Sheldon
Kennedy avait tout juste 14 ans lorsque son rêve s’est
réalisé : le jeune hockeyeur sur glace canadien
de la province de Manitoba était recruté dans
une équipe junior, le premier pas de la carrière
d’un futur joueur professionnel.
Le rêve, pourtant, tourna vite au cauchemar, et alors
même que ses proches et ses amis le félicitaient
de ses exploits, Sheldon souffrait en silence, victime de
graves sévices.
Ce n’est que des années plus tard qu’il
prit la décision difficile de révéler
ce qu’il avait subi : en 1997, l’ex-hockeyeur
professionnel annonça publiquement qu’il avait
subi, des années durant, des violences sexuelles de
la part de son entraîneur, Graham James, qui avait eu
la haute main sur la carrière de Kennedy et sur sa
vie entre 14 et 19 ans.
Des statistiques choquantes
«On respecte tellement son entraîneur, explique
Sheldon Kennedy. Les parents vous disent “Fais tout
ce qu’il dit”. À cet âge-là,
on obéit; c’est la première étape
si on veut devenir professionnel.»
C’est le témoignage de Kennedy contre son ex-entraîneur
qui a aidé à briser le mur du silence autour
des violences physiques et sexuelles subies par les sportifs.
Graham James a reconnu les faits et a été condamné
à trois ans et demi de prison pour abus sexuels sur
Kennedy et sur un autre joueur non identifié. Il est
sous le coup d’une interdiction à vie de pratiquer
le métier d’entraîneur au Canada.
«Je suis sûr que le monde sportif espérait
que mon histoire serait un cas isolé et qu’on
n’en parlerait plus», explique Sheldon Kennedy.
«Or on a continué à en parler, et ce n’était
pas un cas isolé.»
Les données statistiques sont choquantes. Au Canada,
des études montrent que près de 50 % des sportifs
ont vécu des expériences allant d’un harcèlement
léger à de vraies violences. Plus de 20 % des
sportifs d’élite ont eu des rapports sexuels
avec des responsables sportifs. Dans une étude sur
des étudiants du secondaire, plus de 40% d’entre
eux ont indiqué que le harcèlement était
fréquent dans le milieu du sport.
Après avoir traversé le Canada en patins à
roulettes pour lever des fonds et appeler l’attention
sur les abus sexuels, Sheldon Kennedy se mit en rapport avec
la Société canadienne de la Croix-Rouge et son
programme «ÉduRespect» de prévention
de la violence et des sévices. ÉduRespect a
pour objet de briser le cycle destructeur des mauvais traitements
et de la violence.
«Nous avions déjà un atelier animé
par des volontaires concernant le monde du sport, intitulé
“Ça ne fait pas partie du jeu”»,
explique Judi Fairholm, directrice technique nationale d’ÉduRespect.
«À peu près à la même époque,
la Cour suprême du Canada a rendu un jugement selon
lequel les organisations étaient légalement
responsables s’il était établi qu’un
jeune qui leur était confi é était en
situation de risque. Les révélations de Sheldon
Kennedy et cette décision de la Cour ont secoué
le monde du sport.»
Kennedy fit don des fonds qu’il avait récoltés
(plus de 900 000 dollars É.-U.) au programme ÉduRespect.
Les exposés interactifs du programme ÉduRespect
abordent tous les types de mauvais traitements — physiques,
psychologiques, affectifs et sexuels — ainsi que la
relation entre la violence, l’intimidation et le harcèlement.
L’atelier
«Ça ne fait pas partie du jeu» est dirigé
par des volontaires dûment formés. Il est conçu
pour permettre aux directeurs sportifs, entraîneurs,
parents et administrateurs de comprendre ces problèmes
et de protéger les enfants et les jeunes dans le cadre
particulier des milieux sportifs. «Dans mon cas, explique
Sheldon Kennedy, je crois que beaucoup de personnes étaient
au courant mais sont restées passives, parce qu’elles
ne savaient pas comment réagir ou parce qu’elles
ont préféré se voiler la face. Les gens
ont peur de ces problèmes; il fallait vaincre cette
peur.»
Un nouveau programme
Judi Fairholm s’est mise en rapport avec Hockey Canada,
l’organe directeur du hockey amateur, pour réfléchir
à une collaboration afin de protéger les jeunes
sportifs.
«Nous avons compris qu’il fallait attaquer ces
problèmes de front», explique Todd Jackson, responsable
sécurité et assurances de Hockey Canada. «Nous
avons créé un groupe d’experts, avec la
Croix-Rouge, qui avait formulé un certain nombre de
recommandations, dont celle d’un atelier pour les entraîneurs
sur la manière de prévenir les abus à
l’avenir.»
La Croix-Rouge a aidé à développer l’atelier
«Dis-le ! Ça ne fait pas partie du jeu»,
et a formé des animateurs de hockey dans tout le pays
pour le présenter. À ce jour, 120 000 entraîneurs,
instructeurs, responsables et bénévoles dans
tout le Canada ont été formés.
Selon Todd Jackson, le programme a eu un effet important
car il a suscité une prise de conscience des comportements
inacceptables dans le milieu du hockey. «Nous constatons
maintenant que les entraîneurs travaillent autrement
et utilisent des méthodes positives. Le programme s’est
beaucoup développé depuis dix ans et il a contribué
à créer un environnement plus sûr pour
les enfants.»
Kennedy et son associé, Wayne McNeil, voulaient aller
plus loin. En association avec la Croix-Rouge, ils ont créé
«Respect in Sport», une organisation qui propose
une série de cours de formation en ligne pour aider
les entraîneurs, les parents, les volontaires, les responsables
et les jeunes à repérer et à régler
les problèmes de mauvais traitements, de négligence,
de harcèlement et d’intimidation. Il s’agit
souvent des attitudes des entraîneurs et de leur influence
positive ou négative sur les sportifs. «Nous
avons souhaité tirer parti des techniques modernes
pour faire passer un message simple, cohérent, et toucher
un grand nombre de personnes dans tout le pays», explique
Wayne McNeil.
Les entraîneurs peuvent suivre le cours de trois heures
à leur propre rythme. Le programme, basé sur
un contenu audiovisuel, s’applique à tous les
sports et s’adapte à toutes les connexions Internet.
La technologie permet de toucher tous les protagonistes sportifs
dans le pays et dans le reste du monde. «Nous nous sommes
aperçus que la question d’une formation positive
et fondée sur des valeurs était un problème
dans tous les sports», ajoute Wayne McNeil. «Comme
ce programme est en ligne, nous pouvons toucher les gens chez
eux; ils n’ont pas à se rendre dans une salle
de classe.»
Cours obligatoire
Lancé en 2006, «Respect in Sport» porte
déjà ses fruits. Gymnastique Canada est la première
organisation nationale qui a rendu le programme de formation
obligatoire pour tous ses entraîneurs; plus de 3000
d’entre eux l’ont déjà suivie, et
3000 autres sont en formation.
Sport Manitoba, principale instance de sport amateur de cette
province, a récemment rendu le programme obligatoire
pour tous ses entraîneurs. Janet McMahon, directrice
du développement du sport, se félicite de la
qualité et de la progression de la formation.
«La composante en ligne était attrayante, car
elle évite de convoquer les entraîneurs à
une séance de formation supplémentaire»,
explique-t-elle. «La présentation aussi est séduisante.
Le fait qu’elle soit audiovisuelle permet de la garder
à jour.»
Pour Janet McMahon, le programme est une composante dans
la panoplie d’instruments permettant de maîtriser
le risque. «La formation a été très
bien accueillie. Les entraîneurs nous disent qu’ils
se sentent plus sûrs d’eux, sachant comment réagir
si certaines situations venaient à se présenter.»
Protéger les enfants
La Croix-Rouge dispose aussi, dans deux provinces, d’un
service téléphonique gratuit pour les organisations
sportives. Les opérateurs aident les appelants en leur
indiquant à qui adresser leurs plaintes ou en donnant
des conseils.
La Société canadienne de la Croix-Rouge, «Respect
in Sport» et Hockey Canada placent beaucoup d’espoir
dans l’impact de leur action sur la vie des enfants.
«Nous voulons, ensemble, toucher chaque entraîneur,
chaque arbitre et chaque parent dans le pays, affirme Judi
Fairholm. Des centaines de milliers d’enfants et d’adolescents
seront désormais mieux protégés, car
les adultes qui les encadrent s’engagent à créer
et à préserver autour d’eux un milieu
sécurisant.» |

Sheldon Kennedy (à gauche) et son associé Wayne
McNeil ont lancé un programme visant à protéger
les jeunes sportifs, avec l’appui de la Société
canadienne de la Croix-Rouge.
©SOCIÉTÉ CANADIENNE DE LA
CROIX-ROUGE

©MONIQUE DE ST. CROIX
Protéger les
jeunes de Sri Lanka
Le succès du programme ÉduRespect, couronné
par plusieurs prix, et l’intérêt
manifesté dans divers pays du monde, a amené
la Société canadienne de la Croix-Rouge
à étendre son action.
À Sri Lanka, des évaluations entreprises
après le tsunami de 2004 ont montré que
le
problème des violences contre les enfants était
aggravé par la catastrophe et par le conflit
en cours. Les programmes de prévention étaient
jugés prioritaires, mais ils étaient rares.
En février 2007, après des consultations
approfondies, la Société canadienne de
la Croix-
Rouge a lancé avec des partenaires locaux un
programme intitulé Be Safe! pour les
enfants
de 5 à 9 ans et les adultes. Il a été
conçu avec la participation d’enfants,
de parents et
d’organisations non gouvernementales, de manière
adaptée à la culture locale. Le programme
table sur une méthode distrayante, sur l’adhésion
de la communauté et sur un modèle factuel.
«Chacun a un rôle à jouer, affirme
Gurvinder Singh, délégué protection
de la Société
canadienne de la Croix-Rouge à Sri Lanka. Les
mauvais traitements ne sont pas une fatalité.
On peut prévenir la violence à l’égard
des enfants en agissant de concert.» |
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