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L’éternel recommencement

par Lutaa Badamkhand

En Mongolie, la plupart des Kazakhs ont longtemps mené une existence d’éleveurs nomades, mais, récemment, le mode de vie d’un grand nombre d’entre eux a été profondément bouleversé. Après un exil de quelques années au pays de leurs ancêtres, où la fortune n’était pas au rendez-vous, ils reçoivent un accueil peu encourageant à leur retour, à une notable exception près.

Le regard d’Abukhaan Syrakhbai est triste et éteint. Sa yourte — une tente circulaire de peau qui est l’habitation traditionnelle de son peuple — est pratiquement vide.

“J’ai connu des temps plus heureux. Jadis, j’ai été désigné meilleur berger du pays et élu au Khuriltai (le parlement local)”, se souvient Abukhaan, les yeux perdus dans les cimes enneigées du Tsambagarav, où il semble chercher l’explication de sa disgrâce. “Trop de bouches à nourrir, trop peu de bétail”, laisse-t-il échapper dans un murmure.

Neuf de ses parents sont entassés avec les enfants de son jeune frère dans deux yourtes flétries. Avec seulement une douzaine de moutons et une vache, qui rapportent un revenu mensuel de 12000 tugriks (à peine plus de 20 dollars), la famille a du mal à joindre les deux bouts.

 

Un nouveau départ

L’histoire d’Abukhaan est tristement banale dans ces confins montagneux de la Mongolie occidentale. Il y a quatre ans, lui et ses deux frères ont traversé avec leurs familles la frontière qui sépare la province mongole de Bayan-Ölgiy du Kazakhstan, d’où étaient venus plus d’un siècle auparavant leurs ancêtres. Comme plus de 60000 autres Kazakhs, ils espéraient trouver une vie meilleure dans cette ancienne république soviétique, indépendante depuis 1991.

Loin de tout et sous-développée, la province de Bayan-Ölgiy n’arrivait plus à pourvoir aux besoins d’une population kazakh en pleine expansion. En 1990, le chômage touchait déjà près d’un cinquième de cette communauté. La situation s’aggrava rapidement à la suite du démembrement de l’Union soviétique, principal partenaire économique de la Mongolie. Repliés sur leurs traditions et leur culture, les Kazakhs furent particulièrement affectés par la crise.

“Confrontés au déclin économique, au rationnement alimentaire et au chômage, les gens avaient lieu de s’inquiéter pour leur avenir”, explique Marat Hurmetbk, fonctionnaire local. Dans un tel contexte, les promesses de logements et d’emplois formulées par le président nouvellement élu du Kazakhstan suscitèrent de grands espoirs. Entre 1991 et 1993, la moitié des Kazakhs de Mongolie partirent donc pour leur pays d’origine, alléchés par des contrats de travail de cinq ans.

Là-bas, ils bénéficiaient dès l’arrivée d’une prime unique de 400 dollars ou du logement gratuit, et pouvaient choisir leur lieu d’établissement et leur domaine d’activité. Beaucoup se trouvèrent fort bien en travaillant comme bergers ou comme ouvriers d’usine, certains saisirent des chances de car-rière inexistantes en Mongolie. “A un moment donné, se souvient Myzimkhaan, gouverneur de Bayan-Ölgiy, le principal hôpital de notre province dut pratiquement fermer ses portes, suite à la désertion de la plupart de ses employés.”

Pourtant, la transition ne fut pas facile pour tout le monde. Beaucoup ne parvinrent pas à s’adapter au changement de climat et de mode de vie. “C’était un peu effrayant”, raconte Kuldan Samrag, 38 ans, qui a travaillé pendant trois ans dans une fabrique de ciment de Djezkazgan. “Bien que nous ayons la même langue et la même culture, nous ne nous comprenions pas. Bientôt, ma femme et mes enfants sont tombés malades et les médecins nous ont dit de retourner chez nous.”

Abukhaan tient des propos identiques: “Ce n’était pas une bonne idée d’aller au Kazakhstan. Notre plus jeune frère est mort de maladie et nos autres parents restés en Mongolie avaient besoin de nous. Alors, nous avons décidé de rentrer.”

Un retour difficile

Depuis 1993, plus de 800 familles ont regagné la province de Bayan-Ölgiy et le rythme des retours ne cesse de s’accélérer. A l’expiration des contrats de cinq ans, le gouvernement du Kazakhstan impose la naturalisation aux migrants qui désirent rester dans le pays, afin d’augmenter la composante kazakh (actuellement 49 pour 100) au sein de sa population. Selon une récente étude du ministère du Travail et de la Population de Mongolie, cette politique pourrait entraîner chaque année le retour de quelque 2000 familles.

Quelles que soient les situations individuelles, tous ceux qui rentrent sont confrontés à de sérieuses difficultés. La plupart ont vendu leur maison au moment du départ et se trouvent ainsi dépourvus de logement, sans les moyens d’en acquérir un nouveau. Quant aux proches, ils ne peuvent le plus souvent offrir au mieux que quelques moutons. Dans la majorité des cas, les rapatriés doivent donc tout recommencer à zéro, installés dans des entrepôts de marchandises, des hangars à bestiaux et autres abris de fortune.

“J’ai travaillé ici pendant vingt ans comme chauffeur de camion, raconte Selikzhan. L’été dernier, je suis rentré avec une femme malade et trois enfants, et je n’arrive pas à obtenir du travail. Mon ancien camion a été confié à un autre chauffeur. C’est la même chose pour ma femme, qui a travaillé vingt ans comme infirmière à l’hôpital de la province.” Aujourd’hui, à 40 ans, Selikzhan vit dans une remorque empruntée à son ancien employeur. Dans l’incapacité d’entretenir sa famille, il a dû confier ses deux filles à des parents vivant dans les montagnes.

La province tout entière est plongée dans une grave crise économique et les autorités, qui dépendent étroitement des subventions de l’Etat, ne peuvent pas grand-chose. “J’ai simplement fait passer le message suivant: ‘Ne rentrez pas ou, alors, amenez de l’argent!’, reconnaît en toute franchise le gouverneur. Pour le moment, notre économie est incapable d’absorber davantage de gens.”

 

Steppes et forêts en feu

Entre les mois de février et juin, près de 400 incendies ont ravagé les steppes et les forêts du nord de la Mongolie, faisant 25 morts et 1600 sans-abri, détruisant plus de 100000 km2 de terres et tuant des milliers de têtes de bétail. Face à ce désastre sans précédent, la Croix-Rouge de Mongolie a coordonné, avec le soutien du représentant de la Fédération à Oulan-Bator, une opération de secours qui a comporté la distribution de vivres, d’articles ménagers et d’hygiène ainsi que de vêtements à 183 familles. Une fois le dernier foyer éteint, la Fédération a en outre fourni des aliments, des vêtements et du bétail à quelque 500 personnes qui avaient tout perdu.

 

Une aide modeste,
mais un précieux réconfort

Grâce à une initiative lancée en février 1995 par la Croix-Rouge locale, les Kazakhs qui rentrent à Bayan-Ölgiy ne sont heureusement plus totalement abandonnés à leur sort. “Lorsque j’ai vu ces gens descendre de l’avion avec leurs enfants et une paire de valises fatiguées, j’ai eu le cœur serré”, raconte Farida Bailmolda, chef de la section provinciale. Elle a aussitôt entrepris d’élaborer un projet d’assistance en leur faveur. “Beaucoup d’entre eux, explique-t-elle, étaient dépourvus des objets les plus indispensables, tels que draps, matelas et vêtements chauds.”

Deux jours après que Farida eut soumis son projet au siège de la Croix-Rouge de Mongolie, l’ambassade des Etats-Unis à Oulan-Bator s’engageait à le financer. Une contribution de deux millions de tugriks — soit environ 4000 dollars — a permis à Farida d’acheter des couvertures, des draps, des chaussures et même des brosses à dent et du savon, qui ont été distribués à des familles particulièrement nécessiteuses. Au cours de l’année, quelque 160 familles réparties dans pratiquement toute la province ont bénéficié de cette assistance.

“C’est bon de savoir que quelqu’un se soucie de vous, souligne Zhanaikhaan, rentré en 1994 après avoir travaillé une année au Kazakhstan comme charpentier. J’étais totalement ruiné et obligé, à 60 ans, de repartir à zéro. Les vêtements et les chaussures donnés par Farida sont vraiment précieux pour moi qui dois entretenir quatre enfants avec une retraite de 6000 tugriks (environ 11 dollars) — le prix d’un demi-sac de farine...”
Privés de tout soutien des autorités, les bénéficiaires du projet sont manifestement très touchés par la solidarité de la Croix-Rouge. Si cette assistance est loin d’être suffisante en termes matériels, elle est en revanche inappréciable pour le moral de ces gens, dont l’existence a été totalement bouleversée.

“Les retours se poursuivent à un rythme soutenu, note Farida. Dans la région administrative de Tsengel, 70 des 97 familles qui étaient parties au Kazakhstan sont déjà rentrées. Je me rends compte aujourd’hui que j’ai largement sous-estimé l’ampleur du problème. De plus en plus de gens viennent maintenant solliciter notre aide.”

Même si les besoins semblent disproportionnés par rapport aux ressources disponibles, ils ont au moins été reconnus, ce qui est très important. A ce seul égard, l’initiative de Farida est digne de louanges. “Le projet de Farida a été l’un des premiers à être élaboré, non par le siège, mais au plan local”, souligne D. Tserensodnom, chargé de programme au siège de la Croix-Rouge de Mongolie.

Ce projet devait prendre fin en avril 1996, mais, les retours continuant, il a été prolongé. Odonchimed Luvsan, président de la Société nationale, est optimiste: “Si le projet marche bien, confirme-t-il, il sera maintenu. Notre mission consiste à aider les gens et tout ce qui peut y contribuer mérite notre appui sans réserve.”

Lutaa Badamkhand
Rédacteur au Business Times d’Oulan-Bator


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