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Sangatte
L'espoir au bout du tunnel

par Pierre Kremer


Avant l'ouverture du centre de la Croix-Rouge en 1999, les migrants dormaient dans les rues de la ville voisine.

Tragique accident.
Le 15 avril, Sangatte a été le théâtre d'un violent incident qui a coûté la vie à Ali Sharif, un Kurde âgé de 25 ans. Deux autres jeunes Kurdes ont été sérieusement blessés. Un autre migrant a été tué lors d'une bagarre près du port de Calais le 5 juin.

Énorme entrepôt situé en rase campagne, le Centre de Sangatte héberge des centaines de migrants pour lesquels la Croix-Rouge représente le seul lien avec l'humanité. Croix-Rouge, Croissant-Rouge vous offre une petite visite guidée parmi ces exilés et ceux qui les aident.

Tous ceux qui travaillent au Centre de transit de Sangatte, administré par la Croix-Rouge française, vous diront que leur tâche est ingrate et difficile.

Ingrate, parce que, depuis l'ouverture en septembre 1999, la population est rapidement passée de 200 à 1000, puis à 1500 personnes aujourd'hui. "Au début", témoigne Martine, responsable de l'équipe d'accueil "nous pouvions faire de l'accompagnement social; désormais ce n'est plus possible, il y a trop de monde."

Difficile, parce que la polémique est quasiment permanente au sujet de ces "sans asile fixe" qui, dans leur grande majorité, n'ont qu'une obsession: rallier la Grande-Bretagne, où se cristallisent tous leurs espoirs d'une vie nouvelle. Nombreuses sont les voix qui s'élèvent pour demander la fermeture de Sangatte.

Eurotunnel, la société franco-britannique d'exploitation du tunnel sous la Manche, a déposé deux référés dans ce sens, tous deux rejetés par le tribunal administratif de Lille. Et certains riverains lui font écho, arguant de l'insécurité qu'entraînent les allées et venues des demandeurs d'asile, quand bien même aucune montée de la délinquance n'a été enregistrée depuis l'ouverture du centre.

Un règlement strict

En dépit des accusations, pour la plupart fantaisistes, portées contre les résidents et des conditions très difficiles dans lesquelles s'exerce son travail, la Croix-Rouge française est déterminée à poursuivre sa mission humanitaire. En un peu plus de deux ans, le centre a accueilli près de 50 000 exilés - dont 80 pour 100 de jeunes hommes seuls - représentant 110 nationalités, avec une forte prédominance de Kurdes irakiens et d'Afghans.

Après avoir reçu deux précieuses couvertures, chacun est affecté à une tente (une cabine chauffée lorsqu'il s'agit d'une famille) et informé des règles de vie commune: douches à horaire fixe matin et soir, consommation d'alcool interdite, discipline aux repas, etc.

De prime abord, le centre évoque un vaste hall de gare aménagé en campement, avec sa "place du village" agrémentée de quelques bancs et d'un téléviseur, ses cabines de douche en maçonnerie, son réfectoire et son espace de prière. Il renferme aussi une nursery chauffée où, le matin et tard dans la soirée, les mamans se rassemblent pour bavarder, prendre soin de leurs enfants et leur dispenser un minimum d'instruction, et oublier pour un instant la précarité de leur condition.

À quelques mètres de là est installé le service médical. Sans répit, les deux infirmières, secondées par une kinésithérapeute et par huit médecins bénévoles qui assurent des relais, s'efforcent de répondre aux besoins des résidents, y compris les nourrissons nés sur place, qui sont hébergés avec leurs parents dans une pouponnière de for-tune. Dermatoses, angines, bronchites et douleurs musculaires constituent l'es-sentiel de leur "menu" quotidien.

Des migrants tentent de pénétrer dans le tunnel sous la Manche près de Sangatte.

Une détresse sans fond

"Ici, nous sommes environnés par une détresse sans fond", note Martine, responsable de l'équipe accueil. Plusieurs scènes récentes hantent son esprit: la reconnaissance de corps carbonisés sur les lignes électrifiées, le transport à l'hôpital des blessés, les larmes de pères de familles à bout...

"Nous avons sauvé de justesse un Kurde qui essayait de se pendre près de la cuisine", raconte-t-elle.
Serge est l'un des quatre médiateurs du centre. Tous polyglottes confirmés (anglais, farsi, perse, arabe), ceux-ci ont pour mission d'établir le contact avec les résidents, de prendre note de leurs demandes, de recueillir leurs éventuelles confidences, de leur donner des conseils, de les informer sur leurs droits et obligations.

"Nous devons être capables de pressentir les tensions pour mieux les désamorcer, tout en restant fidèle à nos principes Croix-Rouge", explique Serge. Pris dans la spirale du quotidien, il vit son rôle avec intensité, avec ses bons et ses mauvais côtés. Il n'est pas près d'oublier ces jeunes réfugiés récemment amputés après une mauvaise chute. "Voir ces deux garçons de vingt ans, sans pied, qui vous sourient avec chaleur, ça vous brise le cœur!"

Un provisoire qui dure

Sangatte est le fruit pourri de l'incohérence de la politique européenne relative aux demandeurs d'asile. Faute d'une solution politique communautaire à l'afflux d'individus et de familles qui squattaient dans les jardins et sur les places de Calais, les pouvoirs publics français se sont repliés sur une réponse humanitaire, confiant à la Croix-Rouge française la gestion d'une structure de regroupement qui s'est bientôt convertie en un véritable "centre de réfugiés".

En deux ans, la situation n'a guère évolué. L'harmonisation des politiques d'immigration ne semble pas figurer parmi les priorités de l'agenda de l'Europe des Quinze.

Reste donc Sangatte, une structure inédite, inscrite dans le provisoire, sans réelle ouverture sur l'avenir. Sangatte, où le déferlement des médias à sensation masque une réalité autrement plus complexe, celle des migrations Sud-Nord, sur fond de détresse humaine.

Vers 19 heures, l'entrepôt commence à s'animer. Le brouhaha s'intensifie et l'atmosphère se fait plus électrique. C'est le signal de nouveaux départs vers une destination privilégiée - le Royaume-Uni.

Les itinéraires sont connus: la zone de fret, où s'agglomèrent les camions, le terminal du ferry ou les trouées béantes du tunnel sous la Manche, à trois kilomètres de là. Malgré les dangers - une dizaine de candidats au passage ont trouvé la mort, écrasés, électrocutés ou noyés - plusieurs groupes s'apprêtent à tenter leur chance dans l'espoir de mettre un terme à une trop longue errance.

Une femme sanglote dans la pénombre. Elle est à bout. Son mari lui arrache l'enfant de quatre ans qu'elle tient dans les bras pour la forcer à venir. Il est 22 heures quand la famille disparaît dans la nuit.
Pour les autres, un petit sourire, un clin d'œil avant de partir. La plupart seront de retour le lendemain matin, recrus de fatigue, leur espoir une fois encore envolé.

 

Pierre Kremer
Rédacteur en chef du magazine Croix-Rouge, publié par la Croix-Rouge française.


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