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Des cicatrices invisibles

Le Mouvement redouble d’activité en faveur des victimes de violences sexuelles et sexistes, mais la tâche est immense. Les survivants, frappés d’opprobre ou craignant des représailles ou de nouvelles violences, sont souvent cachés. Pour leur venir en aide, les acteurs humanitaires doivent être capables de déceler les symptômes, d’écouter leurs récits et de réagir de manière adaptée au contexte.
(Les noms de tous les survivants ont été modifiés.)

DIANA A 26 ANS. Les cicatrices qu’elle dissimule sous ses longs cheveux sombres lui rappellent en permanence ce jour où elle a été violée, puis laissée pour morte, par quatre hommes dans son village, non loin de Medellín (Colombie).

«J’essaie d’oublier mais je me rappelle tout. J’avais 13 ans. Je me souviens comment ils ont arraché mes habits, comment ils m’ont plaquée contre un mur, comment ils ont lacéré mon visage et m’ont frappée. J’ai repris conscience six jours plus tard et on m’a expliqué que j’avais subi un viol collectif.»

Son histoire est loin d’être un cas isolé. Ces récits terrifiants de personnes enlevées, brutalisées et violées, souvent de manière répétée, sont d’une fréquence choquante.

Ces drames ont des répercussions durables et graves, tant pour les survivants que pour leur communauté. Pour preuve, le cas de Lisa, qui habitait avec ses parents à la campagne en Colombie, avant d’accepter un emploi de cuisinière à l’extérieur de son village. Elle a été réduite en esclavage par des hommes armés dans un campement à proximité. Victime d’abus sexuels et régulièrement battue, elle est tombée enceinte avant de réussir à s’enfuir pour gagner un autre village non loin de là.

Lorsque ce village a été frappé par des inondations, elle a pu embarquer à bord de l’un des hélicoptères
qui évacuaient les habitants. «C’était le moment idéal pour quitter mon village et gagner la capitale de ma région», dit-elle aujourd’hui. Après avoir obtenu de l’aide et de l’orientation auprès de la Croix-Rouge colom¬bienne, elle a pu parvenir jusqu’à un foyer pour femmes soutenu par le CICR.

Traumatisée, craignant pour sa vie, elle explique qu’elle manque de la confiance nécessaire pour chercher du travail, craignant de signer des documents qui pourraient renseigner ses agresseurs. «Je ne peux même pas trouver un vrai travail et je ne peux pas sortir comme une personne normale», dit-elle, ajoutant qu’elle ne pourra sans doute jamais retourner dans son village natal.

Une crise humanitaire globale

Il est impossible de quantifier avec précision l’ampleur des violences sexuelles perpétrées pendant les conflits et les autres situations de crise, mais des récits tels que ceux-ci — comprenant des cas d’esclavage sexuel, de viols systématiques et de prostitution forcée — se multiplient dans la presse mondiale et ont enfin placé le problème au premier plan des préoccupations de la communauté humanitaire internationale.

Outre les séquelles psychologiques et physiques pour les survivants, la violence sexuelle entraîne de graves conséquences sur les victimes, sur les familles et parfois sur la communauté tout entière en termes humanitaires. Elle contribue grandement à la diffusion de maladies infectieuses mortelles et représente de graves risques de santé pour les survivants — femmes, hommes, garçons ou filles — qui n’ont bien souvent que peu ou pas de possibilités de se faire soigner.

Le scandale récent causé par des soldats français des forces de maintien de la paix en République centrafricaine, accusés d’avoir exploité des personnes en situation désespérée en proposant des rations alimentaires contre des services sexuels, souligne encore l’ampleur du problème. Lorsque le conflit ou les catastrophes rendent extrêmement précieux la nourriture et d’autres articles de survie, les jeunes des deux sexes sont aussi très vulnérables à l’exploitation et aux abus sexuels.

Des paroles aux actes

Comment réagir ? En général, la réaction du Mouvement consiste en une démarche mixte, selon les mandats : déploiement dans les zones touchées de personnels ayant des compétences en soutien psychosocial en cas de traumatismes causés par des violences sexuelles, sensibilisation et renforcement des compétences de l’ensemble des acteurs du Mouvement et collaboration avec des partenaires qui offrent déjà des services de santé sur le terrain. Le CICR complète cette démarche en coopérant avec les parties au conflit afin de leur permettre de mieux respecter le droit international humanitaire.

Entre autres exemples, les «maisons d’écoute» soutenues par le CICR en République démocratique du Congo (RDC), où des conseillers locaux formés apportent un soutien psychologique aux victimes, ou les programmes de prévention de la violence en Colombie, où le CICR s’est associé à une organisation non gouvernementale (ONG) locale, Profamilia, qui offre des services médicaux, psychologiques et juridiques aux victimes de violences sexuelles. Il s’agit là de deux pays dans lesquels la présence ancienne du CICR, liée aux conflits en cours, et ses partenariats locaux ont aidé les programmes à prendre racine.

De la même manière, en République centrafricaine, le CICR ne se contente pas de former son propre personnel local : il assure la formation et l’encadrement du personnel médical local et d’autres acteurs de la communauté pour leur permettre d’identifier les victimes de violences sexuelles et d’apporter un soutien psychologique de base (voir encadré en page 7).

Plus généralement, lorsqu’il s’agit de répondre aux violences sexuelles et sexistes après une catastrophe naturelle, ou dans le cadre de programmes communautaires de prévention de la violence, il est nécessaire, là aussi, de tirer parti de toutes les compétences présentes.

Quelque 54 Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge sont aussi dotées de programmes qui combattent les violences sexuelles ou sexistes dans les conflits et les catastrophes, selon une étude récente à l’échelle du Mouvement entier. Un grand nombre de ces projets adoptent une méthode plurisectorielle dans laquelle les Sociétés nationales s’associent avec d’autres organisations qui offrent des services spécialisés et complémentaires. Les soins d’urgence immédiats, la prévention et la sensibilisation deviennent aussi une composante plus courante des activités de santé à assise communautaire et des activités de prévention de la violence.

Ainsi, la Croix-Rouge libanaise dispose d’un programme psychosocial, soutenu par la Croix-Rouge danoise, qui englobe la protection de l’enfance et la violence sexiste pour les personnes qui ont fui les combats en Syrie. La Société du Croissant-Rouge palestinien fait un travail similaire dans les camps de réfugiés palestiniens au Liban et dans les territoires occupés.

«Si nous parvenons à réduire, ne serait-ce que de quelques points, le pourcentage de personnes qui se livrent à la violence, cela contribuera à accroître la sécurité des membres de notre communauté», dit Khalend Issa Abou Al-Omarein, volontaire du Croissant-Rouge palestinien qui contribue à organiser les sessions dans le camp d’Ain El-Helwe, où la prévalence élevée des actes de violence sexuelle est exacerbée par la surpo¬pulation et le chômage.

La FICR, pour sa part, soutient les Sociétés nationales dans ce domaine, y compris en engageant des conseillers «genre et diversité» à Beyrouth, à Kuala Lumpur et à Nairobi pour aider les Sociétés nationales à identifier des partenaires, à former leur personnel et leurs volontaires et à formuler des solutions appropriées à la situation locale.

Des enjeux multiples

L’enjeu actuel, cependant, consiste à mettre sur pied une riposte rapide à l’échelle de la crise en cours. La plupart des interventions du Mouvement sont relativement isolées et de faible ampleur par rapport à l’ampleur du problème. En outre, étant donné la sensibilité des pro-blèmes, il faut du temps pour les mettre au point.

La majorité des organisations humanitaires actives dans ce domaine admettent qu’aucun groupe ni aucun organisme ne peut faire face seul à la violence sexuelle, surtout dans des conflits complexes et de grandes dimensions qui se déroulent dans des pays vastes et inaccessibles comme la République centrafricaine, la RDC ou la Colombie. C’est l’une des raisons pour lesquelles les programmes les plus réussis du CICR se déroulent dans des lieux où, présent depuis longtemps, il a pu développer des relations avec des partenaires en qui il a confiance, notamment parmi les ONG nationales et internationales ayant des compétences dans divers domaines.

Au cours des dix dernières années, Médecins sans Frontières (MSF) a aussi acquis des compétences considérables et conçu un ensemble de mesures différentes, de l’Amérique latine au Pacifique Sud.
Cependant, Catrin Schulte-Hillen, sage-femme auprès de MSF, explique qu’à l’exception de la RDC, où les soins aux victimes de viol sont souvent intégrés dans les interventions d’urgence immédiates, MSF n’a la plupart du temps réussi à mettre en place des mesures adaptées qu’après la fin de la phase critique du conflit.

«Nous savons concevoir des programmes classiques lorsque nous disposons de personnel spécialisé et de moyens bien répertoriés, mais nous ne sommes pas aussi efficaces au début des situations d’urgence, ni quand le conflit bat son plein.

«Lorsque le conflit fait rage, poursuit-elle, les gens ne se rendent dans les dispensaires que si leur vie est en danger. Ils ne sont pas toujours prêts à courir le risque d’aller consulter pour des sévices sexuels, sauf s’il s’agit d’un enfant gravement blessé. Ils ne voient pas nécessairement ce que ces soins médicaux pourraient leur apporter.»

D’autre part, explique-t-elle, lorsqu’une crise éclate, les organisations humanitaires sont confrontées à une foule de besoins urgents et de problèmes logistiques. Bien souvent, elles ne sont pas en mesure de mettre en place une réaction rapide face à un problème complexe, où les victimes ne sont pas toujours clairement visibles, même pour le personnel médical, et où la confidentialité est essentielle.

«L’un des problèmes les plus ardus est d’identifier les victimes et d’avoir accès à ces personnes qui sont trop effrayées pour demander de l’aide, à cause de la réprobation sociale et de la peur des représailles», explique Catrin Schulte-Hillen, ajoutant que les victimes ignorent souvent que des services de soutien sont disponibles ou que des soins apportés dans les 72 heures peuvent réduire le risque d’infection par le VIH après un viol.

«Ce n’est pas une excuse, c’est la réalité. Il faut tenir compte de cette “invisibilité” des victimes. De par notre expérience, nous savons qu’elles existent; par conséquent, si nous ne les voyons pas, c’est faute de les chercher. La question est donc : en avons-nous les moyens ? Et cette recherche est-elle une priorité pour nous ?»

Combler le fossé

Ce sont là des questions que se pose aussi le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, qui s’est engagé à de nombreuses reprises, au cours des dernières années, à faire de la violence sexuelle une priorité de son action humanitaire. Toute la difficulté consiste à traduire ces déclarations en actes sur le terrain.

Au cours des quatre dernières années, des progrès considérables ont été réalisés et une gamme de services nouveaux sont offerts. Cependant, comme le reconnaissait dernièrement Yves Daccord, le directeur général du CICR, il existe toujours un fossé entre la volonté de l’organisation et sa capacité de réagir efficacement dans des situations différentes. Pour combler ce fossé, explique-t-il, il ne s’agit pas simplement «de déployer quelques spécialistes supplémentaires sur le terrain, mais bien d’intégrer la conscience du problème dans toute notre action».

Coline Rapneau, conseillère sur la violence sexuelle au sein de la Direction des opérations du CICR, ajoute que le CICR cherche à combattre l’invisibilité du phénomène due à la crainte des victimes d’être dénigrées, rejetées ou de subir des représailles. Le personnel du CICR doit désormais partir du principe que les conflits ou les autres situations de violence donnent lieu à des violences sexuelles, qu’il y ait ou non des allégations précises à cet effet. Le CICR n’attend plus qu’émergent des preuves pour préparer ses interventions.

«Nous avons en fait inversé le fardeau de la preuve, de manière à ce que les employés du CICR prennent les devants même si les victimes ne s’annoncent pas encore, explique Coline Rapneau. Ce changement de paradigme, qui date de 2013, nous incite aussi fortement à en faire plus pour mieux comprendre les tendances et les schémas de la violence sexuelle et pour répondre efficacement aux besoins.»

Alors que le CICR avait par le passé tendance à réagir au cas par cas, aujourd’hui l’organisation «s’efforce de traiter ce problème de manière plus systématique», affirme Coline Rapneau. La réponse du CICR inclut neuf psychologues cliniciens déployés sur le terrain pour traiter spécifiquement ce problème; leur nombre a été multiplié par trois au cours des trois dernières années. Ces spécialistes conçoivent des programmes destinés aux survivants des violences sexuelles, parallèlement aux activités médicales du CICR, afin de souligner l’importance du problème dans chaque situation. Ils forment et encadrent, sur place, le personnel local.

Partie intégrante

Au sein de la FICR aussi, on est de plus en plus conscient que la violence sexuelle et sexiste est une composante de toute crise, et que les capacités de réaction doivent être intégrées à toutes les opérations d’assistance humanitaire, assure Siobhán Foran, conseillère «genre et diversité» au sein de la FICR à Genève.

Cette démarche, fondée sur des documents directeurs essentiels, vise à intégrer la sensibilisation au problème et la capacité de réagir dans les opérations de base, durant les urgences comme après les crises.

L’une des conditions, pour ce faire, est d’engager davantage d’experts. La FICR a ainsi récemment recruté des conseillers «genre et diversité» à Beyrouth, Kuala Lumpur et Nairobi, pour concevoir des sessions de formation et des procédures adaptées aux situations locales. L’idée n’est pas seulement de disposer de spécialistes pour réagir, mais plutôt de renforcer les capacités du personnel de terrain de la FICR et des Sociétés nationales pour traiter cette question éminemment délicate.

«Ces mesures doivent être adaptées au contexte local, explique Siobhán Foran. Si quelque chose ne cadre pas avec ce contexte, les conseillers peuvent le supprimer, ou ajouter quelque chose de plus important pour une région précise.»

Dans l’intervalle, les conseillers «genre et diversité» de la FICR et des Sociétés nationales sont de plus en plus souvent intégrés aux efforts internationaux de secours, y compris après le typhon Haiyan aux Philippines, lors du récent séisme au Népal et dans les pays qui accueillent les personnes déplacées d’Irak et de Syrie. Certaines unités d’intervention d’urgence, comme au Canada, comprennent maintenant couramment un délégué psychosocial; la réponse à la violence sexiste et la protection de l’enfance sont des éléments clés de leur mandat.

Une norme minimale

Selon Gurvindher Singh, conseiller pour la prévention de la violence à la FICR, le travail consiste en grande partie à préparer l’ensemble des personnes qui travaillent en première ligne et qui peuvent déceler les signes de la violence sexuelle et réagir de manière appropriée, en utilisant les services disponibles ou en orientant les victimes vers d’autres organisations offrant des services complémentaires.

«Il faudrait au minimum qu’il y ait, au sein de toute Société nationale et de la FICR, des personnes capables de réagir de manière appropriée lorsque des cas de vio¬¬lence sexuelle sont révélés, car il ne faut pas aggraver encore la situation. Nous devrions pouvoir expliquer aux victimes quelles options s’offrent à elles et à qui elles peuvent s’adresser pour recevoir de l’aide.»

Ce n’est là, cependant, qu’une partie de la solution, explique Siobhán Foran : la réaction à la violence sexiste doit en effet, à ses yeux, être pleinement intégrée, dès le départ, aux opérations d’urgence de la FICR. «Cette capacité de réaction doit faire partie de notre fonctionnement habituel», ajoute-t-elle.

Il faut donc disposer de conseillers «genre et diversité» ou protection au sein des premières équipes d’évaluation; en outre, des agents de soutien psychosocial formés à l a violence sexuelle doivent être systématiquement intégrés dans les unités d’intervention d’urgence. «Tout comme on a un spécialiste eau et assainissement, un spécialiste de logistique, il faut avoir un spécialiste “genre et diversité” ou protection, explique Siobhán Foran. Nous devons dresser une liste de personnes au sein du Mouvement capables d’assumer cette fonction.»

Une stigmatisation dangereuse

Plus encore que le nombre de projets ou de programmes, c’est la qualité des mesures qui compte. Des interventions mal exécutées peuvent avoir des conséquences graves et potentiellement très néfastes.

Au Moyen-Orient, où les conflits en Irak et en Syrie ont donné lieu à de nombreux rapports faisant état de violences sexuelles contre des femmes, il pourrait être plus risqué de réagir mal que de ne rien faire.

Il n’est que trop fréquent que les victimes risquent non seulement d’être mises à l’index ou exclues, mais bien d’être tuées pour «laver» l’honneur de la famille. «Une femme victime de violences sexuelles peut encourir de grands risques si elle demande de l’aide à des services de santé; il faut donc veiller à prendre toutes les mesures nécessaires, dont la confidentialité, faute de quoi on risque de la condamner à mort», explique Coline Rapneau.

La question est encore plus complexe lorsque la loi, comme dans certains pays, oblige les établissements de santé à signaler les cas de viol aux autorités. Les victimes peuvent alors craindre de se plaindre, et il peut aussi être plus difficile, dans cette situation, de fournir des services humanitaires de manière confidentielle.

En raison des sensibilités culturelles et du manque de partenariats préexistants autour du problème de la violence sexuelle, la réaction du mouvement dans les pays touchés par les conflits d’Irak et de Syrie a été relativement limitée, selon les personnes consultées pour cet article. Les services sont plutôt offerts discrètement dans le cadre d’activités plus générales, comme les services de santé et de premiers secours communautaires offerts par les Sociétés nationales et par la FICR dans les camps ou dans les communautés qui accueillent des réfugiés.

Les «autres» victimes invisibles

Il convient de prendre en considération des sensibilités du même ordre avec les victimes masculines de violences sexuelles, affirme Chris Dolan, directeur du Refugee Law Project, un projet à visée communautaire basé à l’Université de Makere à Kampala (Ouganda).

Le problème, selon Chris Dolan, est que l’on connaît mal le phénomène de la violence sexuelle infligée par des hommes à d’autres hommes. Selon ses travaux de recherche, 3 % seulement des ONG qui s’occupent de violences sexuelles proposent des services destinés aux personnes de sexe masculin, en dépit du fait que les hommes représentent jusqu’à un tiers des victimes.
«Nous avons examiné des hommes qui fuyaient le conflit dans l’est de la RDC. Un sur trois avait subi des violences sexuelles au cours de sa vie et 14 % d’entre eux au cours de l’année précédant l’étude.»

Chris Dolan affirme qu’à cause de l’opprobre associé à ce phénomène, il est fréquent que les cas de viol ne soient pas dénoncés lorsqu’un homme en est victime; c’est la raison pour laquelle de nombreux hommes victimes d’abus sexuels ne reçoivent pas le soutien médical et psychologique dont ils ont besoin.

«Les conseillers doivent apprendre à mieux déceler les signes de mauvais traitement, explique Chris Dolan. Les médecins doivent être formés pour faire face aux blessures physiques causées par ce type de violence et la communauté humanitaire doit répondre aux besoins particuliers — abri, nourriture, eau et assainissement — de cette population.»

Des solutions locales

L’une des manières de répondre aux besoins spécifiques des victimes, en tenant compte des particularités de chaque situation, consiste à tirer parti des réseaux existants, qui bénéficient de la confiance de la population locale. «Les solutions prêt-à-porter, toutes faites, ne fonctionnent pas, dit Gurvindher Singh. Seules les solutions adaptées au contexte local sont durables et efficaces.»

L’étude récente sur les activités concernant les violences sexuelles et sexistes recommande de renforcer les partenariats et d’en nouer de nouveaux en permanence et pas seulement en période de crise. La contribution des Sociétés nationales, dont les volontaires comprennent la culture locale, pourrait être encore plus grande.

Il faut aussi davantage de moyens, affirme l’étude, en particulier pour la formation et pour accroître les capacités au sein du Mouvement. Cela signifie que le Mouvement doit mieux quantifier l’impact de son action.

Dans l’intervalle, les témoignages des victimes qui ont bénéficié de ces interventions plaident fortement en faveur d’une action plus vigoureuse. Ainsi de Maffa, qui, à l’âge de 11 ans, a été enlevée en Colombie à plusieurs reprises par des hommes armés sur le chemin de l’école dans une zone rurale de Colombie. Droguée, elle a subi des violences sexuelles répétées, avant de réussir à échapper à ce cauchemar et à trouver de l’aide grâce au CICR, où elle a enfin pu parler de ce qu’elle avait vécu.

«J’ai compris que ce n’était pas de ma faute et que je n’avais rien fait de mal», explique-t-elle, ajoutant que le fait de parler de ses épreuves l’a aidée à prendre la décision de retourner à l’école avec succès et de devenir infirmière. «À présent, en tant qu’infirmière, je m’occupe même de cas dans lesquels des personnes ont aussi eu à faire avec des groupes armés, et je peux parler avec elles de ce qu’elles ont vécu.»

Claire Doole
Journaliste indépendante et productrice vidéo basée à Genève (Suisse).


Les personnes qui survivent au traumatisme du viol doivent souvent taire ce qui leur est arrivé, par crainte de l’opprobre ou de représailles. Dans certaines régions du monde, les femmes violées risquent même d’être tuées pour avoir «déshonoré» leur famille. Dans d’autres cas, les femmes qui dénoncent leurs agresseurs s’exposent à des représailles. Cette femme qui témoigne lors d’un procès concernant un viol massif en République démocratique du Congo est protégée par un voile qui préserve son anonymat. Cette photographie fait partie d’une série couronnée par le concours de photojournalisme humanitaire «Visa d’Or humanitaire du CICR». Photo: ©Diana Zeyneb Alhindawi

 

 


Dans certains conflits, les femmes sont considérées par certaines parties comme un «butin de guerre» et leurs ravisseurs font d’elles des esclaves. Après avoir été enlevée et violée à plusieurs reprises par un groupe armé en Irak, Ilham a réussi à s’échapper et à parvenir jusqu’à un camp de réfugiés.
Photo: ©REUTERS/Asmaa Waguih

 

 

 

 

 

 

 

 

«Les victimes arrivent ici battues, perturbées et profondément meurtries. Nous les aidons à surmonter leur traumatisme autant que faire se peut.»
Nina Mjabeti, assistante du CICR en République centrafricaine, qui offre un soutien émotionnel
et psychosocial aux victimes de violences sexuelles

 

 

 

 

 

 

 

 

 


C’est dans les années 1990,
après le génocide au Rwanda et
la guerre dans les Balkans, que
de nombreuses organisations
humanitaires ont pleinement pris
conscience du phénomène des
viols à grande échelle en temps de
conflit ou de violences massives.
Pour appeler l’attention sur ce
problème, Alketa Xhafa-Mripa,
artiste née au Kosovo, a suspendu
en 2015 des robes et des jupes à
des lignes tendues dans un stade à
Pristina, la capitale du Kosovo.
Photo:©REUTERS/Hazir Reka

 

 

 

 

 

 

 

 

«Nous savons concevoir des programmes classiques lorsque nous disposons de personnel spécialisé et de moyens bien répertoriés, mais nous ne sommes pas aussi efficaces au début des situations d’urgence, ni quand le conflit bat son plein.»
Catrin Schulte-Hillen, médecin travaillant pour Médecins sans Frontières

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Surmonter
la douleur

Dans la sous-préfecture de Kaga Bandoro, en République centrafricaine, des victimes de violences sexuelles peuvent bénéficier d’une écoute attentive dans plusieurs centres de santé où le CICR et des soignants locaux offrent un soutien psychosocial et médical.

«Les victimes arrivent ici battues, perturbées et profondément meurtries», explique Nina Mjabeti, assistante du CICR, qui a plus de cinq ans d’expérience d’aide psychosociale aux victimes de la violence. «Nous les aidons à surmonter leur traumatisme autant que faire se peut.»

Des sages-femmes répondent aux besoins médicaux des victimes de viol, après quoi celles-ci peuvent voir des assistants psychosociaux, qui les écoutent et qui font preuve d’empathie dans l’espoir de réduire les symptômes, qui peuvent comprendre des cauchemars, la peur de s’aventurer à l’extérieur et le désir de s’isoler.

«De nombreuses personnes reviennent pour exprimer leur satisfaction concernant la qualité de l’aide reçue, et en particulier le respect de la confidentialité», explique Nina Mjabeti. Les équipes du CICR ont constaté qu’après cinq ou six séances, de nombreuses victimes d’événements traumatisants commencent à reprendre confiance et à relever la tête. Cependant, les blessures subies par des personnes qui ont été témoins de meurtres, qui ont perdu un conjoint ou qui ont été victimes de pillage ou de viol mettent du temps à guérir.

C’est pourquoi le travail effectué en dehors des centres, dans les communautés où vivent les victimes, est aussi très important. Dans des séances de sensibilisation, en groupe ou porte à porte, les employés ou les partenaires du CICR soulignent que les services sont gratuits et qu’il est essentiel d’éviter de stigmatiser les victimes. «Pour les victimes de viol, nous insistons sur la nécessité de venir au centre dans les 72 heures pour que l’intervention soit efficace», ajoute Claudia Ricio Ibarra Lopez, déléguée psychosociale du CICR à Kaga-Bandoro.

«Nous expliquons aussi aux communautés qu’une femme victime de viol n’est pas responsable de ce qui lui est arrivé et que ces incidents sont exclusivement le résultat de la guerre et de la violence armée.»

Parallèlement, le CICR entretient aussi le dialogue avec tous les porteurs d’armes afin de leur rappeler leurs obligations de respecter la population civile et les règles de la guerre, et en particulier le fait que le viol constitue une grave violation du droit international humanitaire et du droit international relatif aux droits de l’homme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Le viol est aussi employé
comme méthode de guerre contre
les hommes, afin de terroriser
les individus et de déstabiliser
les structures familiales et
communautaires. La femme de
cet homme a menacé de le quitter
parce qu’il a été violé par des
hommes armés.
Photo: ©Will Storr

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Créer un havre sûr

La violence sexuelle frappe souvent lorsque les gens sont particulièrement vulnérables : quand ils ont été contraints de fuir leur foyer et vivent dans des camps où la protection et le maintien de l’ordre sont réduits au minimum.

En 2011, la Croix-Rouge du Kenya a repris la coordination de deux des plus grands camps dans l’ensemble de camps réfugiés de Dadaab, qui accueillent 80 000 personnes, en majorité de Somalie et du Soudan du Sud, et où les femmes et les jeunes filles courent des risques de subir des violences sexistes.

La Croix-Rouge du Kenya a lancé une initiative de prévention de la violence, avec le soutien des Sociétés nationales du Canada et d’Irlande et en partenariat avec une série d’organisations internationales, dont ONU Femmes, Save the Children et Islamic Relief.

«Nous avons parcouru le camp, carré par carré, en travaillant avec d’autres réfugiés, pour organiser des comités d’autodéfense, pour créer des clubs de non-violence dirigés par des hommes et pour créer des espaces sûrs pour les femmes», explique Mary, réfugiée du Soudan du Sud et volontaire de la Croix-Rouge du Kenya.

Trois ans plus tard, une étude indépendante a montré que le nombre d’incidents de violence avait chuté de 77 % et que plus de 80 % des personnes ayant pris part à l’initiative avaient changé leur comportement.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans le prochain numéro

Un monde de migrants

Jamais, depuis la Seconde Guerre mondiale, le monde n’avait compté autant de personnes déplacées. Dans notre prochain numéro, nous examinerons la riposte du Mouvement à ce problème humanitaire global toujours plus brûlant.

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