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Un nouveau paradigme pour la

sécurité alimentaire

Malgré des décennies d’engagement et des milliards de dollars dépensés en assistance, la faim tenaille toujours le monde. Pourquoi est-elle si tenace, et que fait le Mouvement pour la combattre ?

Par une journée torride, dans le village isolé de Chimpholi (Malawi), plus de 100 enfants dans une garderie s’apprêtent à déjeuner. L’un après l’autre, ils reçoivent une assiette contenant une petite portion de bouillie.

Assis sous un arbre, Yohane Chabwera est inquiet. Pour cet orphelin de 6 ans, c’est le premier – et sans doute le dernier — repas de la journée. «Je n’ai pas eu assez, j’ai toujours faim», dit-il d’une voix faible.

À cause de la sécheresse, plus d’un tiers des Malawiens ont besoin d’aide alimentaire. Selon John Zuze, un enseignant de la garderie, la situation empire. «Ce qui nous inquiète», explique-t-il à Francis Musasa, de la Société de la Croix-Rouge du Malawi, «c’est que des enfants ne puissent fréquenter l’école à cause de la faim, ce qui aurait un impact durable sur le développement du pays.»

On a pu croire la bataille contre la faim en voie d’être gagnée. Entre 1970 et 1997, selon le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations Unies, le nombre de personnes souffrant de la faim a chuté de 959 millions à 791 millions, grâce essentiellement aux progrès spectaculaires réalisés en Chine et en Inde.


Une femme avec son enfant dans un hôpital au nord-est du Kenya, où le manque de pluies se fait sentir depuis plus de deux ans.
©DANIEL CIMA / CROIX-ROUGE AMÉRICAINE

Or, le PAM estime aujourd’hui que l’insécurité alimentaire touche bien plus de 850 millions de personnes. En d’autres termes, une personne sur sept sur Terre ne bénéficie pas de la sécurité alimentaire, défi nie par la Fédération internationale comme «la possibilité matérielle et économique pour chacun d’acheter, de se procurer ou de consommer en tout temps suffisamment d’aliments sûrs et nutritifs répondant à ses besoins et à ses préférences pour mener une vie saine et active».

Selon le PAM, la faim et la malnutrition représentent, à l’échelle de la planète, le premier facteur de risque pour la santé. La faim et les maladies associées font 10 millions de morts par an : plus que les effets combinés du sida, du paludisme et de la tuberculose. Les orphelins comme Yohane Chabwera sont les plus menacés, ainsi que les enfants de moins de 5 ans, les femmes enceintes et mères allaitantes, les handicapés, les personnes âgées et les personnes déplacées à cause d’un conflit ou d’une catastrophe.

CARNET DE TERRAIN

De l’eau pour les écoles en Érythrée

ASTER SOLOMON / SOCIÉTÉ DE LA CROIX-ROUGE D'ÉRYTHRÉE

PROJET : En 2005, la Croix-Rouge d’Érythrée a remis en état un puits et installé une pompe à main pour 855 personnes dans quatre villages près de Hagaz, au nord de la capitale Asmara.
BÉNÉFICIAIRES : Les agriculteurs dont le bétail dépendait des cultures pluvial.
MOTIF : Après quatre années de sécheresse, les filles faisaient jusqu’à 30 kilomètres à pied pour de l’eau. Les enfants n’allaient plus à l’école ou étaient trop fatigués pour étudier. Le manque d’eau entraînait des risques de maladie. L’absence de récolte conduisait à la malnutrition.
RÉSULTAT : De l’eau à moins de 30 minutes de marche. Fréquentation scolaire en hausse.
COMMENTAIRE : «Je me réjouis de retourner à l’école et d’avoir plus de temps pour étudier» (Gidey, écolière).

 

L’Afghanistan, la Bolivie, la Corée du Nord, la Mongolie et plusieurs pays d’Amérique centrale sont concernés, mais c’est l’Afrique qui est, de loin, le continent le p lus touché. Au sud du Sahara, 203 millions de personnes, sur une population totale estimée à 700 millions d’habitants, n’absorbent pas assez de calories ou de nutriments pour vivre en bonne santé.

La faim ne se résume pas à des souffrances à court terme, aussi tragiques soient-elles; un apport insuffisant en énergie et en nutriments prive les enfants de la possibilité de grandir en bonne santé et de réaliser leur plein potentiel physique et mental. Ils ne pourront pas apprendre, travailler ni gagner autant que les autres. Les communautés, les pays et les continents sont ainsi privés de la possibilité de se développer et de s’épanouir.

Mais ne suffi t-il donc pas, pour apaiser la faim, de fournir des vivres ?

Ce n’est pas si simple, explique Mija-tesse Ververs, responsable de la sécurité alimentaire et de la nutrition à la Fédération internationale. L’aide alimentaire répond à la phase aiguë et urgente de la famine, lorsque les gens courent le risque de mourir de faim. «L’aide alimentaire devrait être une mesure de dernier recours. Elle ne permet pas de combattre les causes sous-jacentes de l’insécurité alimentaire chronique à long terme.»

L’insécurité alimentaire ne se résume pas à un manque de nourriture immédiat. C’est une question complexe, qui a des aspects comportementaux, biologiques, écologiques et politiques. Certains pays ou régions sont davantage sujets à des catastrophes naturelles telles que la sécheresse, les inondations ou les invasions de parasites. L’environnement limite les terres arables ou l’eau pour les cultures et le bétail.

Du côté humain, le manque de connaissances agricoles empêche de tirer le maximum des terres. Parfois, les lopins de terre, morcelés par l’héritage, sont trop petits pour permettre de vivre décemment. La pauvreté rend inabordables les semences, les outils et l’engrais.

Au sein des ménages, des aliments nourrissants sont parfois rejetés pour des raisons culturelles. Les procédés de stockage, de préparation et de cuisson des aliments peuvent réduire leur valeur nutritive. En outre, dans certaines cultures, les femmes et les filles ne mangent qu’après que les hommes et les garçons sont rassasiés.

Le conflit aggrave les difficultés de cultiver la terre et de commercialiser les produits. Les personnes déplacées à cause d’un conflit ont peu de chances d’avoir accès à des terres agricoles de qualité (voir l’encadré en page 7).

Cependant, c’est le sida, plus peut-être que tout autre facteur, qui explique pourquoi l’insécurité alimentaire est si tenace en Afrique subsaharienne. Les deux tiers des 24,5 millions de personnes qui vivent avec le VIH/sida habitent cette région.

 

Un lien fatal

Loin dans la brousse à l’est du Zimbabwe, Phiaodonia Chivandire, 18 ans, vit avec ses frères et soeurs cadets; voici cinq ans que le sida a fait d’eux des orphelins.

«Nous avions planté un potager, mais les pluies l’ont lessivé. Nous avons des semences et nous allons essayer de replanter, mais nous n’avons personne pour nous aider », dit Phiaodonia à Leigh Daynes, de la Croix-Rouge britannique. Elle rêve d e devenir infirmière; ses droits de scolarité sont payés par la Croix-Rouge du Zimbabwe.

Dans les familles touchées par le VIH/sida, une lourde part des revenus peut être consacrée aux médicaments ou aux soins. Souvent, un des membres du ménage cesse d’aller à l’école ou au travail pour s’occuper d’un parent malade.

Il existe un lien fatal entre l’alimentation et le V IH/sida. Les personnes atteintes ont besoin de davantage de calories et de nutriments. En outre, l a malnutrition favorise la progression de la maladie et des infections opportunistes. Enfin, sans une bonne nutrition, les médicaments antirétroviraux sont moins efficaces.

L’opprobre et la discrimination aggravent la pauvreté. Dans les bidonvilles de Nairobi à Gitari-Marigu, Josephat, 37 ans, se demande comment survivre avec sa femme, Mercy, et leurs quatre enfants de moins de 6 ans. «Trouver à manger est difficile», dit-il à la journaliste Kathy Donaghy. «Nous n’avons même pas de quoi payer le loyer. Quand on apprend que je suis séropositif, on refuse de m’embaucher. Les enfants ne vont pas à l’école parce que nous n’avons pas de quoi payer les droits de scolarité.»


Dans le village d’Ikaatini, les femmes discutent avec des représentants de la Croix-Rouge du Kenya des mesures à prendre pour pallier le manque d’eau.
©DANIEL CIMA / CROIX-ROUGE AMÉRICAINE

L’alimentation, enjeu politique

Le contexte national a aussi son importance, explique Mcbain Kanongodza, responsable des opérations de sécurité alimentaire en Afrique australe pour la Fédération internationale. Selon lui, les gouvernements donnent parfois la préférence à l’aide alimentaire, au détriment de programmes qui assureraient la sécurité alimentaire à plus longue échéance.

«La sécheresse peut, bien sûr, être un problème, mais on se trompe de cible. Nous avons des sources d’eau pérennes. Il faut utiliser au mieux ces ressources, qui sont considérables en Afrique australe. En période de sécheresse, les gouvernements dépensent beaucoup pour importer de la nourriture. Si ces sommes étaient investies dans l’irrigation, le tableau serait différent.»

Pour Mcbain, le Mouvement ne peut pas tout faire. «L’alimentation est un enjeu politique. Dès que l’on y touche, la politique est présente. Le Mouvement ne peut que compléter les efforts du gouvernement.»

Au-delà des distributions

Pour des millions de personnes, les périodes de soudure entre les récoltes sont une partie de l’année comme une autre, que l’on peut prévoir, planifier et surmonter. C’est lorsque le problème perdure que les familles risquent de souffrir. Avec le temps, si les repas se font plus rares, la santé en pâtit, et avec elle la capacité de gain. Dépenser moins d’argent pour la santé ou l’éducation aura des effets à long terme pour le ménage.

Par la suite, lorsque la faim se fait vraiment sentir, les familles peuvent être contraintes de prendre des mesures radicales, lourdes de conséquences pour leur propre sécurité alimentaire : vendre des actifs productifs tels que terres et outils, surexploiter les ressources telles que le poisson ou les arbres, retirer leurs enfants de l’école, quitter la campagne pour la ville, ou envoyer les filles et les femmes se prostituer, avec le risque de contracter le VIH.

Les combats exacerbent la famine en Somalie

La pluie est arrivée en Somalie, apportant un certain répit, mais la sécheresse et l’aggravation du conflit armé posent toujours d’immenses problèmes sur le plan humanitaire.

«Bien sûr, la pluie nous rend un peu d’espoir», dit Nurto Omar, une veuve de 27 ans qui vit dans un camp pour personnes déplacées à Brava, dans la région du Bas-Shebelle, à 150 kilomètres au sud de Mogadishu. «Mais nous n’avons toujours aucun endroit où aller, nous avons tout perdu.»

On peut espérer une récolte raisonnable en été 2006, mais des centaines de milliers de personnes luttent toujours pour survivre, après avoir épuisé leurs réserves, leur bétail et leurs biens. Elles sont près de 400 000 à avoir fui leur foyer.

En février, le CICR a lancé une opération d’urgence pour environ un million de personnes, avec fourniture de vivres, de semences et d’articles de ménage, projets d’eau et d’assainissement et mesures d’appui à l’élevage. Elle est axée sur les zones touchées par la sécheresse. Ici, les bergers et leur bétail gagnent généralement l’Éthiopie et le Kenya en quête de pâtures. Or, l’année dernière, la pluie a manqué partout.

Cette année en revanche, les pluies ont été abondantes. Mais pour bien des gens, cela ne fera guère de différence.

«L’aide de la Croix-Rouge est arrivée pile», explique Farah Mohamad Idow, qui vit dans le village de Marian Gubay, en Bas-Shebelle. La région n’est pas la plus durement touchée par la sécheresse, mais elle a dû accueillir quelque 20 000 personnes des régions voisines.

«Quand on accueille des gens, il faut les aider, dit-il, mais nous n’avons rien récolté non plus. On partage ce qu’on a, mais ce n’est pas grand-chose.»

Une distribution supplémentaire d’aide alimentaire du CICR est prévue d’ici à la récolte d’été. Les responsables de la Croix-Rouge expliquent que si la saison des pluies est bonne, les distributions cesseront. La distribution de vivres est une affaire délicate : si elle est insuffisante, le mandat humanitaire n’est pas rempli, mais si elle est trop abondante, on risque non seulement de perturber le marché local, mais encore de susciter des tensions et des conflits supplémentaires. L’enfer est pavé de bonnes intentions.

D’ici à la récolte, cependant, nombreux sont les fermiers qui resteront privés de vivres, et bien des bergers ne trouveront pas d’argent pour remplacer leurs animaux morts.

«Il faut replacer la sécheresse dans le contexte de l’absence totale d’infrastructures due à 15 ans de conflit», dit Ahmed Hassan, président du Croissant-Rouge de Somalie. «La pluie ou l’absence de pluie en Somalie n’est qu’un facteur parmi de nombreux autres. Il faut voir les choses à plus long terme. Pour moi, nos opérations concernent la fourniture de certains de ces services vitaux.

Mark Snelling
Chargé de l’information de la Croix-Rouge britannique

Depuis février 2006, les combats entre milices islamiques et une condition de puissants seigneurs de la guerre ont ensanglanté le pays, en particulier la capitale de Mogadishu. Les plus violents depuis une décennie, ces affrontements ont tué et blessé de nombreuses personnes, en majorité des civils.

Le CICR et le Croissant-Rouge de Somalie ont renforcé leur soutien aux hôpitaux de Keysaney et de Madina à Mogadishu dans lesquels plus de 1700 blessés par armes ont été soignés au cours du premier semestre 2006. Durant cette période, les deux partenaires ont fourni des vivres à plus de 300 000 personnes, apporté par camions un demi-million de litres d’eau par jour à environ 180 000 personnes (de févier à avril) et remis en état 123 systèmes d’approvisionnement en eau dans les zones touchées par la sécheresse.

Les effets combinés du VIH/sida, de la pauvreté persistante et de la faiblesse des gouvernements exposent la population à l’insécurité alimentaire et à la faim chronique, avec le risque de phases d’urgence aiguë.

L’aide alimentaire peut sauver des familles en leur évitant des mesures désespérées; mais elle est coûteuse. Les vivres doivent être expédiés, maniés et entreposés avec soin. Une étude de l’Organisation de coopération et de développement économiques a établi qu’elle était environ 50% plus chère que l’achat local de nourriture.

 

Souvent, les aliments ne répondent pas aux besoins locaux. Lorsque des Kenyans, dont l’aliment de base est le riz, ont reçu du maïs, ils l’ont vendu à perte au marché pour acheter du riz. Dans certains cas, les habitants ignoraient qu’il fallait faire bouillir le mélange de blé, de soja et d’huile pour préparer une bouillie nutritive. En Éthiopie, l’étrange mixture fut administrée aux animaux; dans le Sahel, on la donna aux enfants à manger crue.

L’aide est parfois imposée par les donateurs, et n’a pas d’effet durable parce qu’elle n’est pas adaptée à l’économie ou à la société locales. Elle peut déstabiliser les marchés et créer de l’inflation.

Toute aide alimentaire doit donc être temporaire, explique John Roche, responsable principal de la sécurité alimentaire pour le département Afrique de la Fédération internationale. «Nous essayons d’aller au-delà de la simple distribution, pour résoudre certains des problèmes de fond de la sécurité alimentaire.»

CARNET DE TERRAIN

Nourriture et espoir en Namibie


©YOSHI SHIMIZU / FÉDÉRATION
INTER NATIONALE

PROJET : Dans le projet Mapilelo de la Croix-Rouge de Namibie, des volontaires qui dispensent des soins à domicile distribuent à 500 personnes un colis de vivres par mois. Six mois plus tard, les bénéficiaires passent à des activités lucratives telles que le tourisme, l’élevage de volailles, la pisciculture ou le jardinage.
BÉNÉFICIAIRES : Malades chroniques (tuberculeux ou vivant avec le VIH/sida) sous traitement médicamenteux.
MOTIF : À cause de la pauvreté, des taux élevés de VIH/sida, de la sécheresse et des inondations, bien des gens ne peuvent se permettre d’acheter suffisamment de nourriture.
OBJECTIF : Avec une alimentation adaptée, les médicaments aident les malades à reprendre assez de forces pour travailler et recouvrer leur indépendance.
RÉSULTAT : Autonomie accrue. La nourriture incite davantage de personnes à se faire soigner.
COMMENTAIRE : «Quand les colis de vivres ont cessé, j’étais catastrophée. Mais à présent, grâce aux activités lucratives, je peux cultiver ma propre nourriture et acheter les produits dont j’ai besoin» (Charity Silangani, du village de Choi).

Un paradigme nouveau

Conscientes aujourd’hui des limites de l’aide alimentaire, de nombreuses organisations humanitaires adoptent une démarche plus globale et à plus long terme pour permettre aux ménages de satisfaire leurs besoins économiques fondamentaux. L’objectif est de renforcer la résistance des populations à l’insécurité alimentaire en tablant sur leurs mécanismes et ressources de défense existants et éprouvés. Cette nouvelle démarche — un paradigme nouveau par rapport aux simples distributions de vivres — comporte des systèmes d’alerte avancée, l’intégration de la sécurité alimentaire dans les autres programmes ainsi que l’utilisation de l’aide aux cultures et de la formation pour aider les gens à subvenir à leurs besoins.

Oleg Blinikov, médecin et coordonnateur de santé de la Fédération internationale pour la crise alimentaire dans le Sahel, explique le rôle vital de l’eau salubre dans la sécurité alimentaire. «Sans accès à de l’eau potable, on risque de contracter des infections intestinales qui causent la diarrhée. Un enfant diarrhéique n’absorbe pas les nutriments.» La diarrhée et les autres maladies affaiblissent aussi les soutiens de famille, qui ont plus de mal à faire vivre leurs proches. «Les projets d’eau et d’assainissement sont souvent jugés trop coûteux, alors que, associés à des programmes de sensibilisation à l’hygiène, ils représentent le meilleur moyen pour réduire durablement la pauvreté et la malnutrition.»

Pour Kjell Magne Bondevik, l’envoyé spécial des Nations unies pour la situation humanitaire dans la corne de l’Afrique, «Nous savons que la sécheresse frappe régulièrement. La question n’est pas de savoir “si”, mais “quand” surviendra la prochaine. Nous devons donc mieux préparer la population à faire face.»

La démarche qui vise la sécurité alimentaire met souvent davantage l’accent sur le relèvement et le développement — la meilleure assurance contre l’insécurité alimentaire — que sur les secours.

 

Dilemmes

Pourquoi donc cette démarche globale n’est-elle pas appliquée, si elle est plus efficace ? Pour bien des donateurs, il est plus facile de lever des fonds pour des interventions d’urgence, qui produisent des résultats à court terme.

Mija-tesse Ververs évoque la situation au Niger, début 2005. «Nous savions que la récolte ne serait pas suffisante, et nous n’avons pas trouvé de donateurs. Il est terriblement frustrant de concevoir des interventions à moindre coût et de ne pas arriver à les financer.»

En outre, le Mouvement intervient le plus souvent dans un cadre de conflit et de catastrophe plutôt que de développement à long terme. John Roche, pourtant, soutient que la sécurité alimentaire peut être intégrée à la gestion des catastrophes et aux autres programmes. Dans la première phase d’une situation d’urgence, les Sociétés nationales fournissent vivres et abris, mais elles peuvent parallèlement mettre en place des programmes qui réduisent la vulnérabilité aux futures catastrophes.

CARNET DE TERRAIN

De l’argent en main au Niger


©OLAV A. SALTBONES / CROIX-ROUGE DE NORVÈGE


PROJET
: En novembre 2005, la Croix-Rouge nigérienne a remis 240 dollars à chaque femme dans plus de 5700 ménages. La mesure devrait bénéficier à 34 000 personnes.
MOTIF : Les criquets et la sécheresse ont anéanti les récoltes; le prix des denrées alimentaires est inaccessible pour de nombreuses familles. Beaucoup d’entre elles ont vendu des biens essentiels et emprunté de l’argent.
OBJECTIF : Renforcer l’autonomie
des ménages.
RISQUES : Le personnel et les volontaires se déplaçaient avec de l’argent en espèces. Le projet pourrait entraîner une hausse de l’inflation. Les familles pourraient dépenser l’argent pour acquérir des biens non essentiels.
RÉSULTAT : Les évaluations ont montré que l’argent était utilisé pour rembourser des dettes, pour acheter nourriture, appareils ménagers, outils agricoles et bétail. Le prix de certains aliments a légèrement augmenté.
COMMENTAIRE : «Je suis ravie. Nous avions connu de graves difficultés. Un tiers de la somme sera consacrée aux besoins de mes enfants, un tiers à l’achat de millet, et le dernier tiers au bétail» (Amina Laouali, du village de Batthe).

 

L’avenir de la sécurité alimentaire

Plusieurs points positifs méritent d’être relevés. Le fardeau du sida pourrait s’alléger. Le Rapport sur l’épidémie mondiale de sida 2006 publié par l’ONUSIDA montre que la prévalence du VIH/sida décline dans certaines parties de l’Inde, du Kenya et du Zimbabwe.

Dans toute l’Afrique, des Sociétés nationales réalisent des programmes de sécurité alimentaire qui devraient porter leurs fruits bien après la phase de famine aiguë. Selon Mcbain Kanongodza, l’intégration de la sécurité alimentaire dans les programmes de VIH/sida est déjà payante en Afrique australe. «On touche davantage de ménages, et on signale une baisse du nombre de décès; le programme VIH/sida n’avait pas les ressources nécessaires pour distribuer aux gens un panier alimentaire complet.»

Quelques donateurs commencent à admettre que le développement à long terme est indispensable, parallèlement aux secours d’urgence, et ils financent des programmes en ce sens. Pourtant, obtenir des fonds reste très ardu.

En mai 2006, alors que la période de soudure commençait à faire sentir ses effets dans le Sahel, le PAM a sonné l’alarme : sans nouvel apport de fonds, l’aide alimentaire devrait être interrompue. «D’une année à l’autre, les crises s’enchaînent pour les personnes les plus démunies du Sahel. (...) Personne, au XXIe siècle, ne devrait être dans l’incapacité chronique de subvenir à ses besoins les plus élémentaires», a déclaré Mustapha Darboe, responsable du PAM pour l’Afrique de l’Ouest.

Une fois qu’un financement suffisant sera disponible, la bataille contre l’insécurité alimentaire ne pourra être gagnée que par les communautés elles-mêmes. Selon John Roche, le Mouvement a un avantage sans pareil pour combattre ce problème si complexe de manière efficace et à un stade précoce.

«Notre présence sur le terrain est notre meilleur atout. Nous sentons battre en permanence le pouls des communautés.»

 


Les volontaires de la Croix-Rouge du Kenya sont engagés dans la lutte contre l’insécurité alimentaire.
©DANIEL CIMA / CROIX-ROUGE AMÉRICAINE

Rosemarie North
Rédacteur en chef Fédération internationale de Croix-Rouge, Croissant-Rouge.
Avec le concours de Tapiwa Gomo, Cathy Lengyel, Risco Lumamezi, Aster Solomon et John Zarocostas.

 

Mcbain Kanongodza:
«ne pas rester spectateur»

Mcbain Kanongodza est responsable des opérations de sécurité alimentaire à Harare, en Afrique australe, pour la Fédération internationale. Il travaillait auparavant pour la Croix-Rouge du Malawi, où il a été successivement responsable des opérations pour les réfugiés, directeur des programmes et secrétaire général (pendant sept ans).
Quelles sont les causes de l’insécurité alimentaire en Afrique australe ?
La sécheresse; le fait que 40 % de la population environ vit dans une misère absolue qui rend les ménages terriblement vulnérables, situation exacerbée par la pandémie de VIH/sida; l’augmentation du prix des moyens de production agricoles, qui empêche la majorité des familles de mener une activité rentable; les politiques agricoles mal avisées et la mauvaise gestion des affaires publiques; enfin, les donateurs, en forçant les gouvernements à appliquer des politiques qui n’ont permis ni de renforcer la sécurité alimentaire des ménages ou du pays, ni de réduire la pauvreté, ni de diversifier l’agriculture.
Et quelle est la situation au Malawi ?
Nombre de mes proches et de mes parents vivent dans l’insécurité alimentaire. Pour les aider, on peut leur proposer des méthodes novatrices de culture. Elles permettent à un paysan qui pratique l’agriculture de subsistance de produire davantage sur un petit lopin, ce qui se fait rarement, par manque de connaissances. L’ignorance peut tuer.
Qu’est-ce qui vous pousse à agir ?
En tant que producteur alimentaire dans mon pays, j’ai toujours souhaité permettre à des groupes tels que les orphelins et les personnes âgées, exclus socialement et qui n’ont pas la capacité de se prendre en mains, d’avoir accès à la nourriture. Les souffrances dont j’ai été témoin dans certaines communautés sont pour moi un appel à ne jamais rester spectateur, mais à agir sur le terrain, aux côtés des communautés touchées par l’insécurité alimentaire, en espérant servir ceux que l’on peut toucher.

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