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Toxicomanie: limiter les dégâts
par John Sparrow
et Caroline Ohreen

Le programme d'échange de seringues de la Croix-Rouge lettone s'inscrit dans le cadre d'un projet visant à limiter la transmission du VIH/sida parmi les toxicomanes.

De la Baltique à l'Adriatique, la Croix-Rouge s'efforce de limiter les conséquences de l'augmentation dramatique de la toxicomanie.

Oleg, un toxicomane de 26 ans, est venu aujourd'hui dans un local du centre de Riga, la capitale de la Lettonie, pour échanger ses seringues usagées contre des neuves.
Un millier de personnes par mois en moyenne visitent le centre de la rue Birznieka-Upisa, soutenu par la Croix-Rouge lettone de la jeunesse. Outre l'achat de "fournitures", elles peuvent y faire un test de dépistage du VIH et obtenir des informations et des conseils qui contribuent à leur sécurité - et à celle de leurs concitoyens.

À environ 1300 km au sud, la Croix-Rouge croate à ouvert à Zagreb un centre similaire. "La Croatie abrite actuellement quelque 15 000 consommateurs de drogues dures, principalement de l'héroïne", note le docteur Sinisa Zovko, qui coordonne les programmes de santé de la Croix-Rouge. "Près de 80 pour 100 ont été contaminés par l'hépatite B ou C. Nos programmes visent essentiellement à juguler la propagation des maladies transmises par le sang. Parallèlement à la sexualité sans risque, nous devons promouvoir la toxicomanie à moindre risque."

 

L'autoroute de l'héroïne

Il reste encore à la Croix-Rouge et au Croissant-Rouge à arrêter une politique bien définie pour guider ses efforts visant à limiter les effets de la toxicomanie et du VIH/sida. L'accent est pour le moment mis sur la sensibilisation et la prévention, comme en témoignent les programmes d'éducation des jeunes par les jeunes mis en place par de nombreuses Sociétés nationales. Toutefois, afin d'éviter une crise à grande échelle, il apparaît impératif d'intensifier la lutte contre la pandémie, dans le cadre notamment du Réseau européen Croix-Rouge et Croissant-Rouge sur le VIH/sida.

L'urgence est particulièrement grande dans les pays irrigués par le trafic d'héroïne en provenance de l'Afghanistan. De là, la drogue traverse l'Asie centrale jusqu'en Russie, puis remonte vers la Baltique en quantités massives. La Lettonie et l'Estonie sont particulièrement touchées. Dans ces deux pays, la consommation par voie intraveineuse d'héroïne est la principale cause de la progression galopante du VIH/sida - actuellement la plus forte au monde. Si le nombre des cas peut sembler modeste au regard, par exemple, de la Russie, le taux de croissance est en effet effrayant. En Estonie, les autorités font état d'une moyenne mensuelle de 150 nouvelles infections par le VIH.

L'élément clé de tout effort visant à freiner cette progression consiste, selon un récent rapport de l'organisme des Nations unies en charge de la lutte contre la toxicomanie, à établir le contact avec les consommateurs de drogue. Souvent, la meilleure formule réside dans les systèmes d'assistance mutuelle. En Lettonie, une approche plus globale a été mise en œuvre à l'initiative de la Croix-Rouge de la jeunesse. Après consultation avec le Centre national de prévention du sida, il est apparu qu'un programme d'échange de seringues représentait un moyen particulièrement efficace de lutte contre la propagation de la pandémie.

Egils Fuksis, directeur du projet, a souvent été interpellé par des citoyens qui se demandent pourquoi la Croix-Rouge devrait distribuer du matériel d'injection aux toxicomanes. "Je leur explique que ce programme permet d'éviter qu'aiguilles et seringues, éventuellement contaminées par le virus de l'hépatite, ne jonchent les rues et autres lieux publics. En ce sens, il s'agit tout simplement d'une contribution à la santé publique. En outre, nous donnons ainsi à de jeunes drogués une chance de sortir de la spirale. S'ils renoncent à la drogue, ils courent beaucoup moins de risques de contracter le virus du sida."

Les statistiques du Centre de prévention du sida témoignent du succès du programme d'échange. En octobre, par exemple, 8110 aiguilles et seringues usagées ont été recueillies dans les deux centres de Riga et à l'extérieur, en échange de 8300 aiguilles et seringues neuves. La doctoresse Inga Upmace, directrice adjointe du Centre de prévention et conseillère auprès de la Croix-Rouge lettone, souligne que cette opération bénéficie de l'appui total du gouvernement, tout le pays étant alarmé par la progression du sida. "Nous sommes confrontés à une véritable épidémie parmi les toxicomanes", note-t-elle.

Des drogues moins chères

En Lettonie, le premier séropositif au VIH a été diagnostiqué en 1987. La contamination avait eu lieu par voie sexuelle. Dix ans plus tard, on enregistrait les cinq premiers cas d'infection de toxicomanes, pour un total qui atteignait alors 88. "Le VIH/sida a commencé à se répandre parmi cette catégorie vers le milieu des années 1990 parce que la drogue, notamment l'héroïne, entrait en quantité accrue dans le pays, poursuit le docteur Upmace. Dès lors, les prix ont baissé et il est devenu plus facile de s'approvisionner."

Le centre d'échange de Birznieka-Upisa a été le premier du genre. Aujourd'hui, la Croix-Rouge administre six programmes d'assistance dans ce domaine. Les estimations varient quant au nombre actuel de toxicomanes, mais il pourrait s'élever à quelque 50 000. Le docteur Upmace souligne qu'il faut du temps pour apprécier les résultats des efforts entrepris, mais qu'on commence à entrevoir certains signes encourageants. "Nous pensons que les chiffres se sont stabilisés cette année", déclare-t-elle.

Le programme d'échange devrait en principe s'achever en août prochain, mais Egils Fuksis souhaiterait le continuer, en parallèle avec des efforts d'éducation mutuelle et de sensibilisation. "Nous ne pouvons prendre le risque d'arrêter notre effort maintenant", observe-t-il.

 
 

Un lien social

Ce sentiment est partagé à Zagreb, où Sinisa Zovko souligne que l'échange des seringues contribue à établir un lien avec les toxicomanes. Le programme s'inscrit dans le cadre d'une stratégie élargie incluant des campagnes de sensibilisation et l'ouverture dès cette année de centres de conseil de la Croix-Rouge dans une trentaine d'agglomérations du pays.

En 1996, le parlement croate a officiellement reconnu l'utilité de ce genre de programmes pour lutter contre le fléau de la drogue, et le docteur Zovko est convaincu que les efforts de la Croix-Rouge en faveur des toxicomanes sont parfaitement conformes à sa mission. Il avoue ne pas comprendre les réticences qui subsistent encore au sein même du Mouvement. "Pour certains, note-t-il, le fait d'aider des consommateurs de drogue semble poser un problème de conscience. Pour un professionnel de la santé, c'est un faux problème. Les toxicomanes sont des membres à part entière de la société et ils ont des droits.

En tant que médecin, j'ai le devoir de m'employer à atténuer les souffrances qu'ils endurent du fait de leur dépendance à la drogue, de limiter les risques auxquels ils s'exposent, de les protéger contre eux-mêmes et, par là-même, de protéger la communauté."

Massimo Barra, président du Réseau européen Croix-Rouge et Croissant-Rouge sur le VIH/sida et directeur de la Fondation Villa Mariani, qui travaille avec des toxicomanes partage entièrement cette analyse. "En tant qu'organisation humanitaire, conclut-il, nous nous devons de veiller sur leur santé aussi longtemps que dure leur dépendance à la drogue."

John Sparrow
John Sparrow travaille pour la Fédération en qualité de délégué régional à l'information à Budapest.

Caroline Ohreen
Carolina Ehrnrooth est une journaliste indépendante basée en Suède.


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