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Protéger les témoins

 

Les journalistes sont souvent les premiers à faire connaître la réalité de la guerre et la souffrance des personnes vulnérables. Or, les reporters sont aussi des cibles. Que peuvent faire les humanitaires pour contribuer à leur sécurité et leur permettre de transmettre leur message ?

Tôt dans l’apr ès-midi du 24 mai 2012, Ahmed Addow Anshur, journaliste de radio, traversait à pied le souk Bo’le, un marché du quartier de Dharkenley, à Mogadiscio (Somalie), quand quatre hommes, que des témoins déclarèrent avoir vu s’enfuir sur des motocyclettes, l’abattirent de plusieurs coups de feu.

Anshur, touché à la tête et à la poitrine, mourut sur le coup. C’était le sixième journaliste somalien assassiné dans le pays cette année. Si la tendance actuelle persiste, 2012 pourrait devenir l’une des pires années pour la profession en Somalie depuis 2009, lorsque neuf journalistes furent tués.

«La violence contre les journalistes redouble lors des transitions politiques», explique Mohamed Ibrahim, journaliste somalien indépendant qui est aussi correspondant du New York Times et secrétaire général de l’Union nationale des journalistes somaliens.

«Quand la situation se politise à outrance, chaque groupe tente de manipuler les médias en menaçant ou en tuant des journalistes, explique-t-il. Il y a aussi des gangs indépendants des factions politiques qui pourraient tremper dans ces assassinats.»

Comme pour la plupart des attaques contre des journalistes dans le pays, on ignore l’identité des meurtriers d’Anshur. La majorité des crimes violents contre des reporters ne sont pas élucidés. Selon le Comité pour la protection des journalistes (CPJ), à New York, 41 d’entre eux ont été tués en Somalie depuis 1992, ce qui fait de ce pays le plus dangereux du continent africain pour la profession.

Sur le front souvent flou des conflits actuels, ce sont les journalistes locaux, comme Anshur, qui courent le plus de risques. Les reporters de guerre qui passent d’un pays à l’autre courent des dangers considérables, comme en témoigne le nombre de morts depuis 2011 dans les violences en Libye et en Syrie. Cependant, les journalistes locaux, tout comme les «fixeurs», les traducteurs, les chauffeurs et les collaborateurs des médias qui aident les reporters de guerre internationaux, forment le gros des victimes dans la profession.

«La plupart des journalistes tués sont des reporters locaux qui relatent des faits locaux», confirme Mohamed Keita, qui coordonne les opérations du CPJ en Afrique. «Ils sont bien plus vulnérables que les journalistes internationaux, parce qu’ils ont peu de soutien institutionnel, et parce qu’ils vivent et travaillent dans des pays où la prééminence du droit n’est pas bien établie.»

Espérance de vie : 24 heures

Ce climat de peur a des effets terrifiants sur ceux qui cherchent à témoigner des conséquences des conflits ou de l’insécurité sur la situation humanitaire. «Notre espérance de vie est de 24 heures... renouvelables» : c’est ainsi que Solange Lusiku décrit la situation des journalistes en RDC, où huit journalistes ont trouvé la mort depuis 2006.

Ardente avocate de la liberté de la presse, Solange Lusiku est rédactrice en chef et éditrice du Souverain, journal indépendant de Bukavu, la capitale de la province du Sud-Kivu dans l’est de la RDC, une région malmenée par la violence. Comme bien des journalistes et défenseurs de la presse, elle affirme qu’une presse libre est vitale non seulement pour la démocratie et les droits de l’homme, mais pour toute intervention humanitaire efficace.

«La presse contribue au progrès de la démocratie et favorise aussi l’assistance humanitaire. Les acteurs humanitaires ont besoin des médias pour présenter les faits qui exigent une intervention urgente ou pour alerter la population au sujet d’une situation dangereuse et catastrophique, et même pour informer le public de ce qu’ils ont réalisé.»

Si les reporters ont souvent besoin des groupes humanitaires pour leurs déplacements, pour avoir des chiffres et pour accéder aux zones dangereuses, Solange Lusiku affirme que les organismes de secours ont eux-mêmes besoin des journalistes. «Dans les situations de conflit, une presse indépendante est vitale si nous voulons disposer d’informations fiables, sans censure ni autocensure, ajoute-t-elle. C’est ce qui permet aux humanitaires de planifier et de cadrer leurs interventions.»

C’est pour cela, affirme Mohamed Keita du CPJ, que les groupes humanitaires devraient plaider pour la protection des journalistes. Pendant des catastrophes naturelles telles que la sécheresse en cours dans le Sahel ou dans la Corne de l’Afrique, la situation en matière de liberté des médias dans les pays touchés devrait être intégrée au débat, soutient-il.

«Si un gouvernement s’efforce de minimiser l’étendue de la crise pour sauvegarder l’image du pays, et s’il peut manipuler les chiffres concernant les conséquences humanitaires, cela aura des effets sur l’intervention», explique-t-il.

Une responsabilité humanitaire ?

Quels sont, dans ces conditions, le rôle et la responsabilité des organisations humanitaires à l’égard de la presse ? Les lois qui régissent le conflit armé protègentelles suffisamment ceux qui risquent leur vie pour faire connaître les réalités de la guerre ou d’autres situations d’urgence dangereuses ?

Les événements récents — des meurtres et enlèvements de journalistes en Afghanistan, en Colombie, en Libye, au Pakistan et en Syrie, qui ont suscité un large écho, jusqu’au nombre croissant de victimes (25 morts violentes au 14 juin 2012, selon le CPJ) — amènent à conclure que les journalistes sont de plus en plus vulnérables aux attaques dans les lieux où les besoins d’information sur la situation humanitaire sont les plus criants. Depuis 1992, le CPJ a recensé 919 cas de décès de journalistes causés par des actes de violence. Sur ce total, 70 % étaient des meurtres, 18 % des cas de décès accidentel dans des échanges de tirs et 12 % des morts violentes durant des missions dangereuses.

De nombreuses organisations nationales et mondiales (dont le CPJ, Reporters sans frontières et la Fédération internationale des journalistes) mènent vigoureusement campagne pour la liberté de la presse et pour une meilleure protection des journalistes. La plupart proposent des mesures de formation et des lignes directrices pour les journalistes afin de préserver leur sécurité dans les missions périlleuses et insistent pour que les auteurs de crimes contre des représentants des médias soient poursuivis ; elles lancent même leurs propres enquêtes.

Un emblème pour la presse ?

Certains groupes de presse affirment qu’il est temps de mettre en place des mesures de protection nouvelles et plus vigoureuses, comme un emblème spécial pour la presse, qui seraient codifiées par de nouvelles dispositions de droit international humanitaire (DIH).

Lors d’une conférence internationale sur la protection des journalistes au mois de janvier, Mourad al-Sharif, secrétaire général adjoint de la campagne pour un emblème de la presse (PEC), a réitéré l’appel lancé par son organisation en faveur d’une nouvelle convention internationale protégeant les journalistes.

«Il est essentiel aujourd’hui d’adopter un traité qui garantira un traitement équitable aux professionnels des médias du monde entier», affirme Mourad al-Sharif, qui plaide pour un traité doté d’un système de suivi des violations et de poursuites contre les personnes ciblant des journalistes.

Comme les journalistes sont souvent contraints de se mettre dans des situations périlleuses pour faire leur travail, Mourad al-Sharif estime qu’ils devraient avoir un statut spécial et une protection supérieure à celle dont ils jouissent déjà en tant que civils aux termes des Conventions de Genève et des Protocoles additionnels (voir encadré). La PEC, lancée en 2004, affirme qu’un emblème spécial pour la presse pourrait contribuer à réduire le nombre de décès accidentels de journalistes dans les combats.

Cet appel à une nouvelle convention ne fait cependant pas l’unanimité. De nombreux groupes de soutien aux médias et organisations humanitaires considèrent que plutôt que de créer de nouvelles lois, mieux vaut faire respecter les textes existants.

Pour eux, un statut spécial ou une catégorie de journalistes protégés soulèverait autant de questions nouvelles qu’elle en résoudrait. Par exemple : pourquoi traiter différemment les seuls journalistes ? De nombreuses professions, depuis les ingénieurs en assainissement jusqu’aux médecins, réalisent des activités essentielles qui sauvent des vies pendant les conflits. Faut-il aussi leur accorder une protection spéciale ? Et comment déterminer qui est un journaliste, tout spécialement à notre époque, où les reportages sont souvent réalisés par de simples citoyens équipés d’un téléphone portable ?

Les auteurs du Protocole additionnel I de 1977 s’étaient déjà posé nombre de ces questions; ils décidèrent que la création d’un statut spécial pour les journalistes risquerait d’affaiblir les protections fondamentales accordées à tous les civils. «[T]oute augmentation du nombre de statuts particuliers, accompagnée forcément d’une prolifération de signes protecteurs, tend à affaiblir la valeur protectrice des statuts protégés déjà acceptés», dit ainsi le commentaire du CICR sur les discussions qui ont conduit à l’adoption du Protocole.

Pour le CICR, qui reconnaît depuis longtemps le rôle clé des médias pour faire connaître la réalité brutale de la guerre, la protection des journalistes s’inscrit dans sa stratégie générale consistant à encourager un meilleur respect des mesures existantes de protection des civils prévues par le DIH.

L’un des objectifs clés du Plan d’action quadriennal du CICR pour la mise en oeuvre du droit international humanitaire consiste à encourager les gouvernements à prendre des mesures concrètes pour protéger les journalistes. Les mesures suggérées vont d’une amélioration de la formation des soldats au renforcement de leur système juridique afin de veiller «à ce que [les] violations ne restent pas impunies».

Comme les poursuites en cas de violation du DIH se déroulent souvent devant des tribunaux militaires ou civils de pays signataires des Conventions de Genève, de nombreux juristes affirment que le renforcement des systèmes juridiques nationaux est essentiel pour mettre un terme à l’impunité dont ont généralement bénéficié jusqu’ici les assassins de journalistes (voir tribune libre en p. 1).

Rester en vie

Le véritable impératif, toutefois, demeure d’empêcher que des journalistes soient tués. C’est pourquoi le CICR offre divers services aux journalistes à l’oeuvre dans des zones dangereuses. Depuis 1985, il offre un numéro d’appel d’urgence pour les reporters, les organismes de presse et les familles de journalistes en difficulté.

L’organisation est aussi intervenue au nom de journalistes capturés, détenus, enlevés ou blessés. Tout récemment, le CICR a servi d’intermédiaire neutre entre les parties belligérantes pour permettre la libération, le 30 mai, de Roméo Langlois, journaliste de la chaîne de télévision France 24, capturé à la fin du mois d’avril par les Forces armées révolutionnaires de Colombie.

Lorsque des journalistes sont tués durant les combats, les acteurs du Mouvement aident souvent à récupérer et à rapatrier leurs dépouilles. C’est ainsi que le CICR et le Croissant-Rouge arabe syrien ont aidé au rapatriement des corps de la journaliste américaine Marie Colvin et du photographe français Rémi Ochlik, tués tous deux en Syrie durant le bombardement de Homs en février 2012.

En outre, le CICR et certaines Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge proposent chaque année des dizaines de séances de formation destinées aux journalistes sur la manière de faire face aux événements durant un conflit.

Cette année, le CICR a aussi l’intention de publier un nouvel outil de formation audiovisuel qui, combiné à la formation dispensée par le personnel du CICR, devrait aider les journalistes à mieux décrire ce qu’ils voient, à comprendre quand le droit est violé et à apprendre comment le DIH protège leur sécurité.

«Il ne s’agit pas de faire d’eux des juristes», précise Dorothea Krimitsas, adjointe aux relations publiques au CICR, qui gère la ligne d’urgence et coordonne les efforts de formation des journalistes au DIH. «L’idée est de les aider à trouver les références qui leur sont nécessaires et à s’orienter dans le dédale du droit international humanitaire. »

L’angle humanitaire

Ce type de formation peut avoir des conséquences directes et importantes sur la manière dont sont transmises les nouvelles en temps de guerre, explique Tania Mehanna, journaliste chevronnée qui a couvert de nombreux conflits pour la Société libanaise de radio-télédiffusion. Elle a aussi participé à plusieurs ateliers du CICR sur le DIH et le journalisme.

Alors qu’elle couvrait les guerres en Afghanistan, en Irak et au Liban, elle a souvent été confrontée à des choix difficiles. L’une des questions qui s’est posée durant chacun de ces conflits était de savoir comment étaient utilisées certaines armes, y compris des armes à sousmunitions et des agents incendiaires, comme le napalm et le phosphore blanc.

«Quand vous écrivez sur des armes interdites, ou qui ne sont autorisées que dans certaines circonstances, ce type d’information peut être très utile pour écrire un article, explique-t-elle. Mais il faut être prudent. Il faut avoir une certitude totale avant d’écrire que des armes particulières ont vraiment été employées, car ce que vous écrivez aura des conséquences. Si, par la suite, un procès a lieu devant un tribunal international, votre article pourrait être utilisé par l’accusation ou par la défense.»

Pour les journalistes qui travaillent dans des pays comme la Somalie, ce type de formation professionnelle est vital, affirme Mohamed Ibrahim, un journaliste somalien. «La plupart des journalistes ici sont des jeunes qui gagnent très peu d’argent, pas assez pour couvrir leurs besoins quotidiens; comme la guerre dure depuis vingt ans, il n’y a pas d’école ni d’institut de journalisme. La plupart des journalistes somaliens ne connaissent pas les dispositions du droit international, ou des normes des Conventions de Genève, relatives à leur travail dans les conflits.»

Selon lui, renforcer les normes professionnelles et la déontologie — encourager l’idée que les journalistes sont indépendants et ne prennent pas parti dans la vie politique ni dans le conflit — est une autre mesure qui pourrait contribuer à faire du journalisme une carrière professionnelle plus sûre en Somalie.

Dans des lieux comme la Somalie, poursuit-il, les journalistes écrivent souvent sur des sujets liés au DIH, qu’ils le veuillent ou non. Une meilleure connaissance des principes humanitaires comme des principes du journalisme pourrait non seulement sauver des journalistes, mais aussi les aider à faire connaître le sort d’autres personnes vulnérables victimes des conflits et des catastrophes naturelles.

«Pendant la sécheresse, les journalistes somaliens ont fait un gros travail ici, ils ont fait de leur mieux, expliquet- il. Mais il leur faut davantage de compétences pour mieux savoir comment s’y prendre dans cette situation aussi difficile et dangereuse.»


Sans des journalistes comme le photographe français Rémi Ochlik, le monde ne serait pas informé d’événements de grande portée humanitaire. Avant d’être tué en février dans la ville syrienne assiégée de Homs aux côtés de la correspondante américaine Marie Colvin, il avait travaillé en Haïti, en République démocratique du Congo et en Libye. On le voit ici au Caire (Égypte) en novembre 2011, pendant les troubles civils.
Photo : ©REUTERS/Julien de Rosa, avec l’autorisation de www.alertnet.org

 

Témoigner

En temps de guerre ou de catastrophe naturelle, les journalistes et les humanitaires ont des priorités très différentes. Les premiers veulent transmettre un récit, servir de témoin des faits qui se déroulent sur le terrain. Les humanitaires veulent acheminer l’assistance nécessaire à la survie de la population.

Ces impératifs, pourtant, se recoupent. Pour les groupes humanitaires, les journalistes peuvent aider à faire connaître le sort des personnes les plus vulnérables, et leurs articles peuvent susciter une réaction internationale ou locale. Pour les journalistes, les groupes humanitaires fournissent souvent les informations et les possibilités d’accès dont ils ont besoin pour leur travail.

Malheureusement, les journalistes, comme les agents humanitaires, sont souvent exposés à des risques considérables dans l’exercice de leur métier. Les conflits en Libye, en Syrie et au Yémen, ainsi que les troubles en Égypte et en Tunisie, ont fait de l’année 2011 l’une des plus meurtrières pour les journalistes. Ceux qui couvrent des zones d’insécurité ou de conflit en Colombie, en République démocratique du Congo (RDC), en Irak ou au Pakistan, affrontent la mort même dans leur travail quotidien sur la politique, l’économie, la criminalité ou les catastrophes naturelles.

Le paysage médiatique évolue de nos jours plus vite encore que la nature du conflit. Parallèlement à la prolifération des armes légères et des groupes armés, les blogueurs et les journalistes en herbe, souvent équipés d’un simple téléphone et d’un ordinateur portables, diffusent des images directement dans le monde entier à partir de zones auxquelles les médias traditionnels n’ont pas accès.

Dans ce monde de violence et de technologie avancée, faut-il prévoir une protection accrue, au titre des Conventions de Genève et des Protocoles additionnels, pour les journalistes qui couvrent des crises aux conséquences humanitaires ? Les groupes humanitaires ont-ils la responsabilité de défendre la cause des journalistes, qui sous certains aspects pourraient être considérés comme un groupe vulnérable ? Consultez notre site web, www.redcross.int, pour en savoir plus.

 

«Il faut être prudent. Si, par la suite, un procès a lieu devant un tribunal international, votre article pourrait être utilisé par l’accusation ou par la défense.»
Tania Mehanna
, journaliste de la Société libanaise de radio-télédiffusion et correspondante chevronnée dans des conflits internationaux

 


La grande majorité des journalistes tués dans l’exercice de leur profession sont des reporters locaux, délibérément pris pour cible. Sur cette image, des journalistes somaliens portent le corps sans vie de leur collègue Abdisalan Sheikh Hasan lors de ses funérailles à Mogadiscio, en décembre 2011. Photo : ©REUTERS/Ismail Taxta, avec l’autorisation de www.alertnet.org

 

Le bloc-notes
du reporter

Comment suis-je protégé ? En vertu de l’article 79 du Protocole additionnel I aux Conventions de Genève, les journalistes sont protégés au même titre que tout autre civil ou noncombattant, aussi longtemps qu’ils ne participent pas aux hostilités. Ils n’ont pas de statut spécial lié au travail dangereux qu’ils effectuent. Cependant, l’article 79 évoque spécifiquement les journalistes et leur garantit toute la protection qui est accordée aux civils en temps de conflit armé. Les journalistes accrédités en tant que correspondants de guerre auprès des forces armées bénéficient du statut de prisonnier de guerre en cas de capture.

Les journalistes employés par les forces armées sont-ils protégés? Les journalistes qui travaillent comme correspondants ou qui sont employés par un service de l’armée peuvent être considérés comme des cibles de guerre légitimes, mais ils bénéficient aussi, en cas de capture, de la même protection que les soldats.

Zone grise : dois-je m’«embarquer»? Les journalistes peuvent choisir d’être pris en charge par l’armée («embarqués»). Cela signifie voyager avec les unités militaires et respecter leurs règles de sécurité. Au regard du DIH, les journalistes «embarqués» sont protégés comme des civils, mais ils ne jouissent pas d’un statut spécial au regard du droit s’ils n’ont pas été accrédités par les forces armées en tant que correspondants de guerre officiels. En outre, les unités avec lesquelles ils voyagent peuvent être considérées comme une cible militaire légitime. De nombreux journalistes préfèrent éviter ce statut car il peut limiter leur liberté de se déplacer et de travailler en toute indépendance.

 

«Dans les situations de conflit, une presse indépendante est vitale si nous voulons disposer d’informations fiables, sans censure ni autocensure.»
Solange Lusiku
, rédactrice en chef du journal Le Souverain, à Bukavu (RDC)

 


Photo : ©Wendy Bashi/IPS

«Témoins indésirables»

Trois questions à Solange Lusiku, rédactrice en chef et éditrice du Souverain, journal indépendant de l’est de la RDC.
Pensez-vous que les journalistes locaux courent plus de risques que les internationaux ? Non. Je pense qu’une fois sur le terrain, le danger est le même pour tout le monde. Local ou étranger, nous sommes tous journalistes. Ceci dit, je me rappelle qu’un jour où des atrocités furent commises à Kaniola, un village sur le territoire de Walungu, à plus de 50 km de Bukavu — des hommes, des femmes et des enfants furent abattus comme du bétail —, tout ce que j’avais enregistré a été effacé par les rebelles, alors qu’ils n’ont pas osé faire de même avec un journaliste étranger.
Avez-vous l’impression que les lois de la guerre vous protègent ? Non. Dans l’est de la RDC, les seigneurs de la guerre et les combattants ne connaissent rien au droit des conflits armés. Dès qu’ils ont une arme en mains, ils peuvent tirer sur qui ils veulent, quand ils veulent. Et les journalistes sont des témoins gênants : mieux vaut s’en débarrasser.
Pensez-vous que la protection des journalistes pourrait être renforcée ? Oui. Protéger les journalistes est une priorité absolue, parce que leur travail permet de faire savoir ce qui se passe réellement. Quand les armes commencent à tirer, les journalistes ne savent pas comment se protéger. Il est indispensable de former les journalistes pour leur propre sécurité.

 

«Comme la guerre dure depuis vingt ans, il n’y a pas d’école ni d’institut de journalisme. La plupart des journalistes somaliens ne connaissent pas les dispositions du droit international, ou des normes des Conventions de Genève, relatives à leur travail dans les confl its.»
Mohamed Ibrahim
, journaliste indépendant et correspondant du New York Times à Mogadiscio (Somalie)



L’unique survivant d’un massacre retrouve sa maison en ruines après que l’armée bosniaque a repris son village aux forces serbes à l’automne de 1995. Il se tient à l’emplacement de ce que l’on pense être une fosse commune contenant les cadavres de 69 personnes, dont sa famille.
Photo: ©Ron Haviv/VII


En 2011, des journalistes, dont Ron Haviv, ont découvert de nombreux corps dans un hôpital de Tripoli où des exécutions semblaient avoir eu lieu. Photo: ©Ron Haviv/VII

Pour d’autres exemples de journalistes évoquant le droit international humanitaire, voir www.redcross.int

Témoin de crimes de guerre

Les images de photographes tels que Ron Haviv servent souvent à faire entendre les sans-voix et à porter témoignage. En Bosnie, aux côtés des forces paramilitaires serbes en 1992, il a immortalisé l’exécution de civils bosniaques, dans le cadre de ce que l’on appellerait plus tard la «purification ethnique». Plus récemment, en RDC, il a photographié les tentatives des parties au conflit de déplacer des populations et de se rendre maîtres de l’accès à la nourriture et aux médicaments. Dans un entretien récent, il a expliqué comment le journalisme pouvait contribuer à révéler des violations du droit humanitaire.
Lorsque vous êtes témoin d’une atrocité, comme une exécution, à quoi pensez-vous ? La première question qui me traverse l’esprit est : puis-je faire quoi que ce soit pour empêcher cela ? Souvent, ma présence — celle d’un témoin, d’un étranger — permet de changer le cours des événements. Mais c’est très précaire. Il est arrivé dans un petit nombre de cas qu’un meurtre se déroule devant moi sans que je puisse rien faire pour l’empêcher, et que l’on m’interdise de photographier. Ainsi, il n’y avait pas de preuve. Je me suis donc promis que si je me trouvais à nouveau dans cette situation et que je ne pouvais rien faire pour empêcher l’événement, il fallait que je puisse au moins prendre une photographie servant de preuve. Pour que, au moins, ces personnes ne soient pas mortes en vain.
Les images des exécutions ont-elles eu un effet ? Ces photographies ont été publiées dans de nombreux magazines avant même que soit tiré le premier coup de feu à Sarajevo, et j’étais persuadé que c’était une preuve de la purification ethnique dont tout le monde parlait, et que la communauté internationale allait réagir. Mais au début, les photographies n’ont eu aucun effet. Elles ont ensuite été utilisées par les Bosniaques comme outil de propagande, pour inciter les gens à les soutenir. Plus tard, elles ont servi, à La Haye, à inculper diverses personnes impliquées dans des crimes de guerre dans l’ex-Yougoslavie.
Pendant vos reportages récents sur la guerre en Libye, vous avez pris, avec d’autres, des photographies très impressionnantes d’un hôpital de Tripoli où des signes montraient que des gens avaient été attachés et exécutés. Les fidèles de Kadhafi exécutaient des rebelles. Parallèlement, cependant, il était clair que des partisans de Kadhafi étaient aussi exécutés par les rebelles. Concernant ces lieux, il était très important, d’abord de faire connaître ces faits, et deuxièmement que les organisations chargées d’enquêter sachent où commencer leur travail. Pour que la réconciliation soit possible, les gens doivent comprendre ce qui s’est passé durant la transition.

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