|
Les photos sont interdites dans les prisons par crainte qu’elles
ne facilitent des évasions en tombant entre les mains
de prisonniers ou de complices à l’extérieur.
Dans certains cas, cette interdiction, aussi justifiée
soit-elle, est regrettable, car, même en prison, des
moments heureux mériteraient parfois d’être
fixés par l’image.
J’ai essayé un jour d’en convaincre un
gardien. Nous nous tenions côte à côte
derrière six jeunes gens assis, tous vêtus des
mêmes chemises et pantalons bruns, leurs bras reposant
sur un comptoir. Face à eux, séparés
par un grillage, se trouvaient des membres de leurs familles
en visite. Une fillette souriait à son frère
aîné, un bébé tendait à
son oncle une sucette, un vieil homme embrassait son fils
à travers le treillis métallique. “Je
suis désolé, me répondit le gardien,
il vous faudra vous contenter des mots.”
Mais, pour parvenir à communiquer par écrit
toute l’émotion de tels instants, je suis obligée
de revenir en arrière. Cela a commencé ce même
matin à cinq heures, dans une ruelle de Jérusalem-Est,
où un groupe de personnes – en majorité
des femmes et des enfants – attendent patiemment un
car. Toutes portent des sacs en plastique, certains emplis
de nourriture pour la journée, d’autres contenant
des vêtements, des livres ou du thé pour les
détenus.
Mal réveillés peut-être encore à
cette heure matinale, les gens parlent à peine. On
sent aussi en eux une sorte de retenue, comme s’ils
redoutaient de se laisser emporter par une joie qui risque
d’être déçue. Qui sait ce qui peut
arriver avant qu’ils voient enfin le prisonnier aimé?
Tout le monde est maintenant installé dans le véhicule.
Le chauffeur place contre la vitre un écriteau indiquant:
“Visites de famille aux détenus - Comité
international de la Croix-Rouge”, puis démarre.
Le soleil se lève alors que le vieux car traverse les
magnifiques collines bordant la route de Jéricho et
de la vallée du Jourdain. Peu à peu, les passagers
se mettent à bavarder tout doucement, tout en tirant
de leurs sacs leur casse-croûte.
Mais, chaque fois que le véhicule s’arrête
à un poste de contrôle – il y en aura quatre
jusqu’au terminus du voyage – ils semblent retenir
leur souffle. Au dernier barrage, debout sous le soleil, ils
attendent anxieusement que les soldats leur fassent signe
de remonter à bord; alors seulement, quand les portes
se sont refermées et que le car a repris sa route,
tout le monde respire enfin. Cette fois, on y croit vraiment,
on s’interpelle, on rit, on offre aux étrangers
une orange – peut-être est-ce grâce à
eux si le contrôle s’est bien passé...
Nous arrivons à la prison juste avant 9 heures. Les
passagers descendent du car et s’installent dans le
parking, où ils passeront les cinq à six prochaines
heures. Les enfants se dirigent aussitôt vers une aire
de jeu située dans un angle du terrain. De l’autre
côté se trouvent deux toilettes, l’une
très sale mais en état de marche, l’autre
hors service. Un robinet extérieur complète
ces sanitaires.
En face se dresse la prison, bâtiment imposant et rébarbatif
clos de murs aveugles et entouré d’un réseau
de fil de fer barbelé. Après une longue at-tente,
répondant à l’appel d’un haut-parleur,
une vingtaine de personnes s’alignent devant une porte
métallique. Au moment d’affronter les geôliers
de leurs parents ou amis, les visiteurs sont visiblement gagnés
par la tension.
La porte ouverte, ils avancent jusqu’à une zone
de sécurité où ils présentent
les cadeaux destinés aux détenus et se prêtent
à une fouille corporelle obligatoire.
Enfin, l’instant tant espéré arrive.
Une autre porte s’ouvre sur le parloir. Il se produit
alors une sorte d’explosion nerveuse, comme si les visiteurs
avaient nagé sous une eau froide et sombre depuis Jérusalem-Est
et émergeaient soudain à l’air libre et
à la lumière.
Les yeux sont brillants, tout le monde parle en même
temps dans un joyeux tumulte. Dans la salle règne une
atmosphère de soulagement et de bonheur que rien ni
personne ne semble pouvoir assombrir – ni les barreaux,
ni les gardiens, ni les dures réalités auxquelles
sont pourtant confrontés tous les protagonistes de
cette simple “visite de famille”.
Durant les dix dernières minutes, un passage a été
ouvert et les enfants s’y sont engouffrés pour
étreindre un frère, un oncle ou un père.
Si nous pouvions immortaliser cette scène par l’image,
nous y verrions une combinaison bouleversante de tout ce que
la vie comporte de plus essentiel et de plus cruel à
la fois. Nous verrions des êtres séparés
à nouveau réunis pour un instant, et peut-être
aurions-nous même une vision fugitive de liberté
et d’espoir au cœur de la prison.
Le CICR organise ou finance des visites de famille aux
détenus de sécurité emprisonnés
loin de leur foyer ou de l’autre côté de
la ligne de front. Actuellement, c’est le cas en Israël
et dans les territoires occupés, dans le Sud-Liban,
à Koweït, en Indonésie/Timor-Est, aux Philippines,
au Pérou et en Colombie. |