| N’oublions
pas les bénéficiaires!
Mais quelle est donc la place des bénéficiaires
dans cette dynamique? Se pourrait-il qu’ils en soient
tout simplement exclus, alors qu’ils sont à l’origine
même du processus de l’assistance, qu’ils
en sont la véritable raison d’être? Le
fait est que, parfois, on ne peut s’empêcher de
se demander si les intéressés ont la moindre
influence sur les opérations souvent complexes que
déclenchent les situations de crise.
Autrefois, les choses étaient relativement simples.
Les bénéficiaires avaient leur mot à
dire – par l’intermédiaire de leurs gouvernements,
lesquels étaient supposés représenter
les citoyens. L’aide au développement repose
toujours sur ce principe, mais, aujourd’hui, les crises
humanitaires sont souvent liées à des situations
de conflits auxquels les gouvernements sont eux-mêmes
parties. Dans ces conditions, comment les intérêts
des bénéficiaires peuvent-ils être préservés?
En dernier ressort, c’est l’intégrité
des prestataires de l’assistance qui est déterminante.
Face au vide du pouvoir ou lorsque aucune autorité
ne semble plus se soucier des besoins des victimes, eux seuls
peuvent en effet faire en sorte que les intérêts
de ces dernières soient pris en compte. Même
avec la meilleure volonté du monde, une telle mission
est évidemment tout sauf fa-cile. Les organismes de
secours sont-ils sensés “sonder” les destinataires
de leurs services? L’idée est moins ab-
surde qu’il n’y paraît. Même dans
des situations d’urgence, l’écoute des
communautés locales devrait être un préa-lable
obligé à toute action humanitaire visant à
les aider. Mais combien d’organisations ont les moyens
matériels et la volonté de le faire?
Au bout du compte, c’est auprès des bénéficiaires
que l’on trouvera la réponse à la question:
“l’assistance est-elle efficace?”. Certes,
tout organisme d’aide se doit de rendre des comptes
à ses donateurs, mais cette obligation ne devrait pas
s’exercer au détriment de la responsabilité
vis-à-vis des bénéficiaires. Or, dans
la toile extrêmement complexe des actions et des enjeux
qui caractérisent la plupart des grandes crises, cette
notion ne semble pas mobiliser l’attention des donateurs,
des médias ni du grand public. Et, une fois la crise
surmontée, seuls de rares théoriciens de l’assistance
semblent s’intéresser à la question de
savoir ce qui s’est vraiment passé et quelles
leçons on peut éventuellement tirer de l’expérience.
Toutefois, les choses pourraient bien évoluer dans
un proche avenir. Les budgets de l’aide extérieure
seront probablement soumis à un contrôle de plus
en plus strict à mesure que les fonds publics diminueront
et que les problèmes domestiques prendront le dessus.
En outre, le public risque d’être gagné
par une réticence croissante face à la pléthore
d’organismes qui sollicitent son soutien et à
l’apparente inefficacité de leurs efforts pour
prévenir les crises ou même en atténuer
les effets, les catastrophes s’en-chaînant sans
répit, souvent dans les mêmes régions.
Aujourd’hui, l’action humanitaire semble relever
en bonne partie de l’expiation d’erreurs politiques
et autres sentiments de culpabilité collective. Demain,
elle sera vraisemblablement jugée à l’aune
de ses résultats, ne serait-ce que parce que les problèmes
qu’elle a pour ambition de résoudre deviennent
de plus en plus coûteux, aussi bien politiquement qu’économiquement,
pour les pays donateurs eux-mêmes.
A mesure que la qualité de l’assistance passera
au premier plan des préoccupations, la question qui
fait l’intitulé du présent article acquerra
davantage de pertinence. Alors, les organisations qui se seront
montrées les plus attentives aux besoins réels
de ceux qu’elles ont vocation à secourir et qui
seront les plus aptes à mesurer l’impact de leurs
interventions auront les plus grandes chances de survivre
à la mise à plat qui ne manquera pas de se produire.
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