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Le développement:
une question de survie
par Deborah Eade |
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et développement sont des termes souvent étroitement
associés. Pourtant, ils désignent des actions
bien distinctes — beaucoup trop distinctes d’ailleurs,
de l’avis de la spécialiste Deborah Eade. Considérant
le préjudice que cause fréquemment l’aide
d’urgence à ceux-là même à
qui elle est destinée, l’auteur en appelle à
un recentrage de l’assistance sur l’être
humain. |
| L’aide
d’urgence représente une part croissante du volume
global de l’assistance. Même les organismes qui
regardent le développement comme la seule méthode
durable de prévention des crises consacrent désormais
une portion majoritaire de leurs budgets aux actions de secours,
pour la première fois depuis une cinquantaine d’années.
Cette tendance ne résulte pas d’une augmentation
des interventions dans le cadre des ‹‹catastrophes
naturelles›› — sécheresses, inondations
ou séismes, par exemple —, mais de l’évolution
de la nature des situations de crise.
On dénombre actuellement une cinquantaine de conflits
à travers le monde, contre seulement dix en 1960. Les
neuf dixièmes d’entre eux sont de caractère
interne et affectent essentiellement les populations civiles.
Au cours de la dernière décennie, quelque 2
millions d’enfants ont perdu la vie dans les guerres
et six fois plus ont été arrachés à
leur foyer. De l’Angola au Guatemala, de la Bosnie à
Sri Lanka, des dizaines de millions de gens ordinaires vivent
au cœur de situations de conflit, victimes de ce que
les Nations Unies appellent des ‹‹urgences complexes.››
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Le
recul du développement
Dans le même temps, les agences non gouvernementales
d’aide au développement sont soumises à
des demandes toujours plus pressantes. On fait de plus en
plus appel à elles pour compenser, sous forme de services
publics, les réductions des dépenses sociales
qu’imposent aux pays endettés les orga-nismes
financiers internationaux. Certains gouvernements ont réduit
de moitié les budgets affectés à des
domaines tels que la santé, l’éducation,
les transports et le logement, lesquels jouent un rôle
crucial dans le processus de développement.
Pour des communautés entières, les acquis des
décennies précédentes, souvent fragiles,
ont été balayés par cette régression.
Avec des mesures d’austérité si draconiennes,
le fossé entre les riches et les pauvres s’est
encore élargi et, en dépit du fait que la communauté
internationale s’accorde à reconnaître
que le développement n’est pas seulement ‹‹un
droit fondamental››, mais aussi ‹‹une
nécessité humaine essentielle››,
seule une petite minorité de privilégiés
en recueille aujourd’hui les fruits.
Dans ces conditions, les organismes d’assistance sont
confrontés à des menaces sournoises: la sécurité
matérielle de certaines communautés est tellement
fragile que le moindre accroc les plonge dans une spirale
d’appauvrissement et de dépendance dont elles
risquent de ne jamais plus sortir. Ces gens ne peuvent pas
attendre. Pour eux, le développement est une question
de simple survie. |
Briser le moule
Au début des années 80, comme la guerre civile
ravageait le Salvador, des milliers de pauvres et d’illettrés
des régions rurales cherchèrent refuge au
Honduras voisin. Environ 9 000 d’entre eux se rassemblèrent
dans un camp établi à Colomoncagua, à
5 km de la frontière.
Dès le départ, il fut évident que
ces réfugiés souhaitaient limiter au minimum
leur dépendance envers l’extérieur.
Bientôt, six habiles tailleurs travaillaient à
retoucher les vêtements usagés donnés
à la population du camp. Dotés de deux vieilles
machines à coudre et de tissu offert par une organisation
caritative locale, ils entreprirent d’initier d’autres
résidents à la confection. Neuf ans plus tard,
toutes les pièces d’habillement — y compris
la lingerie, les chapeaux et les chaussures — étaient
fabriquées au camp, dans des ateliers collectifs
équipés de 150 machines semi-professionnelles
et employant 240 personnes.
Le système s’étendit rapidement à
une vaste gamme d’activités — construction,
charpente, ferblanterie, confection de hamacs, mécanique,
enseignement, administration, horticulture, soins de santé
et techniques de communication. A la veille du retour au
Salvador en 1990, on comptait parmi la population du camp
quelque 350 agents de santé et plus de 400 enseignants
et formateurs.
Une telle réussite n’alla évidemment
pas sans difficultés. Dès le premier jour,
les réfugiés mirent l’accent sur le
fait que leur survie ne dépendait pas exclusivement
de la satisfaction des besoins matériels. Pour préserver
leur dignité et conserver un sens à leur existence
de déracinés, il était essentiel d’investir
dans l’avenir de la communauté. Pour beaucoup
d’organismes internationaux d’assistance, toutefois,
cette exigence ne cadrait pas avec leurs propres priorités
et méthodes de travail. Accoutumés à
une approche ‹‹verticale›› des secours,
ils étaient incapables de déléguer
quelque responsabi-lité que ce soit aux ‹‹bénéficiaires››.
Les donateurs également insistaient sur la distinction
entre secours et développement: on pouvait donner
des vêtements usagés, mais pas fournir aux
réfugiés les moyens de fabriquer leurs propres
vêtements. Le message implicite était que,
pour bénéficier d’une assistance, les
réfugiés devaient être et demeurer dépendants
et dépourvus de pouvoir. Heureusement, la population
du camp sut résister à cette vision réductrice.
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Une
distinction néfaste
La distinction conventionnelle entre le développement
et les secours tend à occulter le caractère
global des enjeux humanitaires. Au sein des orga-nismes d’assistance,
les interventions d’urgence bénéficient
généralement d’une priorité absolue
au détriment du développement, qui est volontiers
regardé comme une entreprise de très longue
haleine, dont la mise en chantier peut attendre le ‹‹retour
à la normale››. Les donateurs eux-mêmes
favorisent cette tendance en établissant des oppositions
souvent arbitraires entre ‹‹les secours d’urgence››
et ce qui constitue à leurs yeux ‹‹le relèvement.››
Cette distinction entretient l’illusion que les communautés
humaines vivent des situations bien tranchées et qu’il
existe une progression logique de l’une à l’autre.
Elle encourage les agences à considérer les
gens strictement comme des ‹‹bénéficiaires››
de l’assistance, plutôt que comme les acteurs
de leur propre réhabilitation. Elle masque le fait
que les femmes, les hommes et les enfants sont différemment
touchés par les crises et que, par voie de conséquence,
leurs besoins ne sont pas nécessairement les mêmes.
Elle conduit à se focaliser sur des ‹‹groupes››
vulnérables, plutôt qu’à analyser
ce qui rend telles personnes plus vulnérables que d’autres1.
Elle admet l’existence d’une ‹‹normalité››
qu’il convient de restaurer avant de passer au stade
du ‹‹développement.››
En bref, elle contribue à accroître la dépendance
— et donc la vulnérabilité — des
gens en les traitant comme des ‹‹victimes››2.
Enfin, elle permet aux institutions financières internationales
et aux gouvernements d’envisager les situations de crise
comme des accidents, plutôt que comme les conséquences
de leurs propres politiques. Or, des millions de femmes, d’hommes
et d’enfants vivent aujourd’hui dans un état
d’urgence chronique tel qu’il rend la distinction
entre secours et développement non seulement spécieuse,
mais véritablement néfaste, tant il est vrai
que la vulnérabilité de ces populations est
indissociable de leur condition sociale et économique.
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Le
futur commence aujourd’hui
La question n’est pas tant de savoir si les programmes
d’assistance doivent être planifiés à
court, à moyen ou à long terme, que de préparer
l’avenir ici et maintenant. Qu’elle consiste à
procurer des vivres ou des médicaments, à former
des agents de santé locaux ou à dénoncer
des violations des droits de l’homme, une intervention
extérieure comporte toujours, au-delà de ses
résultats directs, des effets à plus long terme.
C’est pourquoi les organisations humanitaires ne doivent
pas seulement se préoccuper de ce qu’elles donnent,
mais aussi de la manière dont elles le donnent. En
dernier ressort, leur contribution devrait être évaluée
au regard de la capacité des intéressés
à vaincre les obstacles qui menacent leur bien-être
et leur survie.
Les organismes d’assistance sont souvent confrontés
à des situations très complexes, où leur
apport individuel est par définition limité.
Certains privilégient l’action politique, d’autres
mettent en avant leurs compétences techniques, d’autres
encore leur expérience dans le domaine de l’alphabétisation
ou de la gestion. Une certaine diversité parmi les
agences humanitaires est inévitable — et souvent
positive. Ce qui est véritablement vital, toutefois,
c’est que leur intervention se fonde sur la compréhension
et la prise en compte des intérêts à long
terme des communautés concernées, ce qui suppose
essentiellement de renforcer la capacité de ces dernières
à faire face aux situations de crise.
La personne humaine et son bien-être sont, par essence,
la finalité ultime de l’action humanitaire. Autrement
dit, celle-ci consiste à défendre et à
protéger les gens dont les droits sont niés,
dont les besoins sont ignorés et dont les voix sont
étouffées, que ce soit en raison de la guerre,
de la pauvreté ou de toute autre forme d’exclusion.
Par conséquent, les organisations humanitaires ne doivent
pas se contenter de ‹‹réparer les pots
cassés››, elles doivent contribuer à
prévenir les crises en réclamant au nom de chaque
individu le droit au développement.
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Deborah Eade
Deborah Eade a travaillé durant neuf années
dans le cadre de programmes de secours et de développement
au Mexique et en Amérique centrale. Elle est aujourd’hui
rédactrice en chef du magazine trimestriel Development
in Practice et a cosigné avec Suzanne Williams The
Oxfam Handbook of Development and Relief (1995).
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