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Le droit Humanitaire et l'islam

Du 30 septembre au 2 octobre 2004, une conférence exceptionnelle organisée conjointement par le CICR et l’Université islamique internationale d’Islamabad, la capitale pakistanaise, a rassemblé des spécialistes de la loi islamique (charia) et du droit international humanitaire. La réunion avait pour but de débattre de la protection des victimes de la guerre du point de vue de ces deux doctrines.

Dans le climat d’antagonisme des civilisations qui a suivi les attaques du 11 septembre et face au cercle vicieux des conflits qui agitent depuis lors notre planète, la conférence d’Islamabad offrait une occasion d’approfondir la connaissance et la compréhension de la charia, la loi canonique islamique. Les experts de droit international humanitaire (DIH) et les spécialistes de la loi canonique islamique ont pu écouter et faire part de leurs différentes perceptions avant de constater certaines convergences.

“La protection de la vie humaine, de la propriété et de la dignité faisait partie intégrante de la doctrine islamique bien avant l’avènement du DIH”, a affirmé le Syrien Wahbeh Al-Zuhili, un universitaire qui fait autorité dans ce domaine. Dans sa présentation consacrée aux Conventions de Genève et à leurs Protocoles additionnels, à leur genèse, à leur interprétation et à leur application, Ameur Zemmali, conseiller au CICR, n’a fait que confirmer ce constat.

Wahbeh Al-Zuhili, spécialiste du droit islamique, s’entretient avec des étudiants durant la conférence d’Islamabad. © CICR

 

Conduite des hostilités

Pour garantir la protection des victimes et atténuer leurs souffrances, le DIH a dû intégrer les méthodes de guerre modernes et s’adapter à l’évolution des situations de conflit. La charia, qui régit tout le mode de vie des musulmans, non seulement ses aspects religieux, administratifs et juridiques, mais aussi la conduite de la guerre, a connu un développement similaire. Les sources de la loi islamique sont le Coran (le livre sacré) et la sunna (la tradition fondée sur les paroles et les actions du prophète Mahomet). Cette loi n’a cessé d’évoluer au cours des 1400 dernières années sous l’effet des études et consultations des dignitaires musulmans.

Il y a bien longtemps déjà, la primauté de la protection de la vie humaine, notamment de celle des non-combattants, a incité les autorités religieuses à décréter que la catapulte était une arme non conforme à l’islam en raison de sa capacité à frapper sans discernement. Tout au long de l’histoire, les ulémas – docteurs de la loi – ont ainsi édicté de nouvelles règles en phase avec le développement des méthodes de guerre.

Selon le professeur égyptien Salah Abdul-Badi Shalaby, non seulement le droit islamique établit une différence claire entre combattants et non-combattants, mais il renferme tout un ensemble de dispositions relatives à la protection de ces derniers, dispositions qui sont très similaires à celles inclues dans le DIH. C’est le cas, par exemple, du concept de sanctuaire protégé à l’intérieur des zones de conflit. De même, les deux doctrines insistent très fortement sur l’obligation de traiter l’ennemi avec humanité. À cet égard, il est intéressant de noter que le droit islamique prescrit même de garantir l’approvisionnement en eau du camp adverse.

Le traitement des prisonniers de guerre est un autre élément clairement défi ni à la fois par l’islam et par le DIH, qui tous deux préconisent la compassion envers l’ennemi capturé. En approfondissant la question, on peut constater que les deux doctrines se rejoignent également sur le traitement du personnel médical, des femmes et des enfants, des blessés, des disparus, de morts et des personnes déplacées. “Vous devez traiter les gens de la manière dont vous souhaiteriez qu’ils vous traitent”, résume le Saoudien Abdul Rahman bin Zayd al-Zinedi.

Si l’islam suggère la réciprocité des actes, les participants à la conférence ont souligné que le pardon et la compassion restent ses valeurs préférées. Cela explique peut-être que les érudits choisissent généralement les versets du Coran les plus flexibles pour élaborer le droit. “Même si le Coran contient plusieurs versets se rapportant à une question donnée, nous choisissons les références les plus souples de préférence aux plus rigides”, confirme le Syrien Sheikh Wahbeh Al-Zuhili.

Ainsi, l’islam prohibe l’immoralité, l’humiliation, la négligence et les atteintes à la dignité humaine, y compris du fait de l’ennemi. Les dommages collatéraux sont également pris en compte par la charia, qui prescrit des compensations pour les pertes humaines et matérielles subies lors d’un conflit par les non-combattants, qu’ils soient musulmans ou non. Le nettoyage ethnique est lui aussi proscrit par l’islam qui, tout comme le DIH, reconnaît toutes les races comme des créations divines.

Si le DIH et la loi islamique s’accordent sur le caractère sacré de la vie, de la propriété et de la dignité humaine ainsi que sur la recherche de la coexistence pacifique basée sur le respect mutuel, l’amitié et la coopération dans tous les aspects de l’existence, ils divergent toutefois sur certains points. Mais peut-être cela tient-il à des différences d’interprétation de nature plus politique que philosophique.

Zones grises

Si l’objectif de la conférence consistait à discuter des dispositions des deux systèmes sous un angle essentiellement académique, la situation en Palestine, en Afghanistan et en Irak, entre autres, a soulevé quelques questions concernant l’application du DIH et, par suite, la légitimité de l’intervention militaire, notamment en Irak. Les spécialistes du CICR ont expliqué que le DIH a pour vocation de limiter l’impact des conflits sur les victimes et non pas d’établir la légitimité ou l’illégitimité d’un conflit. Néanmoins, beaucoup de participants ont estimé que le droit international était déséquilibré, légitimant d’un côté les guerres menées par les nations les plus puissantes, et limitant de l’autre la capacité des agressés à se défendre.

“Nous devons abolir l’inégalité de la distribution du pouvoir dans le monde qui permet que les plus faibles soient à la merci des moyens guerriers sophistiqués des plus puissants”, a déclaré un étudiant de l’Université islamique internationale, reflétant l’opinion d’un grand nombre des participants musulmans. “Les agressions militaires des grandes puissances sont considérées comme des guerres légitimes, alors que les actions défensives des musulmans sont taxées de terrorisme et largement condamnées par les Occidentaux. Dans les pays européens, des actions similaires ne sont pas rattachées à la guerre mondiale contre le terrorisme, mais regardées comme des problèmes internes relevant de la souveraineté des nations concernées”, a insisté un professeur de droit islamique de l’Université d’Islamabad.

Un chrétien et un Arabe jouent aux échecs. Miniature représentant un jeu fabriqué pour le roi Alphonse X. © BIBLIOTHÈQUE DE L’ESCURIAL, MADRID


Des rapprochements encourageants

Pour les participants musulmans, le DIH, en dépit de ses nombreux points communs avec le droit islamique, n’est qu’une création humaine et, comme tel, il n’est recevable par les musulmans qu’aussi longtemps qu’il n’entre pas en conflit avec la charia. Cependant, la prise de conscience du fait que les deux doctrines présentent plus de similarités que de différences, tant dans la lettre que dans l’esprit, constitue un résultat appréciable. La conférence a également pris acte de la neutralité du CICR qui lui permet d’accéder à toutes les victimes des confl its. Cette reconnaissance est essentielle eu égard à la nécessité d’apaiser les antagonismes de civilisations qui reposent plus sur des divergences d’interprétation que sur des réalités. Le renforcement des liens et de la communication contribuera à atténuer ces divergences et à améliorer la compréhension mutuelle, pour le plus grand bénéfice de l’humanité tout entière. Pour conclure, citons Mehmood Ghazi, président de l’Université islamique: “Cette conférence a relancé la tradition de la consultation. Faisons en sorte que cela continue!”

Hadia Nusrat
Hadia Nusrat est journaliste indépendante à Islamabad.

 

Impressions de participants

Salbiah Ahmad, Malaisie: “La première condition pour bâtir des ponts et développer la confiance entre la communauté musulmane et la communauté internationale est la transparence. Ces échanges entre spécialistes de la charia et du DIH constituent une étape encourageante dans cette voie.”
Ameur Zemmali, conseiller du CICR au Caire: “Les experts réunis dans le cadre de la conférence ont pu établir qu’il n’existe pas d’oppositions majeures entre le droit international humanitaire séculier et les principes de la charia en temps de guerre.”
Ismail Mohammad Hanafi Al Haj, Soudan: “Sous réserve des fondements de la charia qui ne sauraient être altérés, cette conférence a soulevé et traité de nombreuses questions qui continueront d’être débattues durablement par les spécialistes concernés.”


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