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Le pouvoir des images:
mythe ou réalité?
par Nik Gowing |
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tient communément pour acquis que les images télévisées
de guerres et autres catastrophes diffusées en temps
réel – depuis la Bosnie, la Somalie ou le Rwanda,
par exemple – constituent autant d’appels à
l’action et déterminent la politique internationale.
Tel n’est pas cependant l’avis de Nik Gowing. |
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Les images choc des reportages qui envahissent jour après
jour nos écrans de télévision semblent
vouloir crier aux gouvernements de “faire quelque chose”
pour mettre un terme aux atrocités de la guerre. Tel
est d’ailleurs l’objectif avoué de beaucoup
de journalistes et autres professionnels de
l’information. Mais les politiciens, les diplomates,
les militaires et les responsables gouvernementaux se défient
comme de la peste du pouvoir des images et, en particulier,
des reportages télévisés, dont ils dénoncent
volontiers le caractère sensationnaliste, fragmentaire
et biaisé. C’est pourquoi ils font tout pour
résister à la pression des médias, jugée
tyrannique et inopportune. |
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Une relation complexe
Une étude personnelle1 m’a amené à
conclure que la télévision n’exerce
pas de réelle influence sur les choix politiques,
mais tous mes collègues ne partagent pas cette opinion.
Le fait est que les relations entre les médias et
le pouvoir politique demeurent complexes, souvent paradoxales
et, en tous les cas, mouvantes.
Certes, les terribles images de février 1991 à
Mutla Gap, à la fin de la guerre du Golfe, celles
du dramatique exode des Kurdes dans le sud de la Turquie
peu de temps après, ou encore celles de la tragédie
de Srebrenica en avril 1993, ont effectivement entraîné
une révision immédiate et radicale des positions
internationales. George Bush a ordonné l’arrêt
de l’avance alliée, John Major a réclamé
la création d’une zone de sécurité
pour les réfugiés kurdes et les nations non
alignées ont fait de même pour Srebrenica au
Conseil de sécurité des Nations Unies.
Néanmoins, la capacité de la télévision
à diffuser de façon quasi instantanée
des images brutes des événements est trop
souvent assimilée ipso facto à un pouvoir
d’influence sur les dirigeants politiques. Une telle
équivalence est totalement abusive. De même,
il faut se garder de voir dans une action des gouvernements,
aussi spectaculaire soit-elle, l’aveu d’un changement
profond de politique qui viserait, par exemple, à
mettre un terme à un conflit.
Dans certaines circonstances que je qualifie de paniques
politiques – comme le drame du bébé
Irma en août 1993 ou l’épidémie
de choléra à Goma en juillet 1994 –,
les gouvernements font effectivement “quelque chose”.
Mais il ne s’agit pas tant d’une véritable
remise en cause de leurs orientations que d’une sorte
de manœuvre de diversion tactique destinée à
donner l’illusion de l’action, alors
que la volonté politique et l’intérêt
national à moyen ou à long terme consistent
précisément à en faire le moins possible.
L’opération humanitaire mise sur pied en ex-Yougoslavie
illustre ce point de manière édifiante. Comme
en conviennent volontiers certains dirigeants occidentaux,
leur action fut strictement palliative. Il fallait “faire
quelque chose”, et les organisations humanitaires
furent enchantées de l’impact des médias
sur la mobilisation des ressources. Pourtant, cette intervention
est née d’une mauvaise conscience politique
plutôt que d’une authentique détermination
à mettre fin au conflit.
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Les limites du pouvoir
Les dirigeants et diplomates occidentaux ne s’illusionnent
pas sur leur capacité à stopper une guerre
contre la volonté des belligérants eux-mêmes.
La guerre n’est-elle pas une dimension intrinsèque
des sociétés humaines?2 Certes, les nouvelles
technologies de l’image ont augmenté de manière
spectaculaire la “visibilité” des conflits,
mais l’existence d’une énorme masse de
documents vidéos ne signifie nullement que l’on
va “faire quelque chose” à ce sujet.
En effet, les images de télévision, en tant
que système d’alerte rapide sur les conflits,
se heurtent aux mêmes limites que les autres indicateurs
dont on dispose aujourd’hui. Dans un monde où
le mot clé de la diplomatie est la prévention,
de tels indicateurs ne sont utiles que si des gouvernements
ou des organisations internationales jouissant d’un
poids politique sont déterminés à agir.
Or, tel n’est pas le cas aujourd’hui. Comme
l’ont amplement démontré les exemples
de l’ex-Yougoslavie, du Rwanda, du Burundi et de la
Tchétchénie, les actes de génocide
et les tentatives d’annexions territoriales suscitent
des réactions marquées par la tromperie et
la duplicité. Dans un tel contexte, les images de
télévision ne font généralement
qu’ajouter à la confusion.
Qui plus est, la question de savoir s’il faut véritablement
“faire quelque chose” demeure très controversée.
En Bosnie, par exemple, les opérations humanitaires
déclenchées par les reportages télévisés
ont certes permis de sauver des vies, mais, de l’avis
de beaucoup, elles ont aussi contribué à prolonger
le conflit en compliquant sa dynamique naturelle. S’agissant
des réfugiés du Rwanda, les images choc diffusées
dans le monde entier ont eu pour effet d’entériner
la criminalité et les fiefs des seigneurs de guerre
et d’institutionnaliser les camps de réfugiés
qui, de l’aveu même des organisations humanitaires,
n’auraient jamais dû être établis.
De fait, l’irruption dans les foyers du cauchemardesque
feuilleton télévisé de Goma a occulté
la totale impuissance diplomatique des grandes puissances
occidentales. Pendant trois mois, celles-ci ont surveillé
de loin le massacre et appuyé sans réserve
les résolutions des Nations Unies, mais elles ont
failli à promouvoir la volonté politique et
à mobiliser la capacité logistique re-quises
pour dépêcher sur le terrain les 5500 casques
bleus annoncés. Les images montrant les victimes
du choléra empilées au moyen de bulldozers
à Goma ont contraint les gouvernements occidentaux
à réagir, mais leur intervention a été
tardive et inadéquate.
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1 Real-time television coverage of armed
conflicts and diplomatic crises: does it pressure or distort
foreign policy decision?, Nik Gowing, Working Paper 94-1,
Joan Shorenstein Barone Center on the Press, Politics and
Public Policy in the John F. Kennedy School, Harvard University.
2 Voir, par exemple, Reporting for Peace, un cours
de journalisme radiophonique conçu pour Radio Rwanda
par Peter du Toit, de l’organisation Care.
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Le cas de la Tchétchénie
En octobre 1995, j’ai eu l’occasion
de mesurer clairement à quel point on s’illusionne
quant au pouvoir réel des images. Les professionnels
de l’information télévisée britannique
étaient réunis pour rendre un hommage mérité
aux opérateurs de prise de vues indépendants,
qui fournissent aujourd’hui la majeure partie des images
de guerre aux agences de presse du monde entier. Le prix créé
à la mémoire de Rory Peck – tué
en octobre 1993 par une balle perdue devant le studio de télévision
Ostankino à Moscou – vise précisément
à reconnaître le travail longtemps ignoré
de ces journalistes freelance, ainsi qu’à soulager
les difficultés financières des familles de
ceux d’entre eux qui ont été tués
ou estropiés dans l’exercice de leur profession.
Bosnie, Tchétchénie, Rwan-da,
Afghanistan, Soudan, Cachemire – pratiquement tous les
points chauds du monde étaient évoqués
par des reportages de grande qualité. Le montage de
cinq minutes réalisé à partir des exceptionnels
documents filmés à Grozny par Farzhad Kerimov,
qui a remporté le premier Prix Rory Peck, continue
de me hanter. Non pas parce que l’attribution de la
récompense intervenait à titre posthume (Farzhad
repose dans une tombe anonyme, quelque part en Tchétchénie),
mais parce que, dans le chaos de la destruction, le cameraman
azéri a probablement tourné les images les plus
bouleversantes, les plus terribles et les plus dérangeantes
de cette guerre.
Le document de Farzhad a été projeté
ce soir-là sans commentaire. Pendant cinq minutes,
la panique, la dévastation et le malheur nous ont été
montrés dans toute leur crudité: cadavres carbonisés,
dépouilles d’enfants et d’animaux, immeubles
s’écroulant sous l’impact des obus –
autant d’images presque insoutenables léguées
par un homme qui risqua durant des mois sa vie dans l’abattoir
de Grozny.
Pourtant, ni le sacrifice de Farzhad, ni le
travail non moins courageux de tant d’autres journalistes,
n’ont eu la moindre incidence sur l’attitude des
gouvernements occidentaux. Au mieux, ces images de guerre
auront fugitivement troublé la conscience et la sérénité
des fêtes de fin d’année d’une poignée
de dirigeants. Les massacres se sont poursuivis dans l’indifférence
quasi générale et en l’absence presque
totale de condamnation. L’intérêt supérieur
des grandes puissances n’était pas en cause:
il n’y avait donc pas lieu de “faire quelque chose”.
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Nik Gowing
Présentateur renommé des actualités télévisées,
Nik Gowing est aussi un fin connaisseur de la politique étrangère. |
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