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VIH/sida: du flou dans
les priorités?

 

La crise financière et la pauvreté pourraient saper des décennies de progrès contre le VIH/sida.

Il y a de cela quinze ans, les médecins annoncèrent à Hanna Nazarova une nouvelle aussi tragique qu’inattendue : à 19 ans, elle était porteuse du VIH. Tout en lui expliquant que ses chances de survie à long terme étaient à peu près nulles, des fonctionnaires lui firent signer un document par lequel elle reconnaissait sa séropositivité et le fait que la transmission du virus à autrui constituait une infraction.

Les campagnes de prévention et le conservatisme du système de santé publique vieillot du Bélarus ne firent que confirmer ces sombres perspectives. «À l’époque, j’ai vraiment pensé que mes jours étaient comptés», explique Hanna, qui avait consommé des drogues durant toute son adolescence. Les années suivantes passèrent comme dans un brouillard. «Puisque je n’avais que quelques mois à vivre, j’ai décidé de profiter du temps qui me restait.» Elle donna libre cours à sa toxicomanie.

Contre toute attente, pourtant, Hanna survécut. Les médicaments antirétroviraux introduits au Bélarus peu de temps après son diagnostic avaient fait leur effet. Hanna finit par se désintoxiquer; aujourd’hui, ouvertement séropositive, elle est éducatrice volontaire pour la Société de la Croix-Rouge du Bélarus.

De manière paradoxale, le VIH lui a sauvé la vie, mais uniquement parce qu’elle a pu avoir accès à la thérapie antirétrovirale, qui reste hors de portée de la majeure partie des personnes vivant avec le VIH.

Un miracle qui prolonge la vie

L’expérience de Hanna, qui illustre le pouvoir des antirétroviraux, est de moins en moins exc eptionnelle. La riposte au VIH a beaucoup progressé depuis que la maladie est mystérieusement apparue dans la jungle d’Afrique centrale voici plus de trente ans.

Des décennies plus tard, et alors que des milliards de dollars ont été consacrés à la recherche, ce fléau hier encore mortel est devenu une maladie chronique qu’il est possible de contenir, grâce en grande partie aux antirétroviraux.

Qui plus est, il semble maintenant que ces médicaments qui prolongent la vie pourraient être la clé permettant d’interrompre totalement la transmission. Et pourtant, alors même que les spécialistes comprennent de mieux en mieux comment contenir le virus, voire le vaincre totalement, la crise financière, associée à la démobilisation relative des donateurs et aux critiques de plus en plus vives contre les coûts des programmes anti-VIH, risquent de mettre en péril des décennies de progrès.

En outre, les programmes de thérapie antirétrovirale restent limités par le manque de fonds et de suivi, l’insuffiance des infrastructures, les carences du dépistage, la lassitude des milieux officiels et la stigmatisation. Les maladies liées au sida continuent à faire chaque année quelque 2 millions de morts, ce qui fait du VIH la première cause de mortalité infectieuse dans le monde.

Selon le Rapport sur l’impact de la crise financière et économique mondiale sur la riposte au sida, publié en décembre 2009 par le Programme commun des Nations Unies sur le VIH/sida (ONUSIDA), le pourcentage de pays qui font état de difficultés à maintenir leurs programmes de traitements antirétroviraux a passé de 11 à 21 %. Cinquante-neuf pour cent des pays étudiés déclarent s’attendre à un impact sur les programmes de prévention au cours des 12 mois à venir. Ces pays abritent 75 % des personnes vivant avec le VIH. Les auteurs du rapport notent en conclusion : «on prévoit que la crise, conjuguée à l’augmentation de la demande de traitements, aura de graves répercussions sur les traitements antirétroviraux à long terme.»

Des besoins croissants

L’évolution vers des soins plus précoces renforce par ailleurs la pression sur des systèmes de santé déjà surchargés et amène des donateurs essentiels à s’interroger sur la mesure dans laquelle ils peuvent continuer à financer des programmes de traitements antirétroviraux. Lorsque l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a modifié ses directives, en recommandant que les patients commencent un traitement antirétroviral à un seuil de CD4 (les cellules qui déclenchent la réponse aux infections par des micro-organismes tels que les virus) plus élevé, à savoir 350 cellules/mm3 au lieu de 250, il en est logiquement résulté une augmentation spectaculaire du nombre de personnes nécessitant officiellement un traitement.

En 2008, on estimait à 9,7 millions le nombre de personnes
nécessitant un traitement. Avec les nouvelles recommandations, cette estimation a doublé, alors même que l’assistance mondiale commençait à pâtir d’une succession de chocs financiers. En outre, même si le pic de la propagation du VIH remonte à 1996, le nombre de personnes nouvellement infectées continue à augmenter, bien que plus lentement que par le passé.

Pour deux personnes qui entament un traitement, cinq nouvelles personnes contracteront l’infection. Dans certains pays, la prévalence totale est repartie à la hausse, après plus d’une décennie de taux stables ou en baisse. Ainsi, en Ouganda, le gouvernement signale que la prévalence est passée à 6,4 % en 2009, contre 6 % il y a quatre ans.

En Afrique sub-saharienne, les nouveaux cas d’infection
concernent de plus en plus souvent des personnes plus âgées, tandis qu’aux États-Unis, le New England Journal of Medicine signale que les taux de prévalence au sein de certains groupes (et notamment les jeunes hommes noirs homosexuels) sontcomparables à ceux que l’on trouve dans les pays africains les plus durement touchés.

Ailleurs en Europe orientale et dans les pays de l’exbloc soviétique, l’ONU SIDA signale que le virus passe furtivement du stade d’une «épidémie concentrée», circonscrite aux consommateurs de drogues injectables et aux travailleurs du sexe, à la population générale. Depuis 2001, la prévalence du VIH en Russie, en Europe orientale et en Asie centrale a été multipliée par deux; c’est aujourd’hui dans cette région que l’épidémie s’étend le plus rapidement.

La démobilisation des donateurs, une réalité

Le soleil brille sur Vancouver en cette belle journée de printemps, mais c’est tout juste si la lumière du jour pénètre dans le bureau encombré de Julio Montaner, chercheur de pointe à l’hôpital Saint-Paul de l’Université de Colombie britannique.

Président de la Société internationale du sida et directeur du Centre d’excellence sur le VIH/sida de Colombie britannique, Julio Montaner est un pionnier de la recherche sur le sida, le premier à démontrer l’efficacité du traitement antirétroviral hautement actif (TA HA) pour réduire la transmission du virus. Tout le problème consiste à mettre le traitement à disposition
des personnes qui en ont besoin.

«La démobilisation des donateurs est une réalité, assure Julio Montaner sans ambages. Les gouvernements, les donateurs multilatéraux et bilatéraux cherchent tous à limiter leurs dépenses. C’est un paradoxe tragique : la crise frappe au moment même où nous apercevons pour la première fois une issue possible à cette terrible épidémie.»


Ce que révèlent les courbes : dans le monde entier, le nombre de personnes infectées par le VIH continue à augmenter (courbe du haut), alors que le nombre de primo-infections fléchit. Ces données signifient qu’un nombre croissant de personnes ont besoin d’un traitement anti-VIH, mais elles montrent aussi l’effet exercé par les médicaments contre la transmission du virus. urce : ONUSIDA, Le point sur l’épidémie de sida 2009


La prévalence du VIH est en hausse dans certains groupes aux États-Unis et en Europe, tandis que des régions telles que l’Europe orientale, la Russie et l’Asie centrale ont vu la prévalence du VIH multipliée par deux, ou peu s’en faut, depuis 2001. So

En 2006, Julio Montaner et son équipe ont prouvé que le traitement TA HA entravait la réplication du virus au point qu’il cessait d’être transmissible. Un article de l’OMS publié ultérieurement par The Lancet en janvier 2009 a démontré, par la modélisation mathématique, qu’en combinant dépistage annuel universel volontaire et traitement immédiat par antirétroviraux, ilétait possible de réduire la transmission du VIH de 95 % en dix ans. Qui plus est, Julio Montaner et son
équipe constatent maintenant que la séropositivité constitue un «état inflammatoire chronique» qui peut causer une série de problèmes de santé potentiellement mortels (troubles cardiaques, thrombose des petites veines et risque accru d’accident vasculaire), avant même de perturber gravement le système immunitaire. Raison de plus d’entamer le traitement le plus tôt possible.

L’ONU SIDA appuie maintenant l’expansion rapide du dépistage et de l’accès à la thérapie antirétrovirale (stratégie dite test and treat, «dépister et traiter»), et place cette thérapie, en tant qu’outil de prévention, au centre de ses efforts globaux de sensibilisation. Les principales pierres d’achoppement, expliquent les tenants de cette politique, sont à la fois la réticence croissante à financer des programmes antirétroviraux à long terme et l’incapacité persistante des pays pauvres les plus durement touchés à mettre sur pied une riposte efficace, à cause des carences en infrastructures et en personnel et de la pauvreté croissante.


Grâce aux médicaments antirétroviraux, Hanna Nazarova, au Bélarus, peut envisager un avenir plus souriant. Elle consacre beaucoup de temps à la prévention en tant que volontaire pour la Société de la Croix Rouge du Bélarus, conseillant d’autres personnes qui vivent avec le VIH ou qui ont des comportements à risque.
©Jean-Luc Martinage/FICR

 

 

 

 

 


 

«C’est un paradoxe
tragique : la crise
frappe au moment
même où nous
apercevons pour la
première fois une
issue possible à cette
terrible épidémie.»

Julio Montaner,
président de la Société internationale du sida et directeur du Centre
d’excellence sur le
VIH/sida de Colombie
britannique

 



 

 

 

 

 

 

 

Les chiffres du sida

• 33,4 illions de personnes [entre 31,1 et 35,8 millions] vivaient avec le VIH dans le monde en 2008
• 5,2 millions de personnes dans des pays à revenu faible et moyen reçoivent maintenant un traitement antirétroviral
• 2,7 millions de personnes [entre 2,4 et 3 millions] de personnes ont été infectées en 2008
• 2 millions de personnes [entre 1,7 et 2,4 millions] sont mortes de maladies liées au sida en 2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’année dernière,
la somme totale
récoltée dans le
monde entier par 70
Sociétés nationales
au profit de
l’Alliance mondiale
contre le VIH s’est
élevée à 36 millions
de francs suisses,
soit 22 % de moins
qu’en 2008.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une démarche globale

Au Malawi, des volontaires de la Croix-Rouge aident des hommes, des femmes et des enfantsà cultiver des légumes dans le cadre d’un programme de nutrition pour les personnes
vivant avec le VIH. Au Zimbabwe, des volontaires aident des orphelins en leur fournissant un hébergement, en payant leurs frais scolaires ou en aidant leurs grands-parents à s’occuper d’eux.

Ce sont là quelques-unes des activités menées par des volontaires Croix-Rouge Croissant-Rouge pour lutter contre le VIH/sida dans toute l’Afrique australe. Elles font aussi partie de l’Alliance mondiale contre le VIH, formée en 2007 par des Sociétés nationales, qui pilote des programmes dans 10 des pays de la région où la prévalence est la plus élevée.

Dans le cadre du programme, les volontaires ont été formés à fournir un large éventail de services, y compris des soins à domicile, des soins communautaires, le soutien aux orphelins du sida, l’éducation par les pairs, la sécurité alimentaire, la réduction des dommages et des programmes de prévention de l’opprobre et de la discrimination.

Au cours de la seule année 2009, quelque 7700 volontaires ont été formés à l’exécution de programmes en Afrique australe. Plus de 103 000 orphelins ont bénéficié d’un soutien zsychologique, tandis que 81 645 personnes vivant avec le VIH/sida ont reçu un appui psychologique et social ainsi qu’une aide pour suivre leur traitement, tandis que dans certaines zones clés, le personnel et les volontaires Croix-Rouge Croissant-Rouge ont fourni un accès au traitement ARV là où les autorités ne pouvaient pas le faire.

Le problème réside dans la baisse du financement de ces programmes. L’année dernière, la somme totale récoltée dans le monde entier par 70 Sociétés nationales au profit de l’Alliance mondiale contre le VIH s’est élevéeà 36 millions de francs suisses, soit 22 % de moins qu’en 2008. Le financement total de l’Alliance reste loin de l’appel originel, qui visait 347 millions de francs suisses.

«Alors même que nous sommes prêts à monter en puissance — comme l’exige la situation — nous constatons que le financement mondial décline», explique Getachew Gizaw, responsable des programmes mondiaux sur le VIH, la tuberculose et le paludisme à la FICR.

Au sein du Mouvement, les Sociétés nationales comme la FICR doivent redoubler d’efforts en matière de mobilisation de ressources et de diplomatie humanitaire, explique-til.

Si les programmes anti-VIH complets pouvaient être renforcés — alors même qu’il est démontré que les ARV contribuent à prévenir la transmission du virus —, le réseau de volontaires mobilisés derrière ces projets offre la possibilité d’exercer un impact réel et durable.


Depuis 2005, le nombre de personnes vivant avec le VIH (PVVIH) qui se voient offrir un soutien psychosocial, une aide au traitement ou une aide à domicile par les Sociétés nationales d’Afrique australe a augmenté pour dépasser les 80 000 personnes.
Source: Global Alliance on HIV Report for 2009

 


Le graphique de droite montre que les fonds levés par les 10 Sociétés nationales de la région d’Afrique australe — qui demeure le principal contributeur à l’Alliance mondiale — déclinent depuis 2007.
Source: Global Alliance on HIV Report for 2009


Pedro Rosário Saide, volontaire de soins à domicile pour la Croix-Rouge du Mozambique, apporte un soutien aux personnes vivant avec le VIH dans les zones rurales. «De nombreux membres de ma communauté souffrent, dit-il. Pourquoi solliciter une aide extérieure si je peux faire quelque chose ?»
©Damien Schumann / FICR

 

 

 

Rendre des comptes ou sauver des vies

Selon les organisations non gouvernementales et humanitaires
actives sur le terrain, l’impact des coupes budgétaires est déjà patent et augure mal de l’expansion future des traitements antirétroviraux. Françoise Le Goff, qui dirige la zone Afrique australe à la FICR, est formelle : les volontaires constatent déjà une baisse du nombre de patients inscrits.

«Au sein de la Fédération, nous commençons aussi à sentir le vent tourner, affirme-t-elle. Les donateurs modifient leurs priorités, ils restreignent de plus en plus leur domaine d’intervention et insistent toujours davantage sur la nécessité de rendre des comptes, souvent au détriment des programmes eux-mêmes.»

La déception la plus vive a sans doute été causée par
la décision du gouvernement américain de restreindre ses engagements de financement contre le VIH. Le Plan d’urgence du Président des États-Unis pour la lutte contre le sida (PEPFAR), qui avait été applaudi comme l’unique réussite de politique étrangère du gouvernement Bush, avait promis en 2003 de fournir 15 milliards de dollars sur cinq ans pour combattre le VIH. En 2008, avant la crise économique mondiale, le Congrès avait porté les contributions à 48 milliards.

Bien qu’il se soit engagé, durant sa campagne électorale, à accroître les dépenses annuelles de 1 milliard de dollars, Barack Obama a finalement demandé au Congrès, en 2009, de n’approuver que 366 millions de dollars pour 2010, invoquant la récession et la nécessité de recentrer les efforts sur une situation nationale catastrophique.

Sur le terrain, les coupes se font déjà sentir. Nathan Ford, qui dirige les services médicaux de Médecins sans Frontières (MSF) en Afrique du Sud, confirme que la situation est encore pire que ne le laissent entendre les médias. «Nous avons des informations qui font état de carences en médicaments antirétroviraux dans des pays du PEPFAR, et en outre nous voyons beaucoup plus de “migrants en quête de soins”, des gens qui parcourent de longues distances pour obtenir des médicaments.»

Plus les gens doivent voyager, moins ils sont susceptibles
de suivre le traitement à la lettre. «C’est le meilleur moyen de favoriser la résistance au virus et sa transmission, ajoute Nathan Ford. Dans ce domaine, le strict respect du traitement est vital.»

Des systèmes de santé surchargés

Selon Françoise Le Goff, les programmes de prévention
axés sur les groupes à risque sont en perte de vitesse; bien que l’on ne constate pas (pour l’instant) d’interruptions de traitement à grande échelle, les nouveaux inscrits sont moins nombreux, alors même que l’évaluation des besoins n’a jamais été aussi éle-vée. «Les systèmes de santé sont surchargés et ils ont besoin de l’appui d’autres acteurs humanitaires pour garantir le respect des traitements à l’échelon communautaire», explique-t-elle, ajoutant que les demandes relatives à la justification de l’emploi des fonds dépassent les capacités d’un grand nombre d’organisations.

Le résultat est que certaines petites organisations non gouvernementales, particulièrement souples en tant qu’agent d’exécution, ferment leurs portes et refusent des clients. «La prévention n’est plus autant financée et les soins à domicile sont particulièrement touchés. La situation est très grave», affirme Françoise Le Goff, qui relève aussi que les programmes axés sur la nutrition sont de plus en plus touchés par le manque de fonds. Une bonne nutrition permet aux personnes vivant avec le VIH non seulement de rester en bonne santé lorsqu’elles s’engagent dans des programmes de thérapie antirétrovirale, mais aussi de limiter les effets secondaires des médicaments.

«On ne peut pas combattre le VIH sans satisfaire les besoins de base de la sécurité alimentaire, expliquet-elle. Nous avons tous travaillé très dur pour imposer une approche globale qui associe prévention du VIH, traitement, soins et mesures d’appui, et nous voyons maintenant tous ces efforts anéantis.»

À ce climat de plus en plus défavorable pour l’aide viennent s’ajouter les critiques affirmant que les ressources sont monopolisées au détriment d’autres maladies, que les programmes contre le VIH sont trop «verticaux» (ne bénéficiant qu’aux personnes touchées par le VIH) et qu’ils engloutissent la part du lion des maigres ressources disponibles. Pour Nathan Ford, ces critiques sont sans fondement.

«Les programmes VIH représentent un quart du financement
de MSF, car pour nous c’est toujours une urgence humanitaire, explique-t-il. On ne peut pas cesser de s’occuper du VIH. L’idée qu’on y consacre une quantité disproportionnée de fonds est erronée, et ne repose pas sur des données épidémiologiques solides.»

Stefan Emblad, chef de la mobilisation des ressources au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, confirme que les donateurs commencent à remettre en question les niveaux actuels de financement. «Je ne ressens pas de lassitude des donateurs à l’égard du Fonds mondial ni des pro-blèmes dont nous nous occupons, mais je dirais que l’environnement budgétaire actuel est incroyablement difficile, et les donateurs nous le font savoir. Toutes choses étant égales par ailleurs, avec les nouvelles directives [de l’OMS], les coûts vont augmenter notablement, puisque nous allons essayer de faire bénéficier davantage de personnes du traitement.»

Eric Goosby, coordonnateur mondial pour le sida au sein de l’Agence des États-Unis pour le développement international, indique que l’Agence n’envisage pas de «plafonner» les nouvelles inscriptions, mais il reconnaît que les États-Unis ne vont pas insister pour mettre en oeuvre les nouvelles lignes directrices en Afrique. Le PEPFAR préfère opérer des coupes claires dans les dépenses en encourageant, à terme, le transfert de la responsabilité du traitement du sida aux gouvernements et en veillant à ce que les centres de soins existants soient modernisés plutôt que d’en ouvrir de nouveaux. L’organisation encourage aussi les agents à soigner d’abord les patients les plus atteints, une stratégie qui, si elle n’est pas illogique, est critiquée par certains comme à courte vue et beaucoup plus coûteuse à long terme.

«Test and treat»

Brian Williams, ancien épidémiologiste de l’OMS et l’un des auteurs de l’article paru dans The Lancet qui est à la base de la stratégie test and treat, explique que retarder le traitement équivaut à dire à une femme atteinte d’un cancer du sein qu’elle doit attendre d’être en phase terminale pour entamer sa chimiothérapie. «Et si vous ajoutez à cela le fait que le traitement interrompt la transmission, il n’y a plus le moindre doute à avoir. Alors, qu’attendons-nous ?»

Retarder le traitement et plafonner le nombre de patients pour réduire les coûts entraînera, selon Brian Williams, une augmentation des taux de tuberculose, davantage d’hospitalisations, des besoins accrus de soins intensifs et palliatifs, une mortalité plus élevée, davantage d’orphelins et, bien entendu, bien plus de contaminations. «Alors que ces soins ne coûtent pas plus d’un dollar par jour», ajoute-t-il.

Qui plus est, de nombreuses études montrent que l’accès au traitement encourage les personnes les plus vulnérables à se faire dépister. Comme le dit Françoise Le Goff, «Si les gens ne peuvent pas se faire soigner, ils sont nombreux à dire : “À quoi bon se faire dépister ? Pour apprendre qu’on va mourir ?» C’est regrettable, car le fait de connaître son état de santé présente de nombreux avantages permettant aux personnes infectées de prolonger leur espérance de vie, même en l’absence de traitement médicamenteux.

Selon Julio Montaner, retarder le traitement ne permet guère d’économiser que deux ou trois ans de coûts de thérapie antirétrovirale, au grand maximum. Si l’on tient compte de l’effet positif pour la santé générale, et du fait que le traitement antirétroviral réduit la charge virale au point où le VIH n’est plus transmissible, les arguments budgétaires perdent tout leur poids. Les coûts baissent, et les nouveaux médicaments permettent des soins moins toxiques et plus faciles à supporter. Si les traitements sont respectés, le risque de résistance diminue et le pronostic global est bien meilleur.

Il ajoute cependant que le gouvernement des États-Unis est «bien seul» dans son action et ne peut pas continuer à couvrir à lui seul la majorité des coûts. «Le président Obama doit pouvoir compter sur le G8 et le G20 pour contribuer à financer la mise à disposition de traitements élargis», affirme-t-il, ajoutant que «d’autres» devraient être encouragés à apporter leur «juste part».

Comme le relève sobrement Julio Montaner, «offrir un traitement à toutes les personnes qui en ont besoin coûterait moins d’argent qu’il n’en a fallu pour sauver les marchés financiers... pour un rendement bien supérieur.»

Patricia Leidl, avec Jean-Luc Martinage
Patricia Leidl est journaliste et consultante indépendante, auteur de nombreux articles sur le VIH/sida, et a travaillé entre autres pour le Département VIH/sida de l’OMS, pour le Fonds des Nations Unies pour la population et pour l’ONUSIDA. Jean-Luc Martinage a été chargé de communication de la FICR pour les questions de santé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

«Si vous ajoutez
à cela le fait que
le traitement
interrompt la
transmission, il n’y
a plus le moindre
doute à avoir. Alors,
qu’attendonsnous ?»

Brian Williams, ancien
épidémiologiste de l’OMS

 


Volodymyr Moiseyev, assistant social, n’échange pas seulement les seringues de ses clients, dont bon nombre vivent avec le VIH, mais leur apporte un soutien psychologique et social. «Je prends toujours le temps de boire une tasse de thé avec eux avant qu’ils partent», explique-t-il.
©Jean-Luc Martinage / FICR

Du thé et des seringues contre l’exclusion et la maladie

Par Jean-Luc Martinage

Volodymyr Moiseyev, ancien guitariste dans un groupe de rock de Kiev et ex-consommateur de drogue pendant de longues années, est aujourd’hui assistant social dans un centre d’échanges de seringues au centre anti-sida de Kiev, la capitale de l’Ukraine.

«J’ai réussi à me sortir de la drogue, mais j’ai vu mourir beaucoup d’amis», raconte-t-il en cherchant de la musique rock ukrainienne «underground» à écouter sur son lecteur de CD. «J’ai aussi une fille, et je tiens à lui épargner ce que j’ai connu.»

Comme les consommateurs de drogues injectables sont l’un des groupes les plus touchés par le VIH, la Société de la Croix-Rouge d’Ukraine a inclus dans son programme anti-VIH ce projet d’échange de seringues, en partenariat avec des ONG comme Eney («toxicomanes anonymes»).

«Les utilisateurs de drogues, dont certains vivent avec le VIH, peuvent venir ici échanger en toute sécurité seringues et aiguilles. Mais je suis là aussi pour bavarder avec eux, partager leurs préoccupations et répondre à leurs questions autour d’une tasse de thé.»

Le programme ukrainien d’échange de seringues s’inscrit dans une démarche globale, pour apprendre aux gens comment se protéger, faire face et respecter leur traitement, pour leur offrir un havre sûr, où ils ne sont pas montrés du doigt, et pour préserver leur santé — et leur système immunitaire — autant que faire se peut.

Avec l’appui de Sociétés soeurs — comme les Croix-Rouge des États-Unis, de France et d’Italie (ainsi que la Croix-Rouge néerlandaise par le passé) —, la Société de la Croix-Rouge d’Ukraine a aussi lancé un programme de visites d’infirmières à domicile pour aider les clients nécessitant un soutien supplémentaire. Les infirmières ne se contentent pas d’amener des colis de vivres; elles aident aussi, au besoin, à remplir des demandes de prestations et fournissent toutes sortes de conseils et de services.

«Aider les personnes vivant avec le VIH et combattre l’exclusion dont elles sont victimes a toujours été un élément central de notre politique», rappelle Alla Khabarova, directrice exécutive de la Société nationale.

Si le point d’échange a tant de succès, c’est parce que c’est l’un des rares endroits de Kiev où les consommateurs de drogues peuvent venir et trouver un soutien sans craindre des ennuis avec les autorités. Pour les personnes vivant avec le VIH, la menace est encore plus grande, car elles risquent fort d’être rejetées par leurs voisins et leur famille.


Dans la banlieue de Kiev, Valentina Koulik, infirmière de la Société de la Croix-Rouge d’Ukraine, soigne sa patiente Katerina au cours d’une visite à domicile.
©Jean-Luc Martinage / FICR

«En Ukraine, les personnes vivant avec le VIH sont victimes d’une discrimination très marquée», explique Volodymyr Joutik, directeur du réseau panukrainien de personnes vivant avec le VIH. «Nous recevons tous les jours des témoignages de membres dont les enfants ne sont plus acceptés à l’école, ou qui se voient refuser des soins à l’hôpital dès que les infirmiers et les médecins apprennent qu’ils sont porteurs du virus.»

Surmonter ce rejet social pour accéder au traitement est essentiel, puisque près de 360 000 personnes vivent aujourd’hui avec le VIH en Ukraine, relève la coordonnatrice de l’ONUSIDA pour le pays, Ani Shakirishvili. «L’Ukraine a le taux de contamination le plus élevé de tous les pays issus de l’ex-URSS, explique-t-elle. Si la riposte demeure insuffisante, les chiffres vont probablement continuer à augmenter, jusqu’à atteindre 800 000 porteurs du VIH en 2015, ce qui serait un terrible fardeau pour l’Ukraine.»

 

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