27ème Conférence
de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge

Dr Astrid N. Heiberg

Présidente de la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, XXVIIeConférence internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge Genève, 1er novembre1999

Monsieur le Président,
Vos Altesses royales,
Excellences,
Mesdames et Messieurs,

La notion d'humanité est au cour de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. J'entends par «humanité» non seulement le principe permettant de prévenir et de soulager les souffrances humaines, mais aussi le pouvoir de l'esprit humain, tel que le manifestent nos volontaires - ils sont plus de 100 millions - qui gardent vivant l'espoir dans le monde entier.

«Gardons l'espoir!» - tel était, en 1995, le slogan de la XXVIe Conférence internationale, que j'ai eu l'honneur de présider. L'espoir a survécu à ce siècle de violence et de dévastation. À travers les guerres mondiales, la guerre froide, les guerres ethniques. L'espoir est demeuré vivant l'année dernière dans les torrents de boue d'Amérique centrale, dans les zones inondées de Chine et du Bangladesh, sous les gravats en Turquie et à Taipei, dans les camps de réfugiés des Balkans, dans les terres infestées de mines en Angola.

Si l'espoir a survécu à ce siècle, à cette époque des extrêmes, alors je suis persuadée que nous parviendrons à le garder vivant au cours du siècle prochain. À cela, pourtant, une condition: un engagement - notre engagement humanitaire commun.

Préparation aux catastrophes naturelles

Si la guerre fait d'innombrables victimes, la nature peut se montrer plus cruelle encore. Au cours des dix dernières années, les catastrophes naturelles ont causé en moyenne chaque année près de 128000 décès, et touché 136millions d'autres personnes.

On peut évoquer des combinaisons exceptionnelles de sécheresses et d'inondations, on peut parler de formation de cyclones hors du commun. Toutefois, ce que nous considérions naguère comme exceptionnel est devenu un phénomène régulier. L'édition de 1999 de notre Rapport sur les catastrophes dans le monde contient quelques messages préoccupants:

Premièrement, les changements climatiques ne sont plus une prophétie de malheur, mais bien une réalité qui se produit sous nos yeux. Deuxièmement, qui dit changements climatiques dit aussi changement dans le mode de déroulement des catastrophes. L'avenir nous réserve beaucoup plus de conditions climatiques extrêmes, des phénomènes climatiques qui provoqueront des catastrophes. Ces jours-ci, l'Inde est touchée une nouvelle fois par un énorme cyclone en furie.

Les catastrophes naturelles sont aujourd'hui plus complexes et plus étendues que par le passé. Au Honduras, en décembre de l'année dernière, 60% de l'économie du pays a été anéantie en deux jours à peine. Des catastrophes d'une ampleur inouïe saturent les capacités de réaction aux situations d'urgence et grèvent les réserves du secteur des assurances à l'échelle mondiale. Dans certaines zones des Caraïbes, les compagnies d'assurance refusent désormais d'offrir leurs services: le risque y est trop élevé, même du point de vue d'un secteur d'activité qui a le risque pour raison d'être.

Les personnes le plus durement frappées par les catastrophes naturelles sont les groupes les plus vulnérables. Plus de 90% de tous les décès causés par les catastrophes se produisent dans les pays en développement, et les pertes économiques y sont 20 fois plus élevées, par rapport à la taille de l'économie de ces pays, que dans les pays industrialisés. De plus, les perspectives ne sont guère prometteuses : dans un monde où près d'un milliard de personnes vivent dans des bidonvilles urbains érigés sans la moindre planification, dans un monde où le déboisement anéantit les défenses écologiques, et où le réchauffement de la planète rend de plus en plus imprévisibles et difficiles à combattre les forces du vent, de la pluie et du soleil, les pauvres de la planète courent davantage de risques que jamais par le passé.

Ce sont là des prévisions alarmantes. Mais nous devons avoir le courage de faire plus que de simples déclarations sur les images sombres et les statistiques déprimantes qui s'imposent à nous. Nous devons nous demander quelles solutions nous pouvons apporter.

Tout d'abord, il faut que nous soyons prêts. Le sommes-nous ?

Au printemps dernier, à propos des ouragans Georges et Mitch, nous avons évalué notre état de préparation et notre intervention, et il nous est apparu que les ressources internationales arrivaient souvent trop tard pour être utiles au cours de la phase d'action d'urgence qui suit immédiatement la catastrophe. Quant aux équipes médicales étrangères, elles ont, en fait, «compliqué encore les choses pour les institutions sanitaires pendant la période la plus critique de l'intervention ». De plus, l'aide apportée a parfois été mal affectée. En effet, les communautés locales n'ont pas été suffisamment associées à l'évaluation des besoins ou à l'intervention elle-même, et la coordination entre les pays touchés, les organisations internationales et les donateurs n'a pas été adéquate. Il s'agissait là de déclarations d'ordre général. Mais sommes-nous sûrs qu'elles ne s'appliquaient pas également à nous ? Pour ma part, je n'en suis pas certaine.

Il faut de nouvelles solutions. Si l'on investit davantage - pour renforcer les capacités de préparation aux catastrophes et d'intervention des pays à risque - avant qu'une catastrophe ne frappe, cela permettra d'éviter des pertes en vies humaines et, ensuite, de moins gaspiller les fonds fournis par les donateurs.

Quelles leçons tirer de tout ceci ?

Les catastrophes sont désormais indissociables du développement. Nous devons cesser de voir en elles des accidents de parcours dans notre ascension inéluctable vers un niveau plus élevé de développement, et les considérer au contraire comme faisant partie du développement. Lorsque les gouvernements ne sont plus en mesure de faire face à la charge que représentent les catastrophes, celles-ci deviennent un problème de développement. Conclusion: les gouvernements, les institutions financières et les organisations internationales doivent intégrer dans leurs stratégies de développement notre connaissance de la physionomie des catastrophes.

Or, nous avons bel et bien les connaissances nécessaires pour agir. Nous savons que nous pouvons atténuer l'impact des catastrophes en prenant à l'avance des mesures qui permettront de réduire leurs effets, par exemple la mise en place de meilleurs systèmes de prévision et d'alerte. Beaucoup de catastrophes naturelles se reproduisent chaque année et sont donc prévisibles. Ce qu'il faut, c'est faire quelque chose de ces prévisions;

que nous pouvons nous préparer aux catastrophes en intégrant à tous les niveaux des programmes de préparation, et en veillant à ce que le dispositif de secours international soit en harmonie avec le système local. L'un des enseignements importants à tirer de l'opération « ouragan Mitch » est que, à l'échelon local, la préparation aux catastrophes doit également être une préparation à l'aide internationale;

nous pouvons répondre aux catastrophes en améliorant les systèmes de façon à ce que des fonds soient dégagés plus rapidement; nous pouvons gérer le relèvement d'une façon qui contribue à améliorer à long terme le sort des populations vulnérables.

Tout ceci, nous pouvons le faire si les institutions, les gouvernements et les organisations internationales tirent tous à la même corde. En revanche, nous n'arriverons à rien si les gouvernements poursuivent sur leur lancée actuelle, c'est-à-dire continuent à réduire l'aide au développement et l'aide d'urgence. L'aide publique au développement a atteint le niveau le plus bas de tous les temps. Quant à l'aide d'urgence, elle a chuté de 40% depuis 1994.

Aussi négative soit-elle, cette tendance est réelle. Plutôt que de nous plaindre - ce que nous faisons tous -, nous pourrions donc prendre la liberté de donner des conseils sur la manière d'utiliser les fonds limités dont nous disposons.

Chers amis, cela vaut la peine d'investir dans la préparation aux catastrophes.

La Banque mondiale et le US Geological Survey ont calculé que les pertes économiques occasionnées à travers le monde par les catastrophes naturelles pourraient être réduites de 280 milliards de dollars si l'on investissait environ un septième de cette somme dans des stratégies de préparation, de réduction et de prévention. Ou, pour parler de bénéfices plutôt que de pertes : en Chine, une récente analyse a montré qu'un investissement de 3,5 milliards de dollars dans la lutte contre les inondations avait permis d'éviter 12 milliards de pertes potentielles pour l'économie.

La préparation fait toute la différence. Mais qu'entendons-nous par préparation ?

Cela dépend de la réalité locale. Permettez-moi de citer deux exemples.

Au Bangladesh, des satellites suivent à la trace l'évolution des typhons dans le Golfe du Bengale, des dizaines de stations radio spécialisées retransmettent les messages d'alerte dans les zones menacées, et plus de 30 000 volontaires formés par le Croissant-Rouge, armés de hauts-parleurs, invitent la population à se réfugier dans les abris anti-typhon en béton. Ce système d'alerte rapide en cas de typhon et d'inondation est un exemple de la façon dont la technologie et l'action communautaire peuvent se combiner avec succès pour sauver des vies.

Les simples panneaux placés dans la région du Pacifique Sud pour indiquer le nord, l'est, le sud et l'ouest sont certes moins perfectionnés, mais tout aussi importants. Ainsi, lorsque les gens entendent les prévisions météorologiques à la radio, ils savent d'où vient le cyclone et peuvent prendre leurs précautions en conséquence.

Une préparation peut donc être efficace en faisant appel à des technologies plus ou moins avancées. Ce qu'il faut, c'est qu'elle soit locale. Et les volontaires sont les principaux acteurs de la préparation à l'échelon local. C'est pourquoi nous, Fédération internationale, nous engageons, devant cette Conférence, à renforcer le rôle et le statut de nos volontaires.

Préparation en période de conflit armé

En période de conflit armé, l'importance de la préparation locale et nationale est également manifeste. Au cours de ces dernières années, nous avons vu que des opérations menées par l'armée ou des milices pouvaient entraîner d'importants déplacements de population, et ce, en quelques jours, voire quelques heures. Nous voyons aussi comment l'agitation sociale peut rapidement dégénérer en violence. Dans ces circonstances, l'action humanitaire ne saurait attendre et c'est pourquoi nous devons assurer une préparation au niveau local et national.

Nous voyons que de nombreux conflits armés ne sont plus internationaux au sens traditionnel du terme, mais naissent de réalités nationales ou régionales extrêmement complexes où les origines historiques, culturelles et ethniques jouent un rôle majeur. Face à de telles situations, l'action d'intervenants extérieurs a ses limites, parce que les conflits entraînent dans leur spirale tous les aspects de la vie et sont étroitement imbriqués dans la réalité locale. Aussi pouvons-nous prévenir la violence plus efficacement si nous confions aux volontaires de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge la tâche de promouvoir les valeurs humanitaires, et cela, en tenant compte de la réalité locale et nationale. Conscientes de cet enjeu, nos Sociétés nationales s'emploieront plus activement à promouvoir les valeurs humanitaires et le droit international humanitaire, afin que les 50 prochaines années des Conventions de Genève connaissent encore plus de succès que les 50 années qui se sont écoulées depuis leur adoption.

Toute société, quelle qu'elle soit, est un tissu fragile d'histoire, de culture, d'économie et de politique, c'est-à-dire de tout ce qui forme l'identité locale ou nationale. Quand ce tissu est menacé, à cause d'un conflit ou d'une catastrophe, ceux qui vivent dans cette société, ceux qui en forment les fibres, sont les mieux placés pour prévenir le danger, pour limiter les dégâts et pour reconstruire. L'assistance internationale dans les situations d'urgence sera toujours nécessaire, mais aucune organisation internationale, aucun donateur - gouvernement ou Société nationale- ne remplacera jamais la préparation sur place à ces situations.

Notre Mouvement, lui aussi, doit tirer les conséquences de cette réalité dans ses activités internationales, qui doivent être coordonnées et renforcer les capacités locales. Le développement des capacités des Sociétés nationales représente un élément important de l'«Accord de Séville» passé entre le CICR, les Sociétés nationales et leur Fédération internationale. En nous attaquant à la formulation d'une stratégie pour le Mouvement, nous allons renforcer cet effort conjoint.

Conclusion

La semaine dernière, la Fédération internationale a adopté la Stratégie 2010, la stratégie commune de toutes les Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge et de leur Fédération. Ici, nous nous engageons à mieux cibler notre travail. L'un des enjeux essentiels consiste à améliorer les capacités en matière de préparation aux catastrophes et d'intervention, grâce à nos Sociétés nationales.

Nous ne saurions y parvenir seuls. Je voudrais donc tirer parti de cette occasion sans pareille, alors que notre Mouvement se trouve réuni avec les gouvernements, dans un cadre purement humanitaire, pour inviter ceux-ci à se joindre à nous dans un partenariat pour la préparation. Nous avons des compétences locales, car nous avons des personnes sur place dans presque tous les pays du monde. Vous avez des ressources, même si elles sont peu abondantes, et ces ressources devraient être investies de manière plus productive. Ensemble, nous pouvons renforcer la préparation à l'échelon local, améliorer les plans nationaux de préparation, intégrer la préparation aux catastrophes dans les plans de développement.

Ensemble, nous pouvons prévenir bien des cas de détresse. Nous ne cessons de dire que nous voulons changer l'existence des personnes vulnérables. Or, la tâche est réalisable; toute la gageure est là. Prendre cet engagement humanitaire, nous le pouvons. Faisons-le donc sans plus tarder.

Je vous remercie.

Texte soumis avant le discours

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Débats

Discours:

Cornelio Sommaruga, CIRC

Astrid Heiberg, Fed.Int.

Louise Fréchette, O.N.U., Secrétaire Général Adjoint (Anglais)

Gro Harlem Brundtland, OMS

Catherina Bertini, PAM

Carol Bellamy, UNICEF