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Le visage de l’humanité

Des milliers de volontaires ont le courage et la compassion nécessaires pour regarder en face l’un des fléaux les plus meurtriers. Cela suffira-t-il pour arrêter la maladie à virus Ebola ?

 

Des milliers de volontaires ont le courage et la compassion nécessaires pour regarder en face l’un des fléaux les plus meurtriers. Cela suffira-t-il pour arrêter la maladie à virus Ebola ?

Osman Sesay ne sait pas comment il a contracté le virus. Il ne se souvient pas non plus de son arrivée au centre de soins d’urgence de la FICR à Kenema (Sierra Leone), après cinq heures de route depuis son domicile à Freetown. Ce dont il se souvient, en revanche, c’est d’avoir vu les employés de la Croix-Rouge s’approcher de lui, tous vêtus de leur impressionnant costume de protection. «J’ai eu peur», reconnaît cet homme de 37 ans, le deuxième patient atteint de la maladie à virus Ebola parvenu au centre. «Mais ils m’ont bien traité.


De nouvelles recrues des équipes d’inhumation sans risque et dans la dignité de la Société de la Croix-Rouge du Libéria en cours de formation à Monrovia, la capitale du pays. Avec l’augmentation du nombre de décès dus à la flambée mortelle, la Société nationale a dû multiplier ces équipes dans tout le pays.
Photo: ©Victor Lacken/FICR

À son arrivée, Osman était léthargique, le regard vitreux : un état caractéristique des personnes infectées par cette maladie mortelle qui avait déjà fait près de 2800 morts dans les trois premiers pays touchés : la Guinée, le Libéria et la Sierra Leone (à l’heure où ce magazine est mis sous presse, le nombre total de morts dépasse 5100, dont 8 au Nigéria).

En deux semaines, Osman Sesay a vu 11 patients emmenés pour être enterrés dans le cimetière nouvellement créé. Lui a repris des forces. «Ils m’ont parlé et m’ont donné des médicaments et à manger», raconte Osman, brocanteur de profession. «Ils se sont occupés de moi et m’ont aidé à récupérer.»

À la fin du mois de septembre, après deux tests sanguins négatifs, Osman est devenu la première personne à avoir survécu à la maladie à virus Ebola dans le centre de la FICR. «Je ne sais pas pourquoi j’ai survécu et les autres pas, dit-il, mais je suis enchanté de rentrer chez moi.»

Le même jour, une fillette de 11 ans, Kadiatu, elle aussi parmi les premiers patients à parvenir au centre de soins de Kenema, a été déclarée guérie. Comme elle avait séjourné dans la zone à haut risque, Kadiatu a dû subir un bain au chlore suivi d’une douche normale au savon, pour éliminer tout reste éventuel du virus. Ses habits infectés ont été détruits, et elle a reçu une robe neuve et de nouvelles sandales.

Les histoires d’Osman et de Kadiatu nourrissent l’espoir qu’il est possible, avec des soins, de survivre à Ebola. Cependant, ces récits sont rares et peu nombreux face à ce virus sans merci, contre lequel aucun traitement n’existe et qui attaque les organes si violemment que la personne infectée est pour ainsi dire saignée à mort de l’intérieur.

Les premiers symptômes ressemblent à ceux du choléra : maux de tête, fièvre, diarrhée, vomissements, mais ils peuvent aussi évoquer le paludisme ou un empoisonnement alimentaire. Pourtant, la grande majorité des malades d’Ebola ne vivent pas plus de quelques semaines. Un grand nombre d’entre eux n’arrivent jamais jusqu’à un centre de soins, et presque tous ceux qui y parviennent emporteront avec eux, en guise d’images d’êtres humains, celle d’étrangers recouverts de la tête au pied d’habits de protection blancs.

Même l’histoire d’Osman, le survivant, n’a pas une fin entièrement heureuse. «Je suis content d’être en vie, mais ma femme et mes fils jumeaux de trois mois sont tous morts d’Ebola. Il me reste un fils de 13 ans. Je ne sais pas s’il est en bonne santé.»

Visages d’humanité

Même dissimulés par leur «équipement de protection individuelle» (EPI) — le terme technique qui désigne l’ensemble combinaison, bottes, lunettes protectrices et gants chirurgicaux en caoutchouc formant cet étrange scaphandre lunaire, les agents de santé qui s’affairent ici sont sans doute le plus authentique visage de l’humanité dans la lutte contre ce fléau particulièrement inhumain.

C’est cet attirail de cosmonaute qui permet à des personnes comme Brima Momodu Jr, infirmier communautaire de 28 ans, d’aider les patients à avoir le plus de chances de survie. Et malgré les barrières que ces habits de protection placent entre ses patients et lui, il fait tout son possible pour soulager leurs souffrances.

«Certains de nos patients ici sont tout à fait stables, explique-t-il. Ils peuvent se verser de l’eau et se déplacer d’un endroit à l’autre. Ils parlent un peu. Nous en avons aussi qui sont très faibles. Ils ne peuvent rien faire seuls. Manger leur est très difficile; même boire de l’eau est difficile pour eux.

«Je nourris mes patients parce que je veux qu’ils prennent des forces. Comme certains patients défèquent, urinent et vomissent sur eux, je dois au moins faire leur toilette au lit pour qu’ils se sentent rafraîchis et pour qu’ils soient en meilleure santé. Après, je leur apporte des habits pour changer les vêtements salis.»

Au cours d’une pause entre ses tours dans la zone à haut risque, il peut enlever son masque, respirer sans entrave l’air frais et dévoiler son visage, brillant de sueur après 45 minutes dans son accoutrement étouffant. «Je m’assois dehors pour respirer au moins un peu d’air frais et pour prendre un peu de repos. J’essaie de récupérer suffisamment pour retourner servir mes patients au mieux.»

La santé de soignants comme Brima Momodu est essentielle pour stopper cette maladie qui gagne rapidement du terrain. La tâche, pourtant, est terriblement risquée, difficile, éprouvante et émotionnellement épuisante. La plupart des agents de santé interrogés ici disent qu’ils se sentent en sécurité grâce à leur EPI, qui les couvre des pieds à la tête, et aussi parce qu’ils respectent les protocoles appropriés.

La zone «à haut risque»

Les dangers, cependant, sont bien réels. Le virus ne se transmet pas par voie aérienne, mais par le contact direct avec les fluides corporels d’une personne infectée. La peau des soignants ne doit donc jamais être exposée au toucher d’un patient, ni à la toux, à un éternuement, à une goutte de sueur ou de vomi — ni même au contact de ses propres gants.

Si une ouverture, même minuscule, dans les EPI est décelée pendant que l’agent se trouve dans la zone à haut risque, il doit immédiatement quitter la zone de soins et enlever son équipement protecteur pour être vaporisé à de nombreuses reprises avec une solution chlorée.

L’un des pires dangers réside dans un instrument qu’ils utilisent tous les jours : les aiguilles employées pour les prélèvements sanguins. Pendant qu’ils effectuent ces prélèvements — un geste qui est habituellement de pure routine —, comment éviter de penser à un fait exposé pendant leur formation : le taux de survie, parmi les agents de santé piqués par une aiguille infectée dans une zone de soins anti-Ebola, est égal à zéro.

Le moindre faux mouvement peut donc être mortel, dans un environnement où la visibilité est limitée, où l’urgence est de mise et où les patients ne maîtrisent pas toujours leurs mouvements. Toutes les procédures doivent être accomplies lentement et avec une extrême prudence.

De nombreux soignants, locaux ou internationaux, ont contracté le virus en travaillant dans ces conditions; nombreux sont ceux qui en sont morts. Avec cette menace toujours présente, les agents de santé surveillent leur santé en permanence : la moindre fièvre, le plus petit mal de tête suscitent immanquablement une angoisse considérable.

Affronter la peur

Pour ceux qui manipulent les cadavres — une tâche absolument essentielle pour empêcher la maladie de se répandre —, le danger est tout aussi réel. Edward Sannoh, jeune homme de 24 ans originaire de Kenema, est membre d’une équipe d’inhumation sans risque et dans la dignité : il recueille les corps des patients décédés dans la zone à haut risque et les prépare pour la morgue. «Le plus difficile, c’est quand on est dans la zone à haut risque, explique-t-il. On n’a pas la permission de s’asseoir, de s’allonger ni de toucher les collègues. On ne doit toucher un malade qu’en cas de nécessité. Sans cela, on ne peut rien faire.»

Avec l’omniprésence de la mort, le sentiment de peur est palpable parmi les patients comme au sein des communautés qui ont déjà perdu tant de leurs membres à cause de la maladie. «Les gens sont terrorisés, évidemment, dit Edward Sannoh. Il y a encore des gens qui ont peur de certains d’entre nous, qui travaillons dans ce centre.»

Pourtant, Edward ne perd pas courage. «Je ne m’inquiète pas de ce que les gens peuvent dire, parce que j’ai été volontaire de la Croix-Rouge : mon premier principe fondamental, c’est l’humanité. C’est cela qui me motive : je veux sauver la vie de nos frères et sœurs. C’est le principe numéro un de la Croix-Rouge.»

Or, la peur d’Ebola suscite de vives émotions dans certaines des zones touchées par la maladie et la menace pesant sur les agents de santé est bien réelle. Le 16 septembre, un groupe d’hommes armés a attaqué une délégation de personnel de lutte anti-Ebola qui comprenait des représentants du gouvernement, du personnel médical, des journalistes et des employés de la Croix-Rouge alors qu’ils travaillaient dans la communauté de Woméï, au sud-est de la Guinée. Sept membres de la délégation ont été tués, y compris des agents de santé, des responsables locaux et des journalistes; deux personnes sont toujours portées disparues. Un responsable de la section locale de la Croix-Rouge guinéenne a été gravement blessé.

La même semaine, dans la ville de Forécariah, au sud de Conakry, la capitale guinéenne, six volontaires de l’équipe d’inhumation sans risque et dans la dignité ont été attaqués par la population locale. L’un d’eux a été blessé, les autres ont fui pour se réfugier dans la forêt voisine. En réponse, la FICR et la Croix-Rouge guinéenne ont appelé les gouvernements et les communautés «à respecter le personnel humanitaire et sanitaire», ajoutant que «tous les actes entravant l’action des personnes qui combattent cette épidémie — y compris les attaques contre les employés et les volontaires ainsi que les protestations violentes et l’insécurité au Libéria et en Sierra Leone — empêchent des communautés entières de bénéficier de l’aide dont elles ont besoin.»

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

«Ma première
semaine ici a été une
expérience surréaliste
de montagnes russes
entre la vie et la mort,
l’espoir, le deuil, la
douleur et la joie.
Lorsque je suis arrivée
à Kenema et au centre,
ma première tâche a
consisté à superviser
quatre enterrements.»

Anine Kongelf, déléguée de
santé communautaire de la Croix-
Rouge de Norvège, qui a travaillé
à Kenema (Sierra Leone) en
septembre et en octobre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Des volontaires de la Croix- Rouge de Sierra Leone désinfectent leur équipement de protection après avoir levé le corps d’une victime d’Ebola à son domicile à Banjor (Libéria)
Photo: ©Victor Lacken/FICR

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

«Je ne m’inquiète pas de
ce que les gens peuvent
dire, parce que j’ai été
volontaire de la Croix-
Rouge : mon premier
principe fondamental,
c’est l’humanité. C’est
cela qui me motive :
je veux sauver la vie
de nos frères et soeurs.»

Edward Sannoh (24 ans),
volontaire de la Société de la
Croix-Rouge de Sierra Leone,
originaire de Kenema, l’une des
zones les plus durement touchées
par la maladie à virus Ebola

 

Une crise mondiale

Dès le début de la crise, les personnes comme Brima Momodu Jr et Edward Sannoh ont été en première ligne de la lutte contre cette épidémie, qui a commencé dans les districts ruraux périphériques de Guinée pour gagner ensuite le Libéria et la Sierra Leone. Depuis, la progression rapide de la maladie et l’apparition de cas au Nigéria, en Espagne et aux États-Unis a rapidement fait comprendre aux dirigeants du monde entier que cette flambée épidémique était une menace non seulement pour l’Afrique occidentale, mais bien pour le monde entier.


Source: World Health Organization

À la date du 17 novembre 2014, le nombre de malades signalés avait atteint le chiffre sans précédent de 14 386, et plus de 5400 personnes étaient décédées d’Ebola, selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). Aux États-Unis, les Centres de lutte contre la maladie estimaient au même moment que si la flambée se poursuivait au même rythme, le nombre de cas pourrait atteindre 1,4 million en janvier 2015.

Pourtant, il n’a pas été facile de mobiliser les forces nécessaires pour faire face à la progression d’Ebola. Les systèmes de santé publique de Guinée, du Libéria et de Sierra Leone, affaiblis par des années de conflits prolongés, étaient dépourvus des installations, du personnel et des équipements nécessaires pour contenir la maladie.

Ebola a aussi mis en lumière de graves faiblesses du système mondial créé pour répondre aux urgences sanitaires. Une série de coupes budgétaires et en personnel au sein du Groupe de l’OMS responsable des situations d’urgence n’a pas amélioré les choses; en outre, de nombreuses organisations humanitaires, y compris le Mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, manquaient de l’expérience et des systèmes permettant de réagir rapidement aux exigences particulières de cette maladie si virulente (même si les volontaires des Sociétés nationales locales furent parmi les premiers à réagir).

À cela, une exception notable — celle de Médecins sans Frontières (MSF), qui avait une expérience importante du virus Ebola. Comme cette organisation manquait aussi de moyens tant humains que financiers pour combattre la maladie seule, elle a fourni une formation cruciale aux agents des autres organisations, y compris les volontaires et les employés de la FICR et des Sociétés nationales durant la montée en puissance rapide de la réaction du Mouvement.

Aujourd’hui, plus de 7700 volontaires ont été formés — avec l’aide de la FICR, du CICR et des Sociétés nationales de Guinée, du Libéria, du Nigéria et de Sierra Leone — pour exercer dans les communautés des activités de mobilisation sociale, d’appui psychosocial, d’inhumation sans risque et dans la dignité, de recherche des chaînes de contacts infectieux, de transport des malades et de gestion des cas cliniques. La FICR a par ailleurs étendu ses activités de préparation à Ebola et d’intervention à 14 autres pays d’Afrique occidentale où la propagation de la maladie est désormais la plus probable. Depuis le début de l’épidémie, plus de 169 agents expatriés ont été envoyés sur place et six appels d’urgence ont été lancés par la FICR.

Parallèlement, le CICR, présent en Afrique occidentale depuis de nombreuses années en raison des conflits dans la région, a fourni un soutien diversifié, en termes de technique, de matériel et de personnel, par l’intermédiaire de ses délégations au Libéria et en Guinée (son bureau en Sierra Leone a été fermé en 2013).

Le CICR a aussi déployé 20 employés internationaux supplémentaires dans la région, tout en renforçant son soutien aux Sociétés nationales et à ses autres partenaires dans toute une gamme de secteurs, des soins de santé à la médecine légale, en passant par les moyens techniques, la sécurité économique ou encore l’eau et l’habitat.

Sur le terrain, cependant, nombreux sont ceux qui jugent insuffisante la réaction internationale. «Nous avons désespérément besoin de davantage de moyens», affirme Friday Kiyee, membre de l’une des premières équipes d’inhumation sans risque et dans la dignité à Monrovia. «Sans personnel sur le terrain pour organiser, coordonner et informer, nous perdrons notre temps. Ici, de nombreux hôpitaux n’ont que très peu de personnel et les patients qui ont le plus grand besoin d’autres services médicaux ne sont pas soignés.»

Friday Kiyee explique que le service local de santé est aux abois. Il est urgent d’ouvrir de nouveaux centres de soins, d’installer d’avantage de de lits, d’amener plus de matériel, de personnel médical et de dispenser plus de formation. Lorsqu’une ambulance est appelée pour emmener un malade, il arrive fréquemment que le service de soins anti-Ebola soit déjà complet et que le patient soit renvoyé chez lui. «Ces gens vont mourir chez eux, explique-t-il, et quand les patients décèdent à la maison, leurs proches restent en contact avec eux jusqu’au dernier moment, et contractent le virus à leur tour; le taux de décès continue donc à grimper.»

Une culture du contact physique

L’une des tragiques ironies de ce drame est qu’avec Ebola, l’humanité même dont font preuve les familles en soignant leurs proches et en préparant leur corps lors de l’inhumation est l’un des principaux facteurs de transmission de la maladie. En Sierra Leone, il est de coutume d’embrasser les morts pour maintenir le lien avec ses ancêtres.

Dans tous les pays touchés, le contact physique (embrassades, serrements de main, baisers) fait partie des gestes quotidiens. L’un des messages vitaux que les agents de santé diffusent est d’éviter tout contact avec autrui. En Guinée, la Commission nationale de lutte contre Ebola — dont la FICR et la Société nationale font partie — a renforcé ce message en envoyant des SMS pendant les célébrations de l’Aïd al-Adha, la période sainte du calendrier musulman (dite aussi «Tabaski» dans de nombreux pays d’Afrique occidentale).

«Les messages nous souhaitaient de bonnes fêtes de Tabaski, mais ils nous demandaient d’éviter de nous toucher les uns les autres lors des salutations traditionnelles, pour freiner la propagation d’Ebola», raconte Amadou, étudiant en médecine à Conakry. «Je comprends la raison, mais c’est bizarre de ne pas embrasser mes proches en cette période de l’Aïd.»

La culture locale a joué un rôle important dès le début de la crise. Bien des gens, en Afrique occidentale, ont vu Ebola comme le fruit de la sorcellerie; d’autres soupçonnaient le vaudou. Comme de nombreuses personnes consultent les guérisseurs traditionnels, la réaction sanitaire a inclus des contacts avec ce groupe. Fallah James, du district de Kailahun (Sierra Leone), durement touché par la maladie, en témoigne.

«Quand j’ai appris, en tant que chef des guérisseurs traditionnels de mon district, qu’on pouvait attraper la maladie par contact physique, j’ai cessé de soigner les patients, et j’ai conseillé à mes collègues de faire de même pour l’instant, jusqu’à ce que nous ayons reçu une formation et des renseignements précis sur Ebola, pour éviter que de nombreux membres de notre communauté ne soient contaminés.»

La zone «sans contact»

La peur et l’opprobre ne sont pas, pour autant, l’apanage de l’Afrique occidentale. De nombreuses organisations humanitaires ont eu beaucoup de mal à mobiliser et à déployer des collaborateurs et des volontaires expatriés pour cette mission risquée et difficile, en partie en raison des craintes dans les pays d’origine parmi les collègues, les amis et la famille. S’ajoute à cela le fait que les personnes qui partent sur le terrain pour la FICR doivent être prêtes à passer au minimum un mois sur place, à quoi s’ajoute un séjour de trois semaines de quarantaine à leur domicile pour s’assurer de l’absence de symptômes.

Après que plusieurs agents de santé internationaux ont été placés en quarantaine forcée à leur retour de mission en Afrique occidentale, le Mouvement a officiellement exhorté les gouvernements à garantir et à faciliter les déplacements des agents de santé qui se rendent en Afrique occidentale ou qui en reviennent. Le texte de la déclaration affirme notamment : «L’opprobre ou la discrimination envers les travailleurs sanitaires — y compris leur mise en quarantaine sans fondement scientifique — débouchera inévitablement sur une crise des ressources humaines à un moment où nous avons un besoin vital de personnes qualifiées.»

Anine Kongelf, de la Croix-Rouge de Norvège, figure parmi les personnes qui ont récemment relevé le défi. Elle a accepté d’effectuer une tournée en Sierra Leone, jugeant que son expérience dans la recherche de personnes exposées au choléra en Haïti et dans l’action communautaire serait utile pour combattre Ebola.

«Je m’occupais de l’épidémie de choléra, mais ce n’était pas grand-chose par rapport à ce que nous affrontons ici», raconte Anine Kongelf, dont le travail en Sierra Leone consistait à coordonner les activités avec d’autres organisations afin de retrouver les personnes exposées au virus, prises en charge, guéries ou enterrées, afin de surveiller l’ensemble des mesures prises pour les personnes infectées. «Je n’avais jamais rien vu de tel.»

Peu après son arrivée, elle écrivait sur un blog : «Ma première semaine ici a été une expérience surréaliste de montagnes russes entre la vie et la mort, l’espoir, le deuil, la douleur et la joie. Lorsque je suis arrivée à Kenema et au centre, ma première tâche a consisté à superviser quatre enterrements.

«La triste vérité est que les tombes vont se multiplier avec l’admission de nouveaux patients, dont certains perdront la bataille contre le virus. Ce jour-là, l’un des corps inhumés était celui d’un garçon de 8 ans.»

Les personnes qui travaillent directement avec les patients ne sont pas les seules à être exposées au danger. Garth Tohms, volontaire auprès de la Croix-Rouge canadienne, est lui aussi une récente recrue internationale. Plombier de profession, il a pensé que son expérience et sa formation au travail avec des matières dangereuses pour l’armée canadienne seraient utiles dans son travail d’expert en eau et assainissement pour aider le centre de soins d’urgence de Kenema. Il explique que même les tâches les plus simples, comme le remplacement d’une valve, peuvent devenir une tâche très ardue à l’intérieur de la zone à haut risque.

«Le pire, ce sont les lunettes protectrices : elles se couvrent vite de buée, ce qui réduit le temps que nous pouvons passer à l’intérieur. Je les vaporise abondamment de liquide antibuée à l’intérieur, sans essuyer les gouttes qui se forment. La vision est un peu floue, mais je peux voir plus longtemps.»

«How de body ?»

Pour introduire un élément d’humanité dans son travail, Garth Tohms annonce son arrivée aux patients de l’extérieur, et si possible ajoute une plaisanterie. «Ainsi, ils savent qui passe à proximité d’eux et qui leur parle derrière le masque», écrit-il. «Je n’arrive pas à imaginer ce que représente pour eux le fait d’être amené ici et d’être parqué dans des zones confinées, avec des personnes aux allures d’extraterrestre déambulant autour d’eux.»

Comme d’autres personnes qui travaillent ici, Garth est aussi frappé par l’humanité dont il est témoin chaque jour entre personnes malades ou soumises à une pression intense et terrorisées. Malgré les récits de violences contre des agents de santé, il affirme que nombreux sont ceux ici qui apprécient leur travail, et que les habitants locaux les saluent souvent avec un sourire aimable et l’apostrophe traditionnelle : «How de body ?»

Sue Ellen Kovac, de nationalité canadienne, qui vient de regagner Cairns, en Australie, après un mois passé au centre de soins de Kenema, raconte qu’elle a été frappée par la résilience des personnes confrontées à cette catastrophe sans précédent.

«À l’hôpital, nous avions une dame adorable, Lucy, qui avait perdu son mari et tous ses enfants à cause d’Ebola. Pourtant, chaque matin, elle me saluait d’un large sourire et me demandait si j’allais bien et si j’avais bien dormi. “How de body ?” Quel courage ! Je m’attendais aux ravages de la maladie sur les corps, mais pas à cette résilience. Mon coeur se brise devant les épreuves que subissent des personnes comme Lucy.»

Les survivants

On retrouve cette résilience chez les survivants. L’un des premiers Guinéens à survivre à la maladie est Saa Sabas, qui avait contracté le virus en s’occupant de son père malade. Après son transfert au centre de soins anti-Ebola créé par MSF à Guéckédou (Guinée), il s’est rétabli et a regagné son foyer, mais il a été victime de l’ostracisme de ses voisins. «Les gens m’évitaient, même si je leur montrais mon attestation de sortie.»

Saa Sabas est maintenant volontaire pour la Croix-Rouge guinéenne. Il se rend dans les communautés pour sensibiliser ses compatriotes sur la manière de prévenir la propagation de la maladie et pour combattre des craintes et rumeurs courantes. «Je suis l’un d’eux et je peux m’adresser à eux dans une langue qu’ils comprennent, explique-t-il. Qui mieux que moi peut leur parler d’Ebola ?»

Ces survivants sont la preuve vivante qu’Ebola peut être vaincu. Comme le raconte l’un des agents de santé qui s’est occupé de Kadiatu : «Quand elle est sortie, elle était guérie, délivrée du virus, en sécurité. Elle s’est retournée pour saluer de la main Haja — une autre patiente qui s’était occupée d’elle à l’intérieur — et elle est passée le long de la double clôture orange.

«Elle a salué de la main une dernière fois les autres patients avant de s’éloigner et quelqu’un a demandé : “How de body ?”

«Elle a répondu : “très bien”, et pour la première fois depuis des semaines, elle le pensait vraiment.»

Cristina Estrada, Katherine Mueller et Malcolm Lucard
Cristina Estrada est responsable principale de l’assurance-qualité des opérations de la FICR, Katherine Mueller est responsable des communications de la FICR pour la Zone Afrique de la FICR et Malcolm Lucard est rédacteur en chef de Croix-Rouge, Croissant-Rouge.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Dans la zone à risque réduit du centre de soins anti-Ebola de la FICR à Kenema (Sierra Leone), les soignants discutent des activités de la journée. Dans la zone à haut risque, des zones distinctes sont réservées aux cas suspectés, probables et confirmés et les agents de santé doivent travailler couverts de la tête aux pieds par leur équipement de protection individuelle.
Photo: ©Katherine Mueller/FICR

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

«Je n’arrive pas à
imaginer ce que
représente pour eux
le fait d’être amené ici
et d’être parqué dans
des zones confinées,
avec des personnes aux
allures d’extraterrestre
déambulant autourd’eux.»

Garth Tohms, spécialiste eau et
assainissement volontaire auprès
de la Croix-Rouge canadienne, qui
travaille en Sierra Leone

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Pour contribuer à freiner la propagation d’Ebola, les volontaires de la Croix-Rouge guinéenne se rendent dans les communautés et parlent directement aux habitants pour changer les attitudes et les comportements qui pourraient diffuser le virus.
Photo: ©Moustapha Diallo/FICR

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Kadiatu (11 ans) fut la troisième patiente au diagnostic d’Ebola confirmé admise au centre de soins nouvellement créé de la FICR à Kenema (Sierra Leone). À la fin du mois de septembre, elle fut l’un des premiers patients du centre déclaré guéri.
Photo: ©Katherine Mueller/FICR

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