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Un défi sans précédent
par John Sparrow |
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dissolution dramatique de l’Union soviétique
a été suivie d’une période plus
paisible, mais jalonnée d’épreuves non
moins difficiles. Qu’a signifié cette mutation
radicale pour la Russie et son peuple et quelle en a été
l’incidence sur le monde de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge? |
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La saison touristique bat son plein à Saint-Pétersbourg.
C’est l’époque des nuits blanches, où
les promeneurs déambulent pendant d’interminables
et douces soirées sur les splendides boulevards de
l’ancienne ville impériale et s’absorbent
avec ravissement dans la contemplation du palais d’Hiver,
des trésors de l’Ermitage et des jardins d’été,
oublieux de la misère qui les environne.
Rares sont en effet ceux qui prêtent attention à
ces passants d’un autre genre qui, l’air affairé,
descendent la perspective Nevski, traversent la place du Palais
ou arpentent les rives de la Néva. Non pas que ceux-ci
s’en préoccupent le moins du monde d’ailleurs
— ils ont d’autres soucis en tête.
Evgeni Ivanov a 45 ans. Sans domicile depuis une année,
il sillonne les rues en quête de bouteilles vides et
de vieux papiers, luttant comme des milliers d’autres
pour sa survie. Jadis fameuse pour ses fastes et son rayonnement
culturel, Saint-Pétersbourg abrite en effet aujourd’hui
une véritable légion de vagabonds, de vieillards
solitaires et infirmes, de réfugiés, de mères
de famille privées de ressources, d’alcooliques,
d’enfants maltraités et autres déshérités.
Et le cas n’a, hélas, rien d’exceptionnel.
L’instabilité politique et le chaos économique
qui ont suivi le démantèlement de l’Union
soviétique ont plongé d’innombrables habitants
de la région dans une misère profonde. En Fédération
de Russie, on dénombre plus de six millions de chômeurs.
Le système de santé publique est à l’agonie.
L’inflation galopante a transformé les salaires
et les retraites en peaux de chagrin. La criminalité
est en pleine explosion, au point que la police, totalement
débordée, a dû l’année dernière
renoncer à toute enquête dans 35 pour 100 des
actes de violence, au nombre desquels on a comptabilisé
quelque 8000 meurtres.
La litanie ne s’arrête pas là. Les rares
services sociaux encore opérants sont submergés
par la demande émanant, entre autres, des déplacés
et des réfugiés, dont le nombre pourrait augmenter
de 620000 cette année, pour atteindre un total de 1,7
million. Ce phénomène résulte en partie
du conflit tchétchène, mais aussi de l’afflux
croissant de Russes d’origine qui vivaient jusqu’alors
dans les anciennes républiques soviétiques.
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La
Croix-Rouge en crise
Rares doivent être les Sociétés nationales
– s’il en est – qui ont connu des épreuves
plus difficiles que la Croix-Rouge de la Fédération
de Russie, laquelle se trouve aujourd’hui aux prises
avec les besoins d’une nation en pleine mutation. En
1992, la dissolution de l’Union soviétique a
entraîné, dans son sillage, celle de l’Alliance
des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge,
qui fut fractionnée en quinze Sociétés
nationales distinctes, dans autant de nouveaux Etats indépendants.
Disparue, la structure étatique dont dépendait
si étroitement la Croix-Rouge; envolés, la plupart
des 137 millions de membres cotisants; évanoui, le
soutien institutionnalisé et les contributions de l’industrie.
Nadejda Sorokina, présidente de la Croix-Rouge du
quartier Leninski, à Nijni-Novgorod, a été
le témoin de ces changements spectaculaires. Depuis
les années 50, elle a travaillé inlassablement
pour ce qu’elle considère comme la Société
nationale la plus grande, la plus forte et la plus influente
qu’ait jamais connu le Mouvement de la Croix-Rouge.
Sorokina se souvient de l’époque où tout
le monde achetait les timbres vendus au profit de la Croix-Rouge;
où, dans chaque usine de la ville, la Croix-Rouge était
présente; et où 70 à 80 pour 100 des
travailleurs se sentaient obligés d’être
membres de la Croix-Rouge. Pour illustrer ses propos, elle
exhume les dossiers d’une usine de pièces détachées
pour automobiles, montrant que 78 pour 100 des 12000 employés
cotisaient à la Croix-Rouge et que 1250 étaient
donneurs de sang. Cette même usine comptait 40 postes
de premiers secours Croix-Rouge tenus par 180 bénévoles.
Chaque année, environ 400 ouvriers suivaient des cours
de premiers secours et de protection civile. La Croix-Rouge
jouait dans l’usine un rôle de premier plan, comparable
à celui des syndicats en Europe occidentale. Quant
aux directeurs de l’usine, jamais ils n’auraient
refusé de verser de l’argent à la Croix-Rouge.
Mais tout s’est effondré avec la perestroïka.
La privatisation des entreprises est allée bon train
et, avec elle, les licenciements. Brusquement, la générosité
des directeurs d’usines a disparu. Les timbres Croix-Rouge
ont été supprimés. Les membres et bénévoles
de la Croix-Rouge se sont faits de plus en plus rares. Plus
personne ne pouvait se permettre de travailler gratuitement.
Dans certains lieux, la Croix-Rouge a dépéri
et a fini par disparaître.
Mais, dans l’immensité de la Russie, le soutien
populaire est bien enraciné et constitue une force
et une ressource hors du commun, comme en témoignent
les propos du docteur Oleg Sidorov, président du Comité
central de la Croix-Rouge russe: “Ne me demandez pas
ce qui a existé ou ce que nous avons perdu, dit-il,
mais plutôt ce que nous faisons aujourd’hui, et
comment nous agirons demain.”
La Croix-Rouge russe est soutenue tant par la Fédération
que par le CICR. En 1993, la Fédération a ouvert
une délégation à Moscou pour aider à
mettre en place des programmes médico-sociaux et compenser
ainsi le déclin des soins de santé et la pénurie
généralisée de médicaments et
des fournitures médicales de base. L’objectif
immédiat de l’appel de 72,6 millions de francs
suisses lancé en 1993 était de répondre
aux besoins de santé des couches les plus vulnérables
de la société. C’est ainsi que des trousses
médicales spé-ciales furent distribuées
à près de 4,5 millions de Russes. En 1995, une
opération de secours se montant à 5,8 millions
de francs a été lancée en faveur des
hôpitaux en difficulté dans les régions
les plus reculées du pays.
En outre, la Fédération a aidé les Russes
à renforcer leur Société nationale. Dans
l’ensemble du pays, les comités locaux ont bénéficié
de cours sur le développement des ressources et la
gestion financière — des compé-
tences jusque-là superflues. Grâce au savoir-faire
de la Croix-Rouge canadienne, un programme d’enseignement
des premiers secours à l’échelon de la
communauté a été mis sur pied à
l’intention des formateurs Croix-Rouge. Enfin, la Croix-Rouge
américaine et la Fédération ont décidé
d’unir leurs efforts pour développer le programme
de soins infirmiers à domicile.
Le CICR, qui possède lui aussi une délégation
à Moscou depuis 1992, est présent dans tout
le Caucase du Nord, où il collabore avec les comités
locaux de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge pour venir
en aide aux victimes du conflit tchétchène,
ainsi qu’aux groupes vulnérables d’Ingouchie
et d’Ossétie du Nord. Tout en conseillant et
finançant ces comités pour qu’ils puissent
faire face aux besoins essentiels des collectivités,
le CICR s’occupe de la situation à long terme
de la Croix-Rouge et de la diffusion du droit international
humanitaire dans la région, ainsi que des activités
de recherche de personnes à l’échelon
national.
Malgré cette aide extérieure, la Croix-Rouge
russe doit répondre à des besoins grandissants
avec des ressources de plus en plus réduites. Pour
y parvenir, elle devra, au bout du compte, changer radicalement
ses structures, ses priorités et ses méthodes.
Or, pour cela il faut du temps — autre denrée
qui, aujourd’hui, fait cruellement défaut en
Russie! |
Les
infirmières visiteuses
Le rôle des infirmières visiteuses ne se limite
pas aux soins de santé. Il ne consiste pas seulement
à mesurer la tension artérielle, à donner
des médicaments, à ausculter les malades et
à leur faire des injections, mais aussi, et surtout,
à se mettre à l’écoute des bénéficiaires,
à leur tenir compagnie. En Russie, les infirmières
à domicile sont, pour les personnes âgées,
des amies et des confidentes.
Lors de ses visites quotidiennes à Vladimir Serov,
un homme de 60 ans paralysé et handicapé du
langage, Olga Andreyeva vient rompre l’isolement de
l’appartement. Elle est, pour ce résident de
Saint-Pétersbourg victime de la guerre, une fenêtre
sur le monde extérieur, elle est là pour écouter
ses plaintes, pour lui faire la conversation.
Quand Natacha Labanova rend visite à Alexander Sakulin,
87 ans, dans la petite ville de Borksy, près de Nijni-Novgorod,
ce philosophe, directeur d’école à la
retraite qui, depuis qu’il a eu une attaque, souffre
de problèmes d’élocution, lui dit qu’elle
est la lumière de ses vieux jours. Décrochant
sa guitare, il entonne une chanson d’amour. “Alexander
Alexandrovitch!”, le réprimande-t-elle en riant.
“Demain, promet le vieillard, je vous jouerai un air
d’accordéon — quand vous aurez pris ma
tension.”
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Le système D
A Saint-Pétersbourg, la population — environ
5 millions d’habitants — est composée à
25 pour 100 de retraités dont 120000 ont besoin d’aide,
et on compte quelque 100000 enfants sans foyer et 50000 réfugiés.
Tatiana Liniova, responsable de la Croix-Rouge locale, s’occupe
plus particulièrement de la mobilisation des ressources,
une tâche qu’elle a baptisée le “Système
D”. “Aujourd’hui, convient-elle, il est
plus facile de travailler pour la Croix-Rouge car, dans une
société libre, on peut prendre des initiatives.
Le problème, c’est qu’il est plus difficile
de récolter des fonds ici que dans un pays riche. C’est
l’époque de la débrouillardise.”
Près de la perspective Nevski se trouve un centre
de distribution de vêtements usagés soutenu par
la Croix-Rouge suédoise et la Fédération.
Autrefois, ces vêtements étaient gratuits mais
les gens n’osaient pas se servir. Aujourd’hui,
des mères, des étudiants, des ouvriers peuvent
s’y habiller pour un prix symbolique. Les 1400 dollars
que rapportent chaque mois les ventes servent à acheter
de la nourriture pour les cantines de la Croix-Rouge.
A l’autre bout de la ville, le quartier Kalininski
a été durement éprouvé par la
crise de l’industrie militaire, qui employait une grande
partie des habitants. Les fermetures d’usines ont entraîné
une augmentation dramatique du nombre des chômeurs et
des sans-logis et, par voie de conséquence, de l’alcoolisme
et de la criminalité.
Larissa Fedorova, présidente de la Croix-Rouge locale,
connaît trop bien la misère humaine. Sa cantine
accueille les sans-abri et autres déshérités.
“Nous nourrissons les gens, nous les écoutons
et nous essayons de les aider, mais, ensuite, ils se retrouvent
à la rue” explique Larissa, qui a soumis un projet
aux autorités, leur demandant un foyer en échange
de services communautaires rendus par les sans-logis. Ce qui
la préoccupe le plus, ce sont les enfants, qui représentent
environ un cinquième des 200 personnes qu’elle
nourrit.
Les sans-abri souffrent également d’un manque
de soins car, pour avoir droit à l’assurance
maladie, il faut des papiers en règle et un domicile
fixe. Sauf en cas d’urgence, les hôpitaux, à
court d’argent, les éconduisent, sachant qu’ils
ne seront jamais payés. Seule exception à la
règle: l’Hôpital n° 18, où la
Croix-Rouge a ouvert pour les personnes sans ressources des
salles dotées d’un équipement d’occasion
que Fedorova a obtenu gratuitement aux Pays-Bas. |
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Colmater
les brèches
Les sans-logis ne sont pas le seul groupe laissé-pour-compte
par les services sociaux. C’est aussi le cas des réfugiés
ainsi que des personnes âgées qui, comme les
victimes des catastrophes technologiques, ont des besoins
de soins trop importants pour les services de santé
en place. Avec des ressources très limitées,
mais des trésors d’ingéniosité,
la Croix-Rouge russe essaie de colmater les brèches
et d’atteindre ceux qui passent entre les mailles des
services médico-sociaux.
Officiellement, Saint-Pétersbourg compte 5150 réfugiés
et personnes déplacées. D’après
la Croix-Rouge, toutefois, leur nombre serait plus proche
de 50000. Khalil Tchinarghul, 36 ans, qui loge avec sa femme
Rakhila et ses cinq enfants dans un ancien foyer universitaire
du quartier de Viborgski, est du nombre. Pour une misérable
chambre et une cuisine collective, il paie un loyer mensuel
de 60 dollars, soit la moitié de ce qu’il gagne
comme vendeur de rue non déclaré.
Khalil est afghan. Après la chute du régime
communiste dans son pays, il a fui en Russie et s’est
installé à Saint-Pétersbourg, comme 300
autres familles qui espéraient y obtenir le statut
de réfugiés. Les autorités ne le virent
pas de cet œil et, à ce jour, seule une poignée
de ces exilés ont été acceptés.
La plupart d’entre eux n’ont d’ailleurs
obtenu qu’un visa de courte durée, qu’ils
doivent renouveler fréquemment.
Faute de reconnaissance officielle, ces gens sont exclus
du système et dépourvus de toute protection
juridique. L’histoire de Khalil est exemplaire et va
beaucoup plus loin que l’appauvrissement. Les Afghans
se plaignent d’être victimes de tracasseries policières,
d’extorsions de fonds et de manœuvres d’intimidation
sur les marchés, qui sont souvent le seul endroit où
ils peuvent gagner un peu d’argent.
Voilà pourquoi ils s’adressent à la Croix-Rouge.
Sur une rive de la Néva, des bâtiments à
l’allure patricienne abritent un centre pour réfugiés
et une salle de réunion où la Croix-Rouge organise
des entretiens officieux entre les autorités et les
réfugiés, leur offrant un terrain neutre pour
réfléchir calmement à leurs problèmes.
Tatiana Liniova aimerait que le chef de la police vienne au
Centre. “C’est un homme charmant, dit-elle, mais
il est très perturbé dès qu’il
s’agit de penser aux problèmes des réfugiés,
son travail consistant essentiellement à les arrêter
et à les amener en prison. Personne n’aime les
réfugiés. Les gens disent qu’il faut les
déporter. Moi je dis qu’il faut commencer par
pourvoir à leurs besoins élémentaires.
Une fois que nous l’aurons fait, les gens devraient
s’apercevoir qu’ils ne sont pas si différents
d’eux.”
Les retraités constituent un autre groupe particulièrement
vulnérable auquel les autorités ne peuvent songer
sans un certain embarras. Le système public d’assistance
sanitaire et sociale est si désespérément
à court d’argent que beaucoup d’entre eux
sont privés de tout soutien. Pour les aider, la Croix-Rouge
a mis en place un programme d’infirmières visiteuses
(voir encadré p.4), qui prodiguent des soins de santé
et d’hygiène aux patients, font leurs courses
et, si nécessaire, vont chercher l’argent de
leur retraite. Malheureusement, en dépit du soutien
de la Fédération et de nombreuses Sociétés
nationales, l’argent ne suffit pas aux besoins.
La Croix-Rouge russe aide aussi les victimes des catastrophes
nucléaires. Si celle de Tchernobyl est tristement connue
de tous, il n’en va pas de même de celles de Tcheliabinsk,
dans l’Oural méridional, où une usine
secrète d’armement a contaminé une région
aussi vaste que la Belgique, ni de Semipalatinsk, un ancien
site d’essais nucléaires soviétique situé
dans l’actuel Kazakhstan. Quoi qu’il en soit,
même si les conséquences de la contamination
sont difficiles à mesurer, la détection précoce
et l’information du public sont indispensables. Dix
ans après la catastrophe de Tchernobyl, dans le cadre
d’un programme soutenu par la Fédération,
des laboratoires mobiles de la Croix-Rouge russe assurent
encore une surveillance de première ligne dans les
régions reculées. |
Maria
Klanova: artisan d’une renaissance
Loin de tout, dans la chaîne de l’Altaï,
au sud-ouest de la Sibérie, se trouve un pays de lacs
et de forêts, de rivières aux eaux transpa-rentes
immortalisées par le grand peintre Gregory Ivanovitch
Gourkin. Des oiseaux de proie se laissent porter par les courants
ascendants, des ours rôdent sur les pentes boisées,
des pics neigeux se dressent à plus de 4000 mètres.
Mais le sentiment de paix et de bien-être qu’éprouva
l’artiste au début du siècle est assombri
par une pauvreté galopante. La République de
l’Altaï, qui couvre 93000 kilomètres carrés
aux confins du Kazakhstan, de la Chine et de la Mongolie,
est le reflet fidèle de la misère sanitaire
et sociale de la Sibérie. Les deux tiers de ses 200000
habitants vivent à la campagne, où l’espérance
de vie des hommes est inférieure de dix ans à
la moyenne russe.
Maria Klanova, 45 ans, membre de la minorité ethnique
altaï qui compose 31 pour 100 de la population et véritable
pilier de la Croix-Rouge de la République, est bien
sombre. “Tout ne fait qu’empirer, affirme-t-elle.
Il est plus que temps que la Croix-Rouge se remette en action.”
En 1991, les aspirations de longue date de cette merveilleuse
région de la Sibérie ont conduit à la
création d’une nouvelle république au
sein de la Fédération de Russie. Sans qu’on
sache très bien comment, dans les tumultes du changement
et de la crise, la Croix-Rouge a disparu. Aujourd’hui,
Maria Klanova s’efforce, lentement mais sûrement,
de faire renaître la Croix-Rouge de ses cendres.
Fonctionnaire de l’information auprès du ministère
de la Santé, elle hésita lorsque, en 1994, des
anciens employés de la Croix-Rouge lui demandèrent
de ressusciter l’organisation. Elle ne savait pas trop
bien à quoi servait cette dernière. “Mais
j’eus vite fait de comprendre à quel point nous
en avions besoin”, se rappelle-t-elle.
Elle n’avait ni téléphone, ni voiture,
ni bureau, ni argent. Elle demanda à des amis d’organiser
une assemblée générale où elle
fut élue présidente à l’unanimité
et où un comité fut mis sur pied. Aujourd’hui,
grâce à son obstination, elle dispose d’un
bureau dans le bâtiment de la presse de Gorno-Altaïsk,
la capitale de la République, à quelques pas
des studios de la télévision et des deux plus
grands journaux nationaux. Le rédacteur en chef de
l’Altaïdin Tcholmoni (Etoile de l’Altaï)
travaille gratuitement pour elle comme agent de publicité
et, grâce à ses talents, la Croix-Rouge bénéficie
d’une couverture médiatique que beaucoup pourraient
lui envier.
“Il n’y a qu’une pièce, dit Klanova,
mais le comité y tient ses réunions et nous
y travaillons très efficacement. J’ai toujours
plusieurs mois de loyer en retard mais la Croix-Rouge a au
moins une adresse et un numéro de téléphone.”
Le seul financement dont elle dispose est une maigre subvention
gouvernementale et, vu la situation économique, elle
ne peut guère compter sur beaucoup de donateurs. Il
n’y a pas d’industrie et l’essentiel de
la population vit d’une agriculture en plein marasme.
En termes de revenus, la République se place au 80e
rang sur le tableau de la Fédération de Russie.
Mais ce pays possède une nature intacte dont les ressources
sont une véritable mine pour la fabrication de produits
à base de plantes et pour la médecine alternative.
En étroite collaboration avec l’Office du développement
de la République, Klanova rêve d’une industrie
verte qui rapporterait des pourcentages généreux
à la Croix-Rouge.
Pour le moment, elle doit continuer à se démener.
Elle n’a toujours pas de véhicule. Elle reste
tributaire des autres pour tous ses déplacements, mais
il est rare qu’elle ne trouve personne pour la conduire.
Par un bel après-midi d’été, à
une demi-journée de voiture au sud-est de Gorno-Altaïsk,
elle arrive en plein cœur de la chaîne de l’Altaï.
Son regard montre bien que ce qui lui fait défaut sur
le plan matériel, elle le compense par son courage,
sa détermination et son engagement personnel. Et, en
voyant son travail, on ne peut que reconnaître que c’est
bien là le principal. |
| Le
conflit tchétchène
L’évocation des malheurs actuels de la Russie
ne serait pas complète sans la guerre. Lorsque le conflit
tchétchène éclata, Rouslan Isayev était
enseignant dans un institut technique. Il en savait long sur
le pétrole, mais n’avait aucune idée de
l’aide humanitaire. Réfugié dans une cave
lors d’un bombardement russe, il y rencontra une femme
médecin qui faisait tout ce qu’elle pouvait pour
soigner les blessés. Elle s’appelait Madina Elmurzaeva
et dirigeait ce qui restait de la Croix-Rouge en Tchétchénie.
Au plus fort des combats, Isayev se retrouva dans les rues
en quête de blessés, de personnes terrorisées
et de sans-abri à secourir. Sa grande taille et son
drap orné d’une croix rouge lui valurent bientôt
le surnom de “Grande Cible”. Trop souvent, hélas,
c’était des morts qu’il ramassait. “Les
rues étaient jonchées de cadavres, raconte-t-il.
Comme nous étions la seule organisation à nous
déplacer dans le coin, c’était à
nous d’enterrer les morts”.
Cette opération coûta la vie au docteur Elmurzaeva,
37 ans, mère de trois enfants, qui sauta sur une mine
cachée sous le cadavre qu’elle était en
train de soulever. Quatre autres volontaires de la Croix-Rouge
périrent avec elle. Beaucoup de corps attendent encore
d’être identifiés. La Croix-Rouge locale
détient les photos des visages décomposés
des morts qu’elle a re-trouvés et enterrés
dans des fosses communes, ou qu’elle a exhumés
en cherchant des disparus. Des parents au visage anxieux viennent
examiner ces photos pour retrouver des proches. Leur problème
n’est pas uniquement de savoir, ou d’offrir une
sépulture décente aux leurs: à moins
de retrouver leurs morts, les familles n’ont droit à
aucune compensation.
A quelque 700 cadavres anonymes s’ajoutent environ
1400 disparus, en majorité des hommes en âge
de combattre, dont la plupart sont présumés
prisonniers. Avec l’appui du CICR et en étroite
collaboration avec le gouvernement, la Croix-Rouge de Tchétchénie
s’efforce de retrouver leur trace.
La Croix-Rouge jouit d’une excellente réputation
en Tchétchénie, grâce notamment au CICR,
dont les programmes médicaux, de secours et de distribution
d’eau couvrent toute la République. Dans la seule
ville de Grozny, ses délégués ont distribué
jusqu’à 600000 litres d’eau par jour. Les
cantines populaires établies à Grozny et à
Goudermes permettent d’alimenter jusqu’à
3000 personnes par jour. Le CICR distribue également
des médicaments et s’emploie à réhabiliter
les cliniques et les hôpitaux. C’est le cas de
l’hôpital n° 4, à Grozny, soutenu par
le CICR depuis qu’en 1995 il a été pillé
et partiellement détruit. Sa maternité, qui
dessert plus de la moitié de la ville et les villages
environnants, est la plus active de Grozny. D’après
le personnel hospitalier, ce ser-vice serait voué à
disparaître sans l’aide du CICR.
La crise a aussi suscité des efforts de relèvement
à long terme. Dans le Caucase du Nord, le CICR aide
les comités locaux à mettre en œuvre des
services sociaux de proximité tels que soins infirmiers,
distributions de repas et aide ménagère en faveur
des personnes immobilisées à la maison. “Ce
sont des services essentiels, affirme Pieter de Rijke, délégué
du CICR chargé de la coopération, mais ils sont
aussi pour la Croix-Rouge une façon de dire à
la collectivité: ‘Voici ce que peut faire la
Croix-Rouge, alors soutenez-la’. Il s’agit de
regagner la confiance et la faveur du public.” |
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La
solidarité
Cinq ans environ après ce que l’on nomme communément
la chute du communisme, où en sont donc la Russie et
la Croix-Rouge russe? A certains égards, le sentiment
qui prévaut est celui d’un profond isolement.
Celui-ci s’explique en partie par la difficulté
de maintenir un niveau élevé d’aide extérieure
une fois que la crise perçue comme telle est passée
et qu’il faut s’atteler à la tâche
ingrate de la transition. Mais d’autres facteurs y concourent.
Etant donné l’ampleur des besoins et la pénurie
de ressources, les gens sont obligés de se débrouiller
seuls. Raissa Puris, présidente et unique membre du
Comité local de la Croix-Rouge à Ust-Kan, dans
la République de l’Altaï, résume
parfaitement la situation. “Il est diffi-cile d’unir
les gens au sein d’un mouvement, observe-t-elle, quand
la seule préoccupation de chacun est de trouver à
manger.”
Cependant, tout espoir n’est pas perdu, bien au contraire.
Ainsi, Nijni-Novgorod est devenue une vitrine de la réforme
économique russe, et son jeune gouverneur, Boris Nemtsov,
en a fait l’une des villes les plus dynamiques du pays.
Le chômage est tombé à 4 pour 100 —
soit la moitié de la moyenne nationale — et les
petites entreprises privées se multiplient. Les jeunes
y sont très enthousiastes et pleins d’énergie.
Un nouveau pragmatisme est visiblement en train de naître
au sein de la Croix-Rouge, du golfe de Finlande à la
mer du Japon. Il ne faut pas en conclure que, dans ce pays
gigantesque, tout le monde s’est remis du changement.
Cependant, de nombreuses organisations caritatives, qui ne
sont plus rattachées de fait aux administrations de
la santé, sont en train d’acquérir une
légitimité sociale qui appelle le soutien de
la communauté et des donateurs tant nationaux qu’étrangers.
Il faut nécessairement du temps pour sortir d’une
économie centralisée et, maintenant que le processus
est bien entamé, il est évident que la Russie
ne peut s’en sortir si elle se contente d’adopter
le système des autres tout en continuant à fonctionner
comme avant. Les économistes et le Mouvement de la
Croix-Rouge et du Croissant-Rouge ont tout intérêt
à comprendre qu’il est temps de forger des idées
nouvelles, correspondant à une réalité
unique et complexe, qu’il est temps d’adapter
l’action aux besoins spécifiques d’une
population gigantesque, pleine de ressources et exceptionnelle
— en bref, qu’il est temps de s’investir
dans un processus de longue haleine. |
John Sparrow
Journaliste indépendant domicilié à Amsterdam,
John Sparrow se rend fréquemment en Fédération
de Russie. |
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