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La poliomyélite frappe souvent les enfants et ses effets invalidants peuvent marquer leur vie tout entière. Les jeunes qui grandissent dans des conditions déjà difficiles sont exposés à une existence de misère et d’épreuves dues à la paralysie. Ici, trois jeunes poliomyélitiques attendent une séance de thérapie dans un établissement de l’organisation «StandProud» à Kinshasa, la capitale de la République démocratique du Congo.
Photo : ©REUTERS/Finbarr O’Reilly

 

La goutte ultime

 

Les agents de santé l’affirment : il est désormais possible de vaincre la poliomyélite et de remporter ainsi le plus grand triomphe de santé publique depuis l’éradication de la variole.

En ouvrant sa porte, dans son village près d’Abuja, la capitale du Nigéria, en ce jour de mai 2013, Hopset Mohammad ne s’étonne guère de trouver sur son seuil un groupe d’agents de vaccination antipoliomyélitique. Ce n’est pas leur première visite; elle est toute prête à les renvoyer une nouvelle fois.

«J’ai cinq enfants, leur annonce-t-elle fièrement en haoussa, sa langue natale, et aucun d’entre eux n’a été vacciné; pourtant, ils ne sont pas tombés malades.»

Lors du dernier passage des agents, Hopset a bien dit à son mari que les gouttes de vaccin ne semblaient pas faire de mal aux autres enfants. Mais son époux a rétorqué que nul ne pouvait dire ce qu’il en serait dans vingt ans, et il s’est opposé à la vaccination.

Comme la poliomyélite touche surtout les enfants de moins de 5 ans, les agents de santé souhaitent surtout vacciner le benjamin. Ils écoutent les explications de la mère, non sans surprise pour certains d’entre eux. D’habitude, lorsque les parents refusent la vaccination, c’est parce qu’ils ont entendu dire qu’elle va immédiatement nuire aux enfants.

Contrarié par le refus de Hopset, Rilwanu Mohammed, secrétaire exécutif du conseil régional de soins de santé et l’un des agents, lui demande le numéro de téléphone de son mari, et l’appelle grâce à son téléphone portable pour le convaincre. Ses collègues examinent les doigts des jeunes enfants passant par là; ceux qui ont été vaccinés au cours de la semaine écoulée portent une marque indélébile sur un ongle.

Qu’est-ce que la poliomyélite?

C’est une infection virale très contagieuse qui cible surtout les personnes les plus fragiles : les enfants, les femmes enceintes et les personnes dont le système immunitaire est affaibli. Le virus apparaît généralement dans l’environnement par les excréments d’une personne infectée et se répand par l’eau ou par la nourriture contaminées

«Le père n’a jamais été vacciné, annonce Rilwanu Mohammed. Le petit est vulnérable, il faut le vacciner.» Ce risque a beau être faible par rapport à des maladies mortelles plus courantes comme la dysenterie, le paludisme ou la rougeole, explique-t-il, la poliomyélite peut être totalement prévenue. Elle peut aussi se répandre comme une traînée de poudre; un seul cas peut provoquer une flambée dans la région.

Le sprint final

La plupart des gens acceptent la vaccination, mais cet échange sur le seuil de la maison de Hopset Mohammad est un bon exemple des difficultés auxquelles se heurtent les agents de santé, partout dans le monde, dans la phase finale de l’éradication de la poliomyélite.

Pour atteindre une immunité collective dans des zones exposées à cette maladie mortelle et invalidante, le vaccin doit être administré à au moins 90 % des enfants, dans des communautés où l’hygiène est souvent défaillante, où l’accès aux soins de santé est limité, et où médecine et vaccins se heurtent fréquemment à une hostilité profondément ancrée.

Pour toucher «le cinquième enfant» — comme disent parfois les professionnels pour désigner les 20 % résiduels d’enfants vivant dans des zones distantes ou difficiles d’accès à cause du manque d’infrastructures, des troubles civils ou des conflits —, ce type de communication directe est indispensable. On ne compte plus que trois pays où la poliomyélite est encore considérée endémique : l’Afghanistan, le Nigéria et le Pakistan. Les cas sont en général isolés, dans des zones bien précises où l’insécurité et la violence armée rendent difficile, voire périlleuse, toute action pour assurer la couverture universelle.

C’est ainsi qu’au Nigéria, les combats dans le nord-est du pays relèguent un grand nombre de communautés hors d’atteinte de presque toutes les initiatives de santé. Borno et Yobe, deux des trois États où règne l’état d’urgence, regroupent aujourd’hui 69 % des cas de poliomyélite sauvage (causés par le poliovirus sauvage, par opposition au virus de souche vaccinale).

En parallèle, certains dirigeants communautaires et religieux connus mènent au Nigéria une campagne active contre de nombreux vaccins, et en particulier le vaccin antipoliomyélitique, affirmant (entre autres) que la vaccination fait partie d’une conspiration étrangère pour stériliser les jeunes femmes.

Au Nigéria et au Pakistan, les attaques directes contre les agents de santé se multiplient. En février, neuf agents de santé locaux ont été abattus dans la ville de Kano, au nord du Nigéria, alors qu’ils préparaient des vaccinations contre la poliomyélite. Au Pakistan, une vingtaine de personnes ont perdu la vie depuis le mois de juillet 2012 dans plusieurs attaques contre des équipes de vaccination.

Le paradoxe de la poliomyélite

Il y a pourtant des motifs d’espoir, malgré ces faits tragiques. Depuis le lancement, en 1988, de l’Initiative mondiale pour l’éradication de la poliomyélite, le nombre de cas a chuté de plus de 99 %. On comptait encore quelque 350 000 cas par an à l’époque, alors qu’ils n’étaient plus que 223 signalés en 2012. Dans le même temps, le nombre de pays où la maladie est endémique a passé de 125 à 3. Aucun cas n’a été signalé dans l’hémisphère occidental depuis vingt ans; l’Europe a été déclarée «indemne de poliomyélite» en 2002.

Et pourtant, l’éradication n’est toujours pas au rendez-vous. Des échéances et des jalons essentiels ont été manqués; la volonté politique s’est émoussée. Certains s’interrogent : pourquoi concentrer les efforts sur l’éradication d’une maladie qui touche relativement peu de personnes par rapport à d’autres grands fléaux mortels comme le VIH, la tuberculose, le paludisme et la dengue ?

Dans les zones de conflit, la neutralité et l’impartialité du Mouvement sont des atouts clés. Le Croissant-Rouge afghan, par exemple, pratique régulièrement la vaccination dans des communautés déchirées par la guerre. Le CICR joue aussi un rôle en facilitant l’accès aux agents de santé.
Photo :© FICR

C’est entre 2000 et 2010, une période frustrante durant laquelle le nombre de cas de poliomyélite est resté stable — à 1000 par an environ —, que les partenaires dans l’éradication de la maladie ont retenu des leçons essentielles sur cette maladie, explique le docteur Bruce Aylward, sous-directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) chargé de la poliomyélite, des situations d’urgence et de la collaboration avec les pays.

Ces enseignements ont conduit, au cours des années récentes, à des progrès importants qui ont relancé les efforts mondiaux pour l’éradication de la poliomyélite. «Nous sommes à un tournant, assure-t-il. Le niveau de volonté politique et le soutien des donateurs sont sans précédent.»

Plusieurs événements déterminants se sont produits depuis 2009. Une amélioration de la compréhension et du suivi de la diffusion de la maladie, la création d’un comité de suivi indépendant qui contraint l’OMS et les gouvernements à rendre compte de leur action, l’engagement croissant de la Fondation Bill et Melinda Gates, la proclamation de la poliomyélite comme urgence programmatique pour la santé mondiale par l’Assemblée mondiale de la Santé, et des avancées notables concernant les vaccins oraux contre la poliomyélite.

«Avec un
peu
d’aide,
je pourrais

retourner
à l’école et

cesser de
mendier.»

Oumar Mahmoud,
poliomyélitique
âgé de 20 ans,
qui mendie en se
déplaçant sur une
planche à roulettes
de sa fabrication
dans un marché
bondé à Abuja
(Nigéria)

En parallèle, les efforts d’éradication sur le terrain donnent aussi des raisons d’espérer. Ainsi, l’Afghanistan a réussi (avec l’aide du Croissant-Rouge afghan) à réduire fortement le nombre de cas de poliomyélite grâce à des dispensaires mobiles et permanents et aux journées nationales de vaccination.

L’Inde est un autre exemple parlant. «L’effort gigantesque réalisé en Inde, avec des centaines de milliers d’agents de vaccination faisant du porte-à-porte, a eu un écho dans le monde entier», assure Bruce Aylward. «Puis [en 2011], l’Inde a interrompu la transmission de la poliomyélite. Ce fut un événement de grande portée : chacun a alors compris que la tâche était possible... alors que nombreux étaient ceux qui pensaient que l’Inde n’y parviendrait jamais.»

L’élan n’a cessé, depuis, de s’amplifier. Au mois d’avril, des dirigeants du monde entier étaient réunis à Abou Dhabi, avec des donateurs, à l’occasion du Sommet mondial sur les vaccins, pour approuver un plan de six ans, doté de 5,5 milliards de dollars É.-U., qui vise l’éradication de la poliomyélite d’ici à 2018. Les donateurs se sont déjà engagés à couvrir les trois quarts du montant prévu; la Fondation Bill et Melinda Gates a ainsi promis 1,8 milliard de dollars. Bill Gates s’est joint à d’autres protagonistes — dont la FICR — pour appeler d’autres donateurs à couvrir la somme restante (1,5 milliard de dollars). Michael Bloomberg, magnat de la presse et maire de New York, s’est engagé depuis à hauteur de 100 millions de dollars.

Bien que le programme mondial d’éradication de la poliomyélite ne soit pas entièrement financé, l’éradication de la maladie est possible, à en croire Carol Pandak, la directrice du programme PolioPlus de Rotary International, un acteur important et de longue date de la lutte contre la poliomyélite. Il faudra plus que de l’argent, cependant, pour parachever cette tâche, prévient-elle.

 

Éradiquer la poliomyélite exige de la persévérance. Contrarié par le refus de la mère d’autoriser la vaccination de son fils, Rilwanu Mohammed, le secrétaire exécutif d’un conseil régional de santé du Nigéria, appelle le père de l’enfant pour obtenir son consentement.
Photo : ©Heather Murdock/FICR

«Lorsque des opérations militaires sont en cours, les campagnes de vaccination sont difficiles, explique-telle. À cela s’ajoutent des questions de géographie : il y a des communautés rurales très isolées qui n’ont pour ainsi dire jamais bénéficié d’interventions sanitaires.»

Ajoutons à cela qu’à notre époque de grande mobilité, la poliomyélite voyage. Quelques semaines après le Sommet mondial sur les vaccins, deux nouvelles flambées se produisaient au Kenya et en Somalie, dans des zones d’où la maladie avait disparu, mais où les niveaux de vaccination étaient faibles. La FICR a attribué à la Croix-Rouge du Kenya 147 000 dollars du Fonds d’urgence pour les secours lors de catastrophes afin de soutenir la vaccination antipoliomyélitique d’urgence dans cinq districts (y compris dans le camp de réfugiés de Dadaab). Plus de 1000 volontaires, répartis en équipes de 20, ont fait du porte-à-porte, visitant églises, mosquées et centres communautaires pour diffuser le message et préenregistrer les enfants.

Pour Siddharth Chatterjee, diplomate en chef et directeur des partenariats stratégiques à la FICR, cette réaction rapide montre comment le réseau de volontaires du Mouvement, fortement implanté dans les communautés, peut rapidement toucher des collectivités difficiles d’accès. La campagne d’éradication de la poliomyélite peut aussi, selon lui, aider la FICR et les Sociétés nationales à renforcer les premiers secours à assise communautaire et les systèmes de soins destinés aux personnes les plus vulnérables.

«En nous associant à cet effort, nous pouvons aussi renforcer la valeur des systèmes de santé communautaires et améliorer le taux de vaccination contre d’autres maladies, ce qui améliorera l’état de santé, les moyens d’existence et le développement humain de base des groupes les plus vulnérables.»

«Oublier la mendicité»

Tout comme les philanthropes d’envergure mondiale, les organisations de santé et les humanitaires, les jeunes poliomyélitiques des rues d’Abuja (Nigéria) lancent aussi, à une échelle bien plus modeste, des appels aux donateurs.

Oumar Mahmoud, 20 ans, circule dans les allées bondées du marché sur une planche à roulettes confectionnée par ses soins, des sandales roses aux mains pour les protéger du contact avec le sol, tout en demandant l’aumône . Ses jambes, inertes depuis sa petite enfance, sont repliées sous son corps. Comme bien d’autres poliomyélitiques, il n’a pu trouver d’autre occupation que la mendicité. «Avec un peu d’aide, je pourrais retourner à l’école et cesser de mendier.»

Certaines victimes de la maladie reçoivent un soutien dans des centres orthopédiques (dont certains administrés par le CICR dans des pays comme l’Afghanistan, le Pakistan et le Soudan du Sud), mais ces services sont loin d’être universels. Pour bien des malades, la poliomyélite est une condamnation à une vie de pauvreté, de mendicité et d’épreuves.

«On nous dit :
“Pourquoi insistez-
vous
autant sur
la polio alors que
mon enfant est
mort de diarrhée ?”
Certaines personnes
s’indignent. Il
faut tenir compte
des besoins des
communautés.»

Javier Barrera,
chef de la délégation
de la FICR au Nigéria

L’éradication coûte cher, mais nombreux sont ceux qui évoquent les cas tels que celui d’Oumar pour montrer que le coût de la maladie, à long terme, est encore bien plus élevé. En 2010, la revue Vaccine écrivait qu’en termes économiques, l’éradication permettrait d’économiser entre 40 et 50 milliards de dollars d’ici à 2035, en évitant 8 millions de cas de paralysie. «Et le jour où plus aucun cas ne sera signalé, ajoute Bruce Aylward, ce bénéfice deviendra permanent.»

Dans son bureau d’Abuja, Javier Barrera, qui dirige la délégation de la FICR au Nigéria, explique qu’en ce moment, les organisations humanitaires sont galvanisées, en partie parce qu’un rêve qui paraissait utopique — un monde délivré de la poliomyélite — pourrait maintenant être à portée de main. «On sent que le but est proche et que nous pourrions franchir un tournant dans l’histoire de l’action humanitaire.»

Pourquoi la poliomyélite ?

Pour que ce rêve se réalise, cependant, il faudra redoubler d’efforts pour convaincre la population d’accepter la vaccination. La raison la plus courante du refus dans certaines communautés, explique Javier Barrera, est la défiance à l’égard des agents de santé qui proposent un vaccin contre une maladie rare mais ne proposent pas d’aide pour des maux courants.

«On nous dit : “Pourquoi insistez-vous autant sur la polio alors que mon enfant est mort de diarrhée ?” Certaines personnes s’indignent. Il faut tenir compte des besoins des communautés.»

Au rez-de-chaussée du bureau de la Croix-Rouge du Nigéria, les agents de santé confirment que s’ils avaient les moyens de répondre à d’autres problèmes de santé — comme le paludisme, qui tue chaque année des centaines de milliers de Nigérians — , il leur serait plus facile de combattre la poliomyélite.

On peut cependant convaincre les gens d’accepter la vaccination, assurent-ils, par des campagnes éducatives. Les équipes antipolio sont précédées, dans les agglomérations et les villages, par des volontaires de la Croix-Rouge du Nigéria qui s’y rendent avec mégaphones, slogans et photographies d’enfants victimes de la maladie. «Ce n’est pas que les villageois soient vraiment ignorants, explique le docteur Alatta Ogba Uchenna, qui dirige le département des soins de santé de la Société nationale, mais ils ne disposent pas de ces informations précises.»

La poliomyélite en chiffres

• La maladie touche principalement les enfants de moins de 5 ans.
• Une infection sur 200 aboutit à une paralysie irréversible.
• 5 à 10 % des personnes paralysées meurent lorsque leurs muscles respiratoires sont touchés.
• On distingue trois types de poliovirus sauvage (types 1, 2 et 3). Le virus de type 2 n’a plus été signalé depuis 1999.

Source : Organisation mondiale de la Sant

Étant donné la défiance présente dans de nombreuses communautés, la meilleure manière de procéder, selon certains experts, serait d’intégrer la vaccination antipoliomyélitique à l’expansion et à l’amélioration de soins de santé communautaires à grande échelle.

Les campagnes d’éradication sont souvent des projets ponctuels «verticaux», dans lesquels les volontaires ou les agents de santé vont de maison en maison ou organisent de grandes manifestations axées exclusivement sur la poliomyélite pendant un ou deux jours dans un village. Cette démarche a été très efficace dans certaines zones, mais les lieux où la maladie persiste encore exigent sans doute une démarche différente, suggère le docteur Terhi Heinäsmäki, coordonnatrice de santé de la FICR pour la zone Asie-Pacifique, qui englobe l’Afghanistan et le Pakistan.

«Les programmes verticaux peuvent porter des fruits dans un pays comme l’Inde, épargnée par les conflits, dit-elle. En revanche, quand des hostilités font rage, ou quand les problèmes de sécurité ou la réticence des communautés nous barrent la route, une démarche plus globale devient nécessaire.»

«Avant toute chose, il faut gagner la confiance de la communauté. Pour cela, il faut écouter les habitants et s’occuper des autres problèmes de santé qui les préoccupent; la vaccination antipoliomyélitique peut alors être incluse dans ces mesures.»

D’autres questions méritent réflexion, selon certaines des personnes consultées pour cet article. En consacrant notre temps et nos ressources à la tâche coûteuse d’éradiquer la poliomyélite, plutôt que de la contenir, n’allons-nous pas manquer de moyens pour combattre des maladies plus meurtrières, compromettant notre impartialité et la priorité due aux personnes les plus vulnérables, tout cela au nom d’un objectif international de santé publique ? Par ailleurs, les efforts d’éradication de la poliomyélite ne pourraient-ils pas contribuer à renforcer et étendre les systèmes de santé locaux pour améliorer l’universalité de tous les services de santé pour les populations vulnérables ?

Ces deux options ne s’excluent pas nécessairement. Le plan stratégique de l’Initiative mondiale pour l’éradication de la poliomyélite évoque la nécessité d’améliorer la santé communautaire par la vaccination de routine et par l’édification de systèmes durables de santé publique.

Bruce Aylward, pourtant, l’affirme : il ne suffit pas d’améliorer les services de santé et de maintenir un programme régulier de vaccination. «L’éradication consiste à toucher des enfants auxquels personne d’autre n’a accès, martèle-t-il. Et nous devons mettre dans les mains des communautés les outils qui leur permettront de vacciner leurs enfants.»

«C’est ici que la Croix-Rouge et le Croissant-Rouge sont infiniment précieux», poursuit-il en évoquant l’implantation communautaire du réseau de volontaires du Mouvement.

Bruce Aylward reconnaît que la façon dont certaines campagnes ont été menées a pu, dans certaines régions, susciter la défiance. Si les théories du complot ont pu prendre racine, il faut y voir un échec du programme antipoliomyélitique de l’OMS, dit-il, en ajoutant qu’il accepte une critique formulée récemment par le comité de suivi indépendant de l’Initiative mondiale pour l’éradication de la poliomyélite : les activités de l’OMS en matière de communication avec les communautés touchées laissent à désirer.

Il admet cependant aussi qu’il ne suffit pas, une fois vacciné le «cinquième enfant» contre la poliomyélite, de tourner les talons. «On ne peut pas, le programme terminé, boucler ses valises et rentrer chez soi. Tout cela doit déboucher sur autre chose, affirme Bruce Aylward. L’accès au “cinquième enfant” : voilà l’acquis de la lutte antipolio que nous devons préserver.»

La dernière ligne droite

Au bureau de la Croix-Rouge du Nigéria à Kaduna, Bright Charles, le coordonnateur chargé de la gestion des situations d’urgence dans l’État, ajoute que les combats et les catastrophes naturelles pèsent aussi lourdement sur les initiatives sanitaires. Les agents de santé ne peuvent pas parcourir les villages pour toucher les enfants sous les tirs, sous les bombes ou pendant les inondations.

Quand survient une catastrophe, explique-t-il, les tournées de vaccination sont interrompues. Les enfants risquent davantage de tomber malades dans des camps surpeuplés et sans hygiène après avoir fui la catastrophe. Toutefois, ajoute-t-il, ces camps accueillent souvent des personnes venues de zones périphériques, et les agents de vaccination ont parfois pu saisir l’occasion pour vacciner des enfants en nombre pendant qu’ils attendaient la décrue ou la fin des combats.

Cependant, même dans les zones du nord du Nigéria, suffisamment sûres pour pratiquer la vaccination, l’idéologie des opposants à la vaccination augmente aussi le nombre de familles qui s’opposent au vaccin. «Il arrive que les habitants enferment les enfants à clé dans une pièce, raconte Baupme, l’un des volontaires qui stationne devant la maison de Hopset. Nous leur disons : «je sais que vous avez des enfants à l’intérieur.»

Rilwanu Mohammed vient d’achever sa conversation téléphonique avec le mari de Hopset, et il rend compte de l’échange à Hopset, qui l’écoute patiemment avant de parler à son mari à son tour.

Sa permission obtenue, elle donne son accord; les agents entourent alors le plus jeune des enfants. Une femme lui tient la bouche ouverte tandis que Baupme y fait tomber les gouttes de vaccin. Une larme mouille les yeux de l’enfant, mais dès que le goût amer s’estompe, il retrouve son calme et les adultes le rendent à sa mère.

Heather Murdock
Journaliste indépendante basée à Abuja (Nigéria).

 

Brève histoire de la poliomyélite

 

Les premiers signes
Cette stèle égyptienne du XIVe siècle av. J.-C. montre un prêtre avec une canne et une déformation du pied caractéristique de la poliomyélite. À l’ère moderne, les premières épidémies sont alimentées par l’essor urbain après la révolution industrielle.

 

1905 Découverte de la nature contagieuse de la poliomyélite
Les chercheurs découvrent aussi que la maladie peut être présente chez des personnes qui ne souffrent pas d’une forme grave.

 

1908 Identification du poliovirus
Deux médecins annoncent à Vienne que la poliomyélite est causée par un virus.

 

1910 Découverte des anticorps
Des chercheurs identifient chez le singe et l’homme des substances qui neutralisent les anticorps de la poliomyélite, ce qui signifie qu’un vaccin pourrait stimuler la production d’anticorps afin de combattre la maladie.

 

1916 Épidémie à New York
New York est touchée : plus de 9000 malades, 2343 décès. Dans le pays entier, on compte 27 000 malades et 6000 morts.

 

1929 Le poumon d’acier
Deux médecins inventent le poumon d’acier, appareil d’assistance respiratoire pour les patients atteints de poliomyélite paralytique.

Photo : ©National Museum of Health and Medicine

 

1935 Des Sociétés nationales aident les victimes de la poliomyélite de diverses manières. En Nouvelle-Zélande, les sections de la Croix-Rouge se joignent aux activités du Rotary Club et d’autres organisations en faveur des malades.

 

Les essais de vaccin provoquent une catastrophe
Une série d’essais réalisés sur 10 000 enfants aux Etats-Unis cause une catastrophe : plusieurs enfants meurent, de nombreux autres sont paralysés, tombent malades ou souffrent de réactions allergiques.

 

1949 Identification de trois types de poliovirus

 

1952 Flambées de poliomyélite
57 628 cas sont signalés aux États-Unis, dont plus de 21 000 cas de poliomyélite paralytique. La Croix-Rouge américaine secourt les victimes dans divers hôpitaux et centres communautaires.

 

1954 Essais de vaccin à grande échelle aux États-Unis
Plus de 1,3 million d’enfants y participent. Ci-contre, un enfant est vacciné tandis qu’il regarde le concepteur du vaccin, Jonas Salk, vacciner un enfant à la télévision.

Photo : ©AFP ImageForum

1955 Annonce des résultats
Les essais montrent que le vaccin a une efficacité de 80 à 90 %. Il est largement distribué et utilisé.

 

1957 Test d’un vaccin oral au Congo belge
Le pays (l’actuelle République démocratique du Congo) entre ensuite dans une période de troubles politiques et sociaux, ce qui complique le suivi des personnes vaccinées. Après une épidémie en Hongrie, la Ligue des Sociétés de la Croix-Rouge lance un appel pour que la Croix-Rouge hongroise reçoive en prêt des poumons d’acier et autres dispositifs d’assistance respiratoire.

 

1962 Le rôle du Mouvement se renforce
Avec la multiplication des campagnes de vaccination, le rôle des Sociétés nationales prend de l’importance. La Croix-Rouge cubaine, par exemple, participe à une campagne qui touche près de 1,9 million d’enfants.

 

1979 Éradication de la variole
Cette maladie mortelle, qui aurait fait entre 300 et 500 millions de morts au XXe siècle, devient la première maladie infectieuse éradiquée grâce à des campagnes massives de vaccination.

 

1985 Proclamation de l’objectif de l’éradication dans les Amériques avant 1990

 

1988 Lancement de l’Initiative mondiale pour l’éradication de la poliomyélite
L’Initiative appelle à l’éradication de la maladie avant l’an 2000. À l’époque, la poliomyélite est endémique dans 125 pays, mais a déjà disparu aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Australie et dans une grande partie de l’Europe.

1994 Éradication de la poliomyélite dans les Amériques

 

2000 Le nombre de cas réduit de 99 %
On ne compte que 719 cas en 2000 contre 350 000 en 1988.

 

2001 L’engagement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge ne faiblit pas. La FICR et le Croissant-Rouge du Pakistan, par exemple, œuvrent avec leurs partenaires pour atteindre l’objectif d’un Pakistan délivré de la poliomyélite en 2005.

2002 Éradication de la poliomyélite en Europe

 

2009 La Croix-Rouge du Nigéria participe à des journées nationales de vaccination. Elle mobilise plus de 1600 volontaires pour vacciner 70 000 enfants dans 22 États à haut risque.

 

2010 Flambée en République du Congo
476 cas de paralysie et 179 décès sont signalés. Une campagne de vaccination lancée avec l’assistance de la FICR touche plus de 2 millions de personnes.

Photo : ©FICR

2011 Campagne massive en Inde
La Croix-Rouge de l’Inde participe à deux journées nationales de vaccination; près de 2,5 millions d’agents touchent 172 millions d’enfants. Le pays enregistre son dernier cas de poliovirus sauvage.

 

2012–2013 Seuls 5 pays ont signalé des cas en 2012, contre 16 en 2011, mais les assassinats ciblés d’agents de vaccination au Pakistan et au Nigéria (ainsi que la multiplication d’autres incidents violents) font peser de nouvelles menaces sur les campagnes de vaccination.

Photo : ©REUTERS/Faisal Mahmood

Mai 2013 L’Assemblée mondiale de la santé adopte un nouveau plan pour libérer le monde de la poliomyélite d’ici à 2018 et lance un appel pressant à sa mise en oeuvre et à son financement. Dansle même temps, une nouvelle flambée dans la Corne de l’Afrique (Somalie et Kenya) est confirmée.

Sources : College of Physicians, Philadelphie; archives de l’OMS, de la FICR et du CICR.

 

 


Lorsqu’une flambée de poliomyélite sauvage a frappé la Somalie et le Kenya en avril 2013, plus de 1000 volontaires de la Croix-Rouge du Kenya se sont déployés, par équipes de 20, pour se rendre de maison en maison ainsi que dans les églises, les mosquées et les centres communautaires, afin de diffuser largement l’information et de préenregistrer les enfants en vue de la vaccination.
Photo : ©Croix-Rouge du Kenya

 

 

 

 

 

 

«L’accès au
“cinquième enfant” :
voilà l’acquis de
la lutte antipolio
que nous devons
préserver.»

Bruce Aylward,
sous-directeur
général de l’OMS
chargé de la
poliomyélite, des
situations d’urgence
et de la collaboration
avec les pays

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