocratique
du Congo. Cette tragédie n'était pas, hélas,
la première à frapper l'institution. Pendant
longtemps, pourtant, ses employés avaient caché
leurs propres sentiments derrière leur masque de "moines
combattants" de l'action humanitaire, même dans
les circonstances les plus dramatiques. Parler de ses émotions
semblait indécent en regard de la souffrance des victimes.
En mai 1992, toutefois, la mort d'un chef de délégation,
tué dans une embuscade contre le convoi qui le menait
à Sarajevo, est venue bousculer la tradition. Le docteur
Barthold Bierens de Haan se souvient tout à la fois
d'une pesanteur inaccoutumée au siège et d'une
réponse un peu courte: "On a mis le drapeau en
berne, observé une minute de silence, puis on s'est
remis au travail."
Fort de son expérience avec les patients traumatisés
dans les hôpitaux, ce psychiatre se dit alors qu'il
fallait "faire quelque chose". Il trouva une oreille
attentive auprès du directeur des opérations,
ainsi que sur le terrain, où les conflits en Somalie
et au Liberia posaient des défis inconnus auparavant.
Cette évolution coïncida avec l'arrivée
d'une nouvelle génération de délégués,
plus prompts à exprimer leurs sentiments et plus exigeants
quant aux conditions dans lesquelles allaient se dérouler
leurs missions. Le professionnel de l'humanitaire remplaçait
l'idéaliste mû par un "appel supérieur".
Dans l'intervalle, les responsables avaient commencé
à s'inquiéter de la rotation trop fréquente
du personnel, des maladies et des dépendances - en
particulier à l'alcool. La vie en délégation
était également mise en cause: surcharge de
travail, précarité matérielle, sentiment
d'impuissance face aux victimes, tensions dans l'équipe.
Peu à peu, on comprit que le stress peut être
à l'origine de sérieux incidents parce qu'il
affecte la capacité d'analyse. Cette prise de conscience
déboucha sur la mise en place d'un débriefing
émotionnel qui compléta le traditionnel débriefing
opérationnel. Et, aujourd'hui, l'"unité
stress" collabore étroitement avec les responsables
de la sécurité. Les statistiques sont édifiantes:
un délégué sur quatre a connu durant
sa mission des problèmes de santé liés
au stress, et un sur vingt a souffert de stress post-traumatique.
En amont, il y a la prévention. Durant leur formation,
les délégués apprennent ce qui les attend
sur le terrain et sont invités à reconnaître
leurs propres limites. Depuis l'année dernière,
un programme pilote leur permet en outre d'approfondir leur
réflexion sur la relation aux victimes. De leur côté,
les membres de l'"unité stress" effectuent
des missions d'évaluation sur le terrain: "Au
retour, nous faisons des suggestions aux chargés de
programmes, au département des ressources humaines,
aux responsables de la sécurité, et on nous
écoute de plus en plus", relève le docteur
Bierens de Haan. Et, bien sûr, ils interviennent sur
le terrain en temps de crise, comme après la récente
tragédie.
"Il est essentiel que l'employeur reconnaisse la souffrance
de son personnel et fasse preuve d'empathie. Cela devrait
devenir une pratique institutionnelle", conclut le psychiatre.
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Dans les années qui suivirent, un
nombre croissant de nos collègues se trouvèrent
exposés à des situations de guerre. Face à
leur évidente détresse, nous nous sommes dit
qu'il fallait faire quelque chose de plus structuré."
Le dernier jalon en date est l'exode massif
du Kosovo, au printemps 1999. Les réfugiés qui
arrivaient en Macédoine et en Albanie étaient
rapidement pris en charge sur le plan matériel, mais
un problème demeurait: c'étaient des victimes
de la terreur. "Avant, le soutien psychologique était
considéré comme une aide complémentaire,
envisageable une fois qu'on avait satisfait les besoins liés
à la survie, note Jean Pierre Revel. Au Kosovo, l'absence
d'épidémie ou de crise nutritionnelle a permis
de réaliser qu'il fallait aborder le soutien psychologique
dès la phase d'urgence." On mesure le chemin parcouru
quand on sait qu'il aura fallu attendre onze ans pour que
soit créé un programme de soutien psychologique
pour les victimes de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl.
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En 1992, la Fédération internationale et le
CICR avaient toutefois déjà pris des initiatives
en matière de soutien psychologique. La Fédération
avait engagé une psychothérapeute pour débriefer
ses délégués et intervenir lors de crises
majeures, comme au Kosovo et lors du séisme en Turquie,
en 1999. Pour sa part, le CICR s'était doté
cette même année d'une "unité stress"
pour les délégués. Plus récemment,
il a ajouté des volets psychologiques à ses
activités traditionnelles - comme en Algérie,
où l'institution soutient un programme du Croissant-Rouge
en faveur des femmes violées et des enfants victimes
de la violence. Les employeurs y trouvent d'ailleurs leur
compte: suite à l'introduction en 1990 d'un vaste programme
de soutien psychologique, la Croix-Rouge américaine
a vu chuter de manière spectaculaire le nombre des
départs de ses volontaires.
Dans l'intervalle, diverses Sociétés nationales
ont lancé de fructueux programmes recensés dans
une récente et très éclairante publication
de la Fédération: "Psychological support:
best practices from Red Cross and Red Crescent Programmes"
(Genève, 2001). L'OMS, de son côté, a
multiplié les consultations dans ce domaine et choisi
la santé mentale comme thème de l'année
2001. Le HCR, l'UNICEF et un certain nombre d'ONG (Médecins
sans Frontières, Care, notamment) ont également
lancé des programmes pour les victimes tout en systématisant
le soutien à leurs propres collaborateurs.
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Prévenir plutôt que réagir
Mette Sonniks, qui dirige le Centre de référence
de Copenhague et collabore avec un nombre grandissant de Sociétés
nationales, se félicite de l'ouverture qu'elle rencontre
sur tous les continents. Elle émet toutefois une réserve:
"Je suis souvent invitée non par la hiérarchie,
mais par les employés. Cela offre les avantages d'une
approche de bas en haut, mais l'inconvénient est que
si les responsables n'y voient pas une priorité, les
ressources ne suivront pas!"
Or, c'est un véritable problème, surtout lors
de catastrophes majeures. Au Salvador, 2 pour 100 seulement
de la population affectée a bénéficié
d'un appui psychologique. Spécialiste de ce domaine
à l'OMS, Mary Petevi avance des chiffres qui donnent
le vertige: "Il y a actuellement 1,8 milliard de personnes
vivant dans des zones de conflit, en phase de transition ou
en situation d'instabilité totale. On estime que 10
pour 100 sont traumatisées et qu'une proportion égale
développera des dysfonctionnements. Cela fait 360 millions
d'êtres qui auraient un besoin aigu de soutien. Or c'est
impensable avec les moyens actuels."
Ces problèmes d'échelle justifient encore davantage
une approche non médicalisée, fondée
sur la participation de la communauté. La souffrance
n'est pas une maladie, et psychiatriser les victimes du stress
serait contre-productif. Mais, souvent, le traitement individuel
est trop coûteux et, de plus, étranger à
la culture locale. La solution réside dans une formation
en chaîne associant volontaires, secouristes, travailleurs
sociaux, enseignants et autres membres de la communauté.
Là encore, le Salvador offre un exemple intéressant.
Décidée à institutionnaliser le soutien
psychosocial, la Société nationale a engagé,
avec le concours financier de la Fédération,
une psychologue qui devra sensibiliser les volontaires à
l'aspect émotionnel de leur travail. L'idée
est de décloisonner ce domaine, qui doit devenir une
composante à part entière de la préparation
aux catastrophes.
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La dimension culturelle est évidemment primordiale.
Si les blessures psychologiques sont quasiment universelles,
la façon de les prendre en charge varie d'une culture
à l'autre. Toutefois, les réseaux de solidarité
traditionnels ne suffisent plus, ne serait-ce que parce qu'ils
sont en train de s'affaiblir dans les sociétés
en transition. Au Salvador, c'est précisément
le soutien psychosocial qui a permis de réorganiser
des communautés, et les comités nés à
cette occasion sont devenus des forums pour la reconstruction.
En outre, même des réseaux solides rencontrent
leurs limites lors d'une crise grave. Nombre de spécialistes
plaident donc pour une intégration des approches traditionnelles
et modernes. Partie intégrante de la collectivité,
les collaborateurs de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge
sont particulièrement bien placés pour assurer
une telle intégration. Au Salvador, les volontaires
utilisaient des références religieuses lors
de leurs interventions. Au Kosovo, l'approche se base non
sur les individus, mais sur les familles. Quant au programme
de la Croix-Rouge danoise destiné aux enfants affectés
par les conflits armés dans les Balkans, il s'appuie
sur des personnes très respectées dans cette
région: les maîtres d'école.
Les catastrophes mettent au jour des problèmes de
fond. Au Salvador, les médias n'ont jamais autant parlé
de la violence familiale que depuis le tremblement de terre.
Cela pose une grave question éthique: peut-on se contenter
de faire du soutien psychologique après un désastre
dans des pays où la vie elle-même est un désastre?
"Que fera une mère de famille d'une psychothérapie,
si elle n'a rien à donner à manger à
ses dix enfants?", résume à l'OMS Mary
Petevi, qui plaide pour une approche novatrice, intégrant
soutien psychologique, social et matériel.
Au bout du compte, l'humanitaire tient peut-être là
une chance de repenser son action en profondeur. De considérer
enfin les êtres - faits de chair et de sensibilité
- dans leur globalité. De jeter des passerelles avec
d'autres acteurs et de donner enfin la priorité aux
communautés. Enfin, et surtout, d'humaniser pleinement
son action.
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La souffrance n'est pas une maladie, et psychiatriser
les victimes du stress serait contre-productif. |
Iolanda Jaquemet
Journaliste indépendante résidant à Genève.
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