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Sortir de l’ombre

 

La violence sexuelle a toujours été présente dans les conflits armés. Quelques programmes de soutien aux victimes peuvent servir de modèle afin de combattre plus activement ce phénomène.

«On entendait les rires gras, les bottes foulant le plancher, on sentait l’excitation parmi les officiers. Combien de fois chacune d’entre nous a-t-elle été violée cette nuit-là ? Mon corps était brisé, déchiré de partout. Je n’avais pas un centimètre de peau qui fût intact.»

Est-ce une victime dans l’ex-Yougoslavie des années 1990 qui s’exprime ainsi ? Une femme, de nos jours, en République démocratique du Congo (RDC) ? Non : ce sont les paroles de Jan, une «femme de réconfort» pendant l’occupation japonaise de l’Indonésie, en 1944. Elle avait alors 17 ans. Mais ces paroles auraient pu être prononcées par les Sabines, enlevées par les Romains dans l’Antiquité, ou par une victime des Wisigoths en Europe au Ve siècle, ou encore par une jeune fille vietnamienne pendant la guerre contre les États-Unis ou par une femme allemande à Berlin en 1945... Et l’énumération est sans fin.

«Les viols en temps de guerre ont toujours été systématiques », relève Boris Cyrulnik, neuropsychiatre connu pour ses écrits sur la «résilience», ou résistance psychologique des personnes qui ont survécu à des épreuves. «On ordonnait aux hommes de tuer, voler, mutiler, puis on les laissait se servir d’aliments, et s’il y avait des femmes, on les laissait se servir aussi.»

Selon Boris Cyrulnik, cette violence «à signification sexuelle» cède le pas, depuis 30 à 40 ans, au viol comme arme de guerre. «C’est un viol idéologique, qui vise, comme au Kosovo ou au Congo [RDC], à détruire l’ennemi.»

Nombreuses sont les populations pour lesquelles la «vertu» (le terme «honneur» est souvent invoqué) des mères, des filles et des épouses est une valeur essentielle. «Souiller» les femmes revient à détruire la communauté plus sûrement encore qu’en tuant quelques-uns de ses membres, d’autant plus si l’attaque est suivie de grossesses, qui feront peser sur la victime et sur sa communauté le fardeau de l’enfant de l’ennemi. Dans des cas extrêmes, le viol est synonyme de meurtre, comme durant le génocide de 1994 au Rwanda, lorsque les violeurs faisaient usage de machettes.

Les hommes et les garçons peuvent aussi être victimes, par exemple de castration, qui fut pratiquée par le Ku Klux Klan dans le sud des États-Unis et par les Français en Algérie. La détention est particulièrement propice aux violences destinées à humilier l’ennemi et à le déshumaniser; que l’on songe aux images ignominieuses d’Abou Ghraib ou aux milliers d’hommes musulmans et croates malmenés pendant la guerre en Bosnie.

Pour Florence Tercier, ancienne conseillère sur les femmes et la guerre au CICR, la violence à l’égard des femmes est un enjeu de pouvoir. Marginalisées en temps de paix, les femmes sont les victimes toutes trouvées lorsque la normalité se délite. La guerre, mais aussi les catastrophes naturelles et le déplacement, peuvent entraîner violences sexuelles et sexistes.

Il est fréquent, dans de telles situations, que les gens vivent dans des camps surpeuplés, peu sûrs, avec peu ou pas d’espace privé ou de protection policière (voir encadré «Vulnérables après la catastrophe»). Les hommes sont déracinés et sans emploi, ce qui entraîne souvent frustration, consommation d’alcool ou de stupéfiants et violence familiale. «Dans une situation d’urgence, le stress augmente, et avec lui la violence», explique Vera Kremb, coordonnatrice de la FICR sur les questions de discrimination et d’égalité hommes femmes. «Il en va de même de la violence sexuelle.»

Cette pression peut métamorphoser des hommes jusque-là non violents. «C’était un bon mari avant notre fuite dans ce camp de réfugiés au Malawi», expliquait ainsi récemment une femme congolaise à une équipe vidéo de la FICR, après avoir relaté comment l’homme l’avait aspergée d’eau bouillante. Dans les camps, les filles risquent d’être violées lorsqu’elles vont se laver ou chercher du bois.

Écouter l’indicible

Dans le monde entier, le viol est un tabou dont l’opprobre retombe sur les victimes, parfois rejetées par leur famille et leur communauté, quand elles ne sont pas tuées pour «laver l’honneur de la famille». Les séquelles physiques et psychologiques du viol peuvent durer une vie entière. Jan, l’ancienne «femme de réconfort», qui, 50 ans durant, n’a reçu aucun soutien psychologique, raconte dans son livre (Listening to the Silences: Women and War) comment cette terreur ancienne la consume encore.

Le traumatisme causé par le viol peut aussi conduire à la dépression, à la honte et à la colère, empêchant les victimes de retrouver une existence normale et productive. Le soutien psychologique et social est donc une composante essentielle de la réaction humanitaire.

Sur le terrain, plusieurs méthodes qui pourraient servir de modèle sont à l’essai. En RDC, le CICR soutient des maisons d’écoute, où l’aide commence par un acte simple : offrir aux femmes un lieu sûr où elles peuvent relater leurs épreuves.

«Quand une victime de viol vient dans nos maisons d’écoute, nous cherchons avant tout à l’accueillir, à réduire son anxiété, et à lui assurer un traitement médical. Dans un deuxième temps, nous l’aidons à rebâtir son image d’elle-même qui a été détruite par le viol», explique Jacques Caron, psychologue du CICR dans l’est de la RDC.

Les collines verdoyantes de la région des Kivus ont été le théâtre, au cours des 15 dernières années de conflit, d’atrocités sans nom. Selon une estimation des Nations Unies, plus de 150 000 femmes de tous les âges — de très jeunes fillettes jusqu’à des arrière-grand-mères — auraient été victimes de viols, accompagnés dans certains cas d’actes d’une extrême violence.

Les maisons d’écoute ont été créées vers 2000 par des femmes congolaises, parfois elles-mêmes victimes de viol; elles ont reçu par la suite un soutien international. À partir de 2004, le CICR a offert une formation à leur personnel, et il soutient aujourd’hui 40 de ces structures. Il met aussi à disposition, par l’intermédiaire des centres de santé, des trousses de secours qui contiennent des contraceptifs d’urgence permettant d’éviter des grossesses non désirées, des médicaments antirétroviraux pour prévenir la contamination par le VIH, des traitements contre les maladies sexuellement transmissibles et des vaccins contre le tétanos et l’hépatite B. Utilisé dans les 72 heures suivant un viol, le contenu de ces trousses réduit le risque de contracter le VIH.

Les victimes qui ne peuvent ou ne veulent pas rentrer chez elles peuvent disposer de nourriture et d’un lit. Les blessés sont orientés vers des établissements médicaux du CICR. Un certain nombre d’institutions — dont la Croix-Rouge de la République démocratique du Congo, soutenue par la FICR — aident aussi les femmes, en particulier celles qui sont rejetées par leur mari après un viol, à lancer de petits projets générateurs de revenus.

Les résultats sont parfois encourageants. Fanny*, qui est âgée de 43 ans, explique qu’elle se sentait «souillée et impotente» après l’épreuve. «Mais depuis que j’ai parlé aux femmes à la maison d’écoute, depuis qu’elles m’ont montré que cela aurait pu arriver à n’importe qui, j’ai le cœur plus léger.»

Le modèle des «maisons d’écoute» pourrait-il être exporté dans d’autres cadres, comme en Haïti, où les proportions épidémiques prises par les viols dans les camps ont propulsé ce problème au premier plan ? Des projets en Afrique du Sud, en Colombie et au Malawi offrent aussi des modèles potentiels pour intégrer les problèmes liés aux violences sexuelles ou sexistes aux mesures existantes de lutte à long terme contre le VI H et le sida et aux opérations d’urgence consacrées aux personnes déplacées dans leur pays.

D’aucuns, au sein du Mouvement, plaident aussi pour que soient améliorées la préparation et la planification en ce qui concerne la conception des abris et des camps dans les situations d’urgence : meilleur éclairage, emplacement approprié des installations sanitaires, possibilités de séparation des sexes et fourniture de combustible pour éviter aux femmes la corvée de bois de feu, etc. La sensibilisation au viol devrait être mieux intégrée et les services de santé de la procréation destinés aux femmes devraient être améliorés dans les situations d’urgence.

«Sur la base de notre mandat, nous pourrions jouer un rôle beaucoup plus important pour contrer la violence sexiste, par la diplomatie humanitaire, par notre réseau étendu de volontaires communautaires et en fournissant des services médicaux et psychosociaux à l’intention des victimes de violence sexuelles dans des situations d’urgence», affirme Vera Kremb, de la FICR, qui relève que les grossesses chez les adolescentes, les tentatives d’auto-avortement et les taux d’infection par le VIH croissent aussi dans les situations d’urgence.

Nadine Puechguirbal, conseillère du CICR chargée des questions concernant les femmes et la guerre, abonde dans le même sens. «Les humanitaires pensent qu’ils pourront aménager les camps et tenir compte des questions d’égalité hommes-femmes une fois l’urgence passée, mais c’est déjà trop tard.»

Le tournant des années 1990

Malgré la longue histoire du viol dans les conflits, la réaction humanitaire n’a débuté que vers 1995, déclenchée par le conflit en Bosnie, avec sa litanie de viols, et au Rwanda, où le génocide a bouleversé le monde entier. Médecins sans Frontières et le Comité international de secours furent parmi les premiers à lancer des programmes contre la violence sexiste dans ces contextes.

Cette évolution s’explique par la convergence de divers facteurs, explique l’historienne Carol Harrington. «Dans le Berlin de la Seconde Guerre mondiale, ou après les viols massifs de 1971 au Bangladesh, les victimes ont bénéficié de soins médicaux, de possibilités d’avortement et de traitements contre les maladies vénériennes. Tel ne fut pas le cas lors de chaque conflit.

«L’un des virages marquants des années 1990 fut le degré d’attention porté au traumatisme psychologique, suivant les travaux des experts qui avaient associé le viol à la torture. Autre facteur important, l’action des féministes, dénonçant la violence contre les femmes, et montrant que les droits de la femme sont des droits humains.»

Désormais, le viol ne relevait plus de l’«honneur», mais bien des droits de l’homme; il appelait des soins médicaux pour les blessures, tant visibles qu’invisibles, qu’il infligeait. Dans l’intervalle, les tribunaux pénaux internationaux ad hoc créés dans les années 1990 — pour l’ex-Yougoslavie, le Rwanda et la Sierra Leone — avaient marqué un tournant.

Leurs statuts mentionnent en effet le viol parmi les «crimes contre l’humanité» qui sont au cœur de leur mandat. Leur jurisprudence fut novatrice, y compris — dans le cas de l’ex-Yougoslavie — pour les violences commises entre hommes.

C’est ensuite (en 1998) le Statut de Rome de la Cour pénale internationale (CPI) qui définit les actes de «viol, esclavage sexuel, prostitution forcée, grossesse forcée, stérilisation forcée ou toute autre forme de violence sexuelle de gravité comparable» comme des «crimes contre l’humanité», à certaines conditions. Le texte mentionne «toute population civile», sans faire de distinction entre les sexes. La CPI a déjà émis plusieurs actes d’accusation fondés sur cet article.


Cette jeune fille de 15 ans, photographiée à Obo (préfecture du Haut-Mbomou, République centrafricaine), a été enlevée à l’âge de 13 ans par un groupe armé et forcée de devenir l’une des nombreuses épouses du commandant.
Photo : ©Marcus Bleasdale / VII


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

«C’est un viol
idéologique,
qui vise, comme
au Kosovo
ou au Congo,
à détruire
l’ennemi.»

Boris Cyrulnik,
neuropsychiatre
français,
spécialiste de la
«résilience»
au traumatisme
psychologique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


À vous de jouer

Que doit faire le Mouvement pour mieux combattre la violence sexiste durant les conflits et les autres situations d’urgence ? Exprimez votre opinion en écrivant à rcrc@ifrc.org ou participez au débat sur www.facebook.com/ redcrossredcrescent

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


À Kiwanja, dans la province du Nord-Kivu (RDC), une femme se confie à une assistante psychosociale (à droite) dans une maison d’écoute. «La maison d’écoute est un refuge, car lorsqu’une femme est violée, elle ne peut pas en parler avec ses voisins, et encore moins à son mari, qui risque de la rejeter», explique l’assistante.
Photo : ©Pedram Yazdi / CICR

 

 

 

 

 

 

 

Souffrances silencieuses

En Colombie, les cas de violence familiale et sexuelle sont fréquents, mais la majeure partie ne sont jamais signalés. Dans ce domaine, qui demeure largement tabou, les signes de violence ne sont pas toujours patents, et la plupart des victimes restent anonymes, surtout lorsque le crime est lié au conflit armé.

La loi colombienne exige que la victime dépose une plainte officielle pour qu’elle puisse bénéficier de soins gratuits. Or, rares sont les victimes qui osent faire cette démarche. «La plupart du temps, les victimes violentées par une personne armée ont trop peur de parler, car elles craignent pour leur vie», explique Tatiana Florez, coordonatrice adjointe du programme de santé du CICR en Colombie. Le CICR coopère avec Profamilia, une organisation de planification familiale, pour aider les victimes de la violence sexiste.

La tâche n’est pas simple. Les victimes elles-mêmes ne considèrent pas toujours le viol comme le pire des traumatismes qu’elles ont subis, ni l’assistance après le viol comme leur plus grand besoin. «Le viol est fréquemment perçu comme un crime de plus, jugé relativement mineur par rapport au meurtre d’un mari, à la perte de tous ses biens ou à la perte de son foyer», ajoute Tatiana Florez.

«Nous orientons les personnes qui souhaitent déposer plainte vers les instances compétentes», dit Luz Marina Tamayo, conseillère du CICR pour les questions liées aux femmes confrontées à la guerre. Le CICR offre une aide médicale et psychologique gratuite aux personnes qui préfèrent ne pas recourir au système public. Dans tous les cas, la confidentialité la plus stricte est observée. Dans certains cas particulièrement délicats, une assistance est fournie pour permettre un déménagement rapide.

Le suivi des cas est non moins ardu. «Lorsque l’on a affaire à une victime de violences sexuelles, il faut toujours se dire que c’est peut-être le seul et unique contact que l’on aura avec elle», explique Marina Alexandra Caicedo, coordonnatrice d’un programme psychologique pour les victimes de violence sexiste auprès de la Croix-Rouge colombienne. «C’est pourquoi nous avons formé nos collaborateurs et nos volontaires pour réagir à ce type de situation.»

Il est crucial aussi de se rendre auprès des victimes, ce qui signifie souvent, en Colombie, dans des communautés dispersées et isolées. La Croix-Rouge colombienne, qui est aussi présente dans de nombreuses régions difficiles d’accès grâce à ses unités sanitaires mobiles, oriente les personnes concernées vers des institutions compétentes pour recevoir une aide psychologique ou autre, ou vers le CICR et Profamilia.

En 2010, le CICR a soutenu près de 180 personnes. «La grande difficulté pour nous consiste à faire comprendre que les violences sexuelles doivent aussi être traitées comme des urgences médicales qui exigent des soins, y compris la prévention du VIH, dans les 72 heures», explique Marie-José Sierro, la déléguée du CICR responsable des questions de santé à Bogota. «Il faut aussi que les gens sachent qu’ils peuvent venir au CICR pour parler de leurs problèmes.»

Marie-Servane Desjonquères, CICR, Genève

La réaction du Mouvement

Au sein du Mouvement aussi, les années 1990 ont marqué un tournant. Des résolutions ont été adoptées sur ce sujet par deux Conférences internationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (en 1996 et en 1999). Lors de la deuxième, le CICR a pris l’engagement de veiller à ce que «les besoins spécifiques des femmes et des fillettes touchées par les conflits armés (…) soient dûment évalués», et aussi de «faire largement connaître aux parties aux conflits armés l’interdiction de toute forme de violence sexuelle».

Malgré cette évolution, la violence sexiste n’est toujours pas pleinement intégrée dans l’action de terrain du Mouvement, que ce soit dans les conflits ou dans les catastrophes naturelles. Certains des spécialistes de ces questions au sein du Mouvement considèrent que les mesures prises sont trop sporadiques et ponctuelles, et qu’il faut aller plus loin pour intégrer la sensibilisation et la programmation sur les violences sexistes aux activités de préparation, de secours et de relèvement dans le contexte des situations d’urgence.

Quelques programmes illustrent ce que pourrait être cette intégration. En Afrique australe, les programmes lancés dans le cadre de l’Alliance mondiale contre le VI H — qui englobe la FICR, les Sociétés nationales, des volontaires et des partenaires dans 10 pays — associent des mesures contre la violence sexiste à leur action de prévention dans des communautés rurales et urbaines.

Parallèlement, la Société de la Croix-Rouge du Malawi et le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés ont mis en place une démarche globale pour combattre les violences sexuelles dans le camp de réfugiés de Dzaleka, qui héberge 10 000 personnes, et des initiatives similaires s’inspirent maintenant de cet exemple dans 15 districts du pays. Des comités à assise communautaire encadrent des mesures de sensibilisation et de médiation, auxquelles sont associés la police et les tribunaux. Des refuges, ainsi que des services d’orientation psychologiques et sociaux et des projets générateurs de revenus pour les femmes victimes de violence, sont mis à disposition. Ces initiatives ont déjà eu un résultat important : une augmentation du nombre de cas signalés.

Dans les catastrophes de grande ampleur, la réaction aux violences sexistes se fait aussi plus vigoureuse. Après le tremblement de terre en Haïti, par exemple, l’équipe d’évaluation rapide comprenait pour la première fois un responsable des questions liées aux spécificités sexuelles. C’est aussi en Haïti que la FICR a engagé pour la première fois, dans le cadre de l’intervention d’urgence, un délégué spécialisé dans les programmes sur la violence sexiste, l’exploitation et les violences sexuelles. Après avoir reçu une formation de base, les volontaires de la Société nationale de la Croix-Rouge haïtienne qui ont accès aux communautés dans les camps mènent une action de sensibilisation et orientent les femmes vers les services disponibles sur place.

Il reste cependant des lacunes à combler. Si les trousses d’urgence en cas de viol ont été distribuées en Haïti à toutes les unités sanitaires de réaction d’urgence, et proposées par certaines Sociétés nationales, on manque de personnel spécifiquement formé pour faire face aux besoins psychologiques et médicaux particuliers des victimes de viol.

Mieux outillés

Il en va de même au CICR, où la prise en compte des violences sexuelles n’est pas complètement intégrée aux interventions, bien que des progrès importants aient été accomplis au cours des dix dernières années.

L’étude réalisée par le CICR en 2001, Les Femmes face à la Guerre, montrait une prise de conscience de la violence sexiste, qui demeurait toutefois insuffisamment intégrée à la formation des délégués du CICR et à la diffusion du droit international humanitaire (DIH). Le rapport s’inscrivait dans une initiative plus vaste du CICR (fondée, elle aussi, sur l’engagement pris en 1999) pour mieux protéger et assister les femmes touchées par la violence armée; il concluait que puisque les conflits ont des effets différents sur les femmes et sur les hommes, leurs besoins doivent être traités de manière spécifique.

Depuis cette date, le CICR a publié des documents d’orientation (comme Répondre aux besoins des femmes affectées par les conflits armés, 2004) et a mieux intégré ces questions à ses matériaux généraux de formation et de programmes (voir Les Femmes et la Guerre, 2008). Les informations sur le DIH, y compris celles qui sont directement diffusées aux groupes armés, contiennent de plus en plus de messages touchant l’interdiction de la violence sexuelle. Le CICR œuvre aussi aux côtés des femmes sur le terrain pour rassembler des informations sur les violences sexistes.

 

 

 

 

 

 

 

 

«Depuis que
j’ai
parlé
aux femmes
à la maison
d’écoute, depuis
qu’elles m’ont
montré que cela
aurait pu arriver
à n’importe qui,
j’ai le coeur
plus léger.»

Fanny, une victime
de violâgée de 43
ans en République
démocratique
du Congo

 

 

 

 

 

 

 

 

 


«La situation n’est pas bonne ici, surtout pour les jeunes filles», explique Janette Honore, de la Société de la Croix-Rouge du Malawi, au sujet du camp de réfugiés de Dzaleka. «De nombreuses femmes se sentent contraintes de monnayer leur corps pour obtenir des articles essentiels.» Janette Honore et Jimmy Ndayishima sont membres du comité du camp contre les violences sexistes.
Photo : ©Damien Schumann/FICR

Vulnérables après la catastrophe

Nirva (25 ans) est assise au milieu d’un groupe de femmes et de jeunes filles dans un camp pour personnes déplacées à Port-au-Prince. «Vous avez des droits, exactement comme les hommes, leur dit-elle, avec douceur mais fermeté. Vous n’avez pas à accepter d’être des victimes.»

Il y a trois ans, Nirva a été agressée et violée par cinq hommes alors qu’elle rentrait chez elle. Elle est aujourd’hui membre de l’organisation communautaire KOFAVIV, et elle vient chaque dimanche dans ce camp pour expliquer aux filles et aux femmes comment éviter de subir pareil sort, ou que faire si elles n’y parviennent pas.

Avant le tremblement de terre, les mesures de lutte contre les violences sexistes étaient en voie de renforcement, mais le séisme a réduit à néant ces progrès, détruisant des refuges et permettant à des criminels endurcis de s’échapper de prison.

Pour les centaines de milliers de filles et de femmes vivant dans les camps pour déplacés, la violence sexuelle est une menace quotidienne. Elles dorment sous des tentes qui n’arrêteront pas un intrus armé d’un couteau. L’éclairage est faible; la nuit, les camps sont plongés dans l’obscurité; des bandes armées rôdent impunément. De nombreux maris, pères et frères ont perdu la vie dans la catastrophe. Enfin, la plupart des camps n’ont ni présence policière, ni sécurité.

«Je dors pendant la journée; la nuit, je reste éveillée pour garder mes deux filles», dit Evelyne Dennery, une veuve qui vit dans le camp Caradeux à Port-au-Prince. Les habitants de ce camp ont formé eux-mêmes une patrouille de sécurité, mais ils manquent du matériel le plus élémentaire, comme des lampes de poche ou des sifflets, et leurs possibilités sont limitées.

Les enfants aussi sont très vulnérables, explique Jocie Philistin, coordonnatrice de projet de KOFAVIV. «Les gens se retrouvent dans un lieu où personne ne se connaît, sans aucun sens d’appartenance communautaire, et où la main-d’œuvre est essentiellement féminine. Les femmes doivent quitter le camp pour aller travailler, et les enfants sont pour ainsi dire laissés à eux-mêmes.»

Dans certains camps, la situation est meilleure, soit parce que les résidents se connaissaient avant, ou parce qu’ils ont été conçus, dans les jours suivant le séisme, avec un éclairage ou des installations sanitaires séparées. Sian Evans, responsable de programme pour le Fonds des Nations Unies pour la population et chargé de cordonner le sous-secteur de la violence sexiste en Haïti considère que «l’une des leçons à retenir, c’est qu’il faut vraiment être conscient de ce type de problème dès le début.»

Par Amy Serafin

«Les délégués sont aujourd’hui bien mieux outillés qu’il y a dix ans pour faire face à ces problèmes», affirme Charlotte Lindsey, auteur du rapport de 2001 et directrice de la communication et de la gestion de l’information au CICR.

Les projets du CICR spécifiquement voués à la violence sexiste sont rares, mais leur nombre augmente. Outre la RDC, des programmes et des services pour les victimes de violences sexuelles sont proposés au Darfour et en Colombie. D’autres sont prévus en Côte d’Ivoire, en Haïti et au Sénégal.

Dans bien des cas, diverses formes d’assistance spécifiques pour les femmes (soins prénatals, postnatals, rééducation physique, aide à la recherche de parents disparus) sont déjà disponibles. En Iraq et au Népal, par exemple, on met tout particulièrement l’accent sur la sécurité économique des veuves restées seules à la tête d’une famille, qui sont souvent très exposées à diverses formes de violence.

Pourtant, le débat n’est pas clos en ce qui concerne le rôle et la réaction du Mouvement concernant la violence sexuelle et les besoins spécifiques des femmes. Florence Tercier, ex-conseillère sur les femmes et la guerre, explique que selon certains, les programmes sur la violence sexiste risqueraient de remettre en cause l’impératif de secourir toutes les victimes, consacré par le Principe fondamental de l’impartialité, et qui repose sur l’idée que l’assistance doit être dispensée sans distinction, avec les besoins pour seul critère.

On peut répondre à cela que le fait de renforcer une intervention, loin de saper la démarche orientée vers toutes les victimes, renforce plutôt la notion de réponse globale fondée sur «une meilleure compréhension des besoins et des vulnérabilités particulières de certaines catégories de victimes, en l’occurrence les femmes», pour citer l’étude de 2001.

Autre argument : le viol pourrait sortir du mandat strict des interventions d’urgence, puisque dans certains contextes il serait «culturel» ou déjà présent avant l’urgence. Mais comment défendre ce point de vue lorsqu’un conflit ou une catastrophe naturelle provoque une flambée aiguë de violence sexiste ?

Il est un point sur lequel s’accordent la plupart des personnes interrogées dans le cadre de cet article : combattre la violence sexuelle est ardu, en particulier pendant une crise. Les victimes de viol sont difficiles à identifier (voir encadré «Souffrances silencieuses») et les services d’orientation, les organisations partenaires, les refuges ou les ressources sont souvent insuffisants pour réagir comme il conviendrait.

Une action plus énergique du Mouvement sur le terrain exigerait un engagement plus ferme en matière de formation des volontaires et du personnel, plus d’investissements dans les services psychosociaux, une meilleure préparation des services médicaux et de sécurité pour les personnes déplacées, et des ressources pour des délégations et des volontaires déjà submergés par la réaction à la crise.

«Le parcours accompli ces dernières années est impressionnant», affirme Pierre Krähenbühl, directeur des opérations du CICR, mais il s’empresse d’ajouter : «on a encore un bon bout de chemin à faire».

Iolanda Jaquemet
Journaliste indépendante basée au Népal, Iolanda Jaquemet a écrit des articles sur la violence sexuelle pendant les conflits, notamment dans les Balkans et en République démocratique du Congo.
*Prénom fictif.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Les viols systématiques de femmes durant la guerre dans les Balkans en 1992-1995 ont suscité des mouvements revendiquant que les allégations de viol soient intégrées aux procédures intentées pour crimes de guerre. Ci-dessous, deux membres de l’association bosniaque «Femmes victimes de guerre» se joignent à une manifestation à Sarajevo réclamant la justice pour les victimes de viol.
Photo : ©AP Photo/Hidajet Delic

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