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Les catastrophes
peu naturelles de l’Asie
par Cathryn J. Prince |
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le continent asiatique, l’exode rural se poursuit à
un rythme effréné. Des millions de gens rêvent
de se soustraire ainsi à la misÈre, mais, au
bout du chemin, ils se retrouvent plongés dans le cauchemar
urbain du chômage, de la précarité et
de la pollution. La Croix-Rouge et le Croissant-Rouge s’efforcent
de soulager leurs souffrances. Mais cette aide est-elle suffisante? |
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De tout temps et en tous lieux, les villes ont été
pour les populations rurales de véritables miroirs
aux alouettes. L’Asie n’échappe pas à
la règle. Fascinés par le mirage de la pros-périté
urbaine, de plus en plus de gens quittent leurs champs ou
leurs montagnes, ignorants des difficultés qui les
attendent dans les cités déjà surpeuplées
du continent.
De Dhaka à Manille et de Beijing à Hanoi, la
misère humaine déverse son flot continu dans
les rues des mégapoles. Chômage, pénurie
du logement, pauvreté, criminalité, précarité
des services et pollution y constituent la réalité
quotidienne pour des millions d’individus. Pour Iain
Logan, ex-chef de la délégation régionale
de la Fédération internationale à Kuala
Lumpur, cette région est victime d’un grave mal-
entendu. “Le continent asiatique bénéficie
de la croissance économique la plus rapide et la plus
spectaculaire du monde. Aussi, dans certains milieux, on estime
que les besoins d’assistance y sont plus réduits
qu’ailleurs. Or, c’est loin d’être
le cas. D’une part, parce que les catastrophes en tout
genre y sont très fréquentes et, d’autre
part, parce que le développement de l’infrastructure
n’est pas à la hauteur des espérances
suscitées par l’essor de l’économie.”
Autrement dit, l’apparente prospérité
provoque l’afflux de populations que les agglomérations
urbaines ne sont pas en mesure d’accueillir. Et le problème
ne fait que s’aggraver. En 1970, l’Asie comptait
seulement huit mégapoles de plus de cinq millions d’habitants;
vingt ans plus tard, on en dénombrait trente-et-une,
et le mouvement continue de s’accélérer.
Les Nations Unies prédisent que, d’ici dix ans,
la moitié de la population de la région résidera
dans les grandes cités ou à leur périphérie
— et que la moitié de cette population urbaine
vivra dans la pauvreté.
Compte tenu de cette évolution, tous les spécialistes
s’accordent à dire qu’il est urgent d’améliorer
la sécurité, l’hygiène et la salubrité
des villes, mais leurs avis divergent quant aux moyens et
méthodes. Certains préconisent des approches
gouvernementales et centralisées, d’autres sont
partisans d’actions ponctuelles et indépendantes
des pouvoirs publics. Quoi qu’il en soit, si on ne prend
pas de mesures énergiques, plus d’un milliard
et demi de citadins seront confrontés à de graves
problèmes matériels et sanitaires d’ici
2025. Aujourd’hui, déjà, on estime que
quelque 200 millions d’habitants des villes manquent
d’eau potable et que 350 millions environ vivent dans
des conditions d’extrême insalubrité.
Tel est le contexte dans lequel doit agir le Mouvement de
la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. Pour les Sociétés
nationales de la région, la question se pose de savoir
comment répondre aux besoins actuels tout en se préparant
aux défis à venir. Les stratégies spécifiquement
urbaines seront probablement de règle, mais on pourra
également envisager des approches nouvelles et adapter
les programmes ruraux de la Fédération aux réalités
des mégapoles.
“Bien entendu, souligne Jerry Talbot, ex-directeur
du département Asie/Pacifique de la Fédération,
il ne s’agit pas pour nous de suspendre notre assistance
traditionnelle aux populations rurales victimes de catastrophes
naturelles pour concentrer nos efforts exclusivement sur le
soulagement de la misère urbaine, mais plutôt
de faire profiter les citadins démunis de l’expérience
acquise dans le cadre des opérations de secours.” |
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Participation
communautaire
Selon Hiroshi Higashiura, successeur de Jerry Talbot, les
Sociétés nationales doivent se préparer
à répondre à des besoins croissants car
l’augmentation de la population des agglomérations
urbaines aura pour corollaire une multiplication des catastrophes
et une aggravation notable de leur impact. Trois facteurs
étroitement imbriqués contribueront à
la détérioration de la situation: accroissement
de la population et, notamment, du nombre de pauvres; augmentation
du nombre de personnes vulnérables vivant dans des
régions exposées aux catastrophes; et dégradation
de l’environnement du fait de l’activité
humaine. De fait, lors de nombreuses catastrophes récentes,
les centres urbains ont été particulièrement
affectés.
Hiroshi Higashiura est convaincu que la solution des problèmes
des villes réside dans les actions à petite
échelle reposant sur la participation étroite
de la communauté.
La plupart du temps, note Floyd Barnaby, représentant
de la Fédération au Myanmar, les Sociétés
nationales envisagent la vulnérabilité uniquement
au regard d’événements particuliers comme
les cyclones ou les inondations qui affectent périodiquement
le Bangladesh ou la Chine, par exemple. Pourtant, les difficultés
sont permanentes pour les sans-abri, les enfants, les mères
célibataires, les vieillards et autres catégories
vulnérables, y compris dans des pays dont le niveau
de vie moyen peut apparaître très enviable.
Qualifiée parfois de Suisse de l’Asie, Singapour
n’est certes pas le premier exemple qui vienne à
l’esprit lorsqu’on évoque la misère.
Or, il y a plus de vingt ans, la Croix-Rouge a découvert
que cette opulente métropole abritait aussi son lot
de souffrances. Depuis 1970, des volontaires assurent un service
régulier d’aide à domicile au bénéfice
de vieillards isolés et démunis. Ils leur apportent
de la nourriture, les accompagnent chez le médecin
pour des contrôles de santé et leur offrent un
lien précieux avec le monde extérieur. Tout
modeste qu’il soit, ce programme pourrait servir de
modèle à d’autres Sociétés
nationales. |
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Au bord de l’explosion
Le service d’aide à domicile évoqué
ci-dessus concerne évidemment des sociétés
fortement développées, où les moyens
existent pour agir efficacement. Mais l’Asie est un
continent extrêmement contrasté. Les besoins
comme les ressources varient considérablement d’un
pays à l’autre.
Le Pakistan, avec ses 124,5 millions d’habitants, figure
au neuvième rang des nations les plus peuplées
du monde. Au début de 1994, environ un tiers des Pakistanais
vivaient dans les villes et ces proportions augmentent d’année
en année, l’exode rural se poursuivant sans faiblir.
La ville côtière de Karachi est sur le point
d’exploser. Elle compte aujourd’hui plus de 10
millions d’habitants dont près de la moitié
vivent dans des bidonvilles et accueille chaque année
500000 personnes supplémentaires. Dans cette mégapole
surpeuplée, 20 pour 100 des nouveau-nés meurent
avant leur premier anniver-saire. L’hygiène publique
est épouvantable et va s’aggraver encore avec
la pénurie d’eau qui devrait frapper la ville
d’ici 2010. La majorité de la population manque
déjà d’eau potable, celle-ci étant
contaminée dans de nombreux quartiers par l’infiltration
des égouts.
Cependant, des efforts sont en cours dans un quartier inattendu:
le bidonville d’Orangi, où environ un million
de personnes vivent dans une effroyable insalubrité.
Suite à une initiative lancée dans les années
80 par un professeur à la retraite, les habitants s’emploient
à planifier, construire et entretenir leurs propres
égouts. A ce jour, ce programme a permis de construire
plus de 90000 latrines reliées à quelque 5000
réseaux d’évacuation souterrains.
Si l’exemple d’Orangi confirme que les communautés
peuvent améliorer leur propre sort dans des situations
de surpeuplement et d’insalubrité, de nombreux
experts conviennent néanmoins que l’augmentation
de la population doit être contrôlée pour
enrayer l’évolution désastreuse des métropoles
asiatiques. Là encore, le Pakistan, avec sa répartition
démographique déséquilibrée, constitue
un cas d’école. Déjà neuvième
au rang des pays les plus peuplés, il connaît
aussi une des croissances démographiques les plus élevées
du monde. |
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Enfants
des rues
Les enfants pauvres constituent l’un des groupes les
plus vulnérables des agglomérations urbaines.
Les enfants des rues, en particulier, connaissent des conditions
d’existence souvent très dures. Exposés
au viol, à la prostitution, aux mauvais traitements,
beaucoup ne survivent qu’en grappillant de rares aliments
dans les poubelles ou en gagnant quelques sous comme marchands
ambulants. Dormant sous les porches, sans aucune possibilité
de procéder à des soins d’hygiène,
la plupart sont des proies faciles pour les maladies infectieuses.
Le nombre des enfants des rues est atterrant. A Manille, la
Croix-Rouge philippine fournit une assistance à 5000
d’entre eux.
Pour ce faire, la Société nationale a créé
le “Capitaine Croix-Rouge”, un personnage comique
qui mène une croisade pour une vie plus sûre.
Le Capitaine Croix-Rouge est le héros d’un livre
richement illustré dans lequel sont évoqués
les grands problèmes de santé publique tels
que le choléra, la diarrhée et le VIH/SIDA.
Ce programme, qui bénéficie du soutien de la
Croix-Rouge danoise, vise à encourager les enfants
des rues à devenir eux-mêmes de jeunes agents
de santé de la Croix-Rouge. Sept infirmiers professionnels
sélectionnent des candidats âgés de 9
à 15 ans et les forment à transmettre parmi
leurs camarades les principes essentiels de l’hygiène
et des premiers secours.
Erling Anderson, qui a récemment effectué une
mission à Manille pour le compte de la Fédération,
souligne que la force du programme repose précisément
sur son interactivité. “Avec ces enfants qui
ont grandi dans l’adversité et ont connu tant
de déceptions, la confiance est difficile à
établir. Les mieux placés pour les aider sont
leurs propres camarades, qui partagent le même mode
de vie et la même relation à la société.”
De telles initiatives sont vitales, car les habitants défavorisés
des villes manquent généralement des connaissances
et des moyens nécessaires pour se préserver
contre les dangers qui les menacent, qu’ils soient d’origine
humaine ou naturelle. |
| Des
populations à haut risque
Dans les pays en développement exposés aux
catastrophes comme le Bangladesh, le Pakistan et le Viet Nam,
les migrations urbaines sauvages augmentent notablement les
risques liés à l’environnement. Le prix
exorbitant des terrains et le manque d’espace à
l’intérieur des villes repoussent les couches
les plus pauvres de la population aux marges des agglomérations.
Selon une évaluation indépendante conduite dans
le cadre de la Décennie internationale de la prévention
des catastrophes, 30 à 60 pour 100 des habitants du
continent asiatique vivent dans des bidonvilles surpeuplés
établis dans des zones particulièrement exposées
à des catastrophes telles qu’inondations et glissements
de terrain.
Prenons le cas de Dhaka, au Bangladesh, une agglomération
parfois qualifiée de méga-bidonville. Les pénuries
de courant, de logements et d’eau y sont permanentes.
Pourtant, les habitants des campagnes continuent d’y
affluer, élargissant de jour en jour l’immense
ceinture de taudis qui cerne déjà la capitale.
S’ils peuvent espérer échapper ainsi à
la dureté d’une existence vouée à
la culture de subsistance, ils ne sauraient se soustraire
en revanche à la menace des inondations et des glissements
de terrain. |
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Développement
pour l’an 2000
La préparation sera le facteur clé d’un
développement durable des agglomérations urbaines
au cours des prochaines décennies. Et, comme le souligne
Michael Coyet, chef de la délégation de la Fédération
au Viet Nam, les Sociétés nationales doivent
s’engager dès maintenant dans cet effort. C’est
pourquoi la Croix-Rouge du Viet Nam a lancé son programme
de développement pour l’an 2000.
Fondée par Ho Chi Minh en 1946, la Société
nationale est la plus importante organisation humanitaire
du pays, mais c’est aujourd’hui seulement qu’elle
peut véritablement se tourner vers l’avenir,
après plusieurs dizaines d’années de conflits.
Avec plus de la moitié des 74 millions d’habitants
vivant dans le dénuement, le défi à relever
est énorme. En dépit de la croissance économique
amenée par de récentes réformes, le Viet
Nam reste l’une des nations les plus pauvres du monde.
Bien que la population soit encore rurale à 80 pour
100, les habitants des villes connaissent eux aussi de sérieux
problèmes liés principalement à la pollution
(bronchites et pneumonies, notamment).
“Ici, note Michael Coyet, la solidarité est
profondément inscrite dans la culture. Chaque jour,
les gens s’efforcent de mille et une manières
d’aider leurs concitoyens défavorisés.
Dans un tel contexte, la Croix-Rouge du Viet Nam a compris
qu’elle devait privilégier les approches communautaires.
A travers son programme de développement pour l’an
2000, qui vise en prio-rité les grandes agglomérations,
elle s’emploie à renforcer ses comités
régionaux et, par leur biais, la qualité et
l’efficacité de ses services sociaux.”
Son département de l’action sociale a produit
un manuel de formation spécialisé pour les employés
et volontaires de la Société nationale. D’ici
l’an 2000, son programme de formation sera implanté
dans chacune des 53 provinces. Dans l’intervalle, la
Croix-Rouge du Viet Nam assurera des services d’aide
au logement pour les pauvres, elle créera des foyers
pour les enfants des rues, construira des centres d’accueil
pour les personnes âgées et œuvrera pour
la réinsertion des handicapés, des anciens toxicomanes
et des prostitués.
Déjà, sa campagne “Mères héroïques”
commence à porter ses fruits au plan local. En trois
décennies de guerres, plus de deux millions de Vietnamiennes
ont perdu leurs maris et leurs fils. Dans une société
où les enfants, notamment mâles, prennent traditionnellement
soin de leurs parents âgés, beaucoup de ces femmes
se sont retrouvées dépourvues de tout soutien.
La Croix-Rouge a donc entrepris de leur fournir une assistance
qui va, selon les besoins, de l’aide alimentaire aux
soins médicaux, en passant par la recherche de logements.
Outre les secours traditionnels qui s’imposent au bénéfice
des vieillards, des femmes et des enfants, le Mouvement de
la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge pourra également,
dans les années à venir, épauler les
autres habitants vulnérables des agglomérations
urbaines.
A Beijing, une ville qui comptait au début des années
90 près de six millions d’âmes et presque
autant de bicyclettes, le trafic automobile est en pleine
expansion, explique Xusheng Yang, chargé de programme
au département Asie/Pacifique de la Fédération.
Le réseau routier n’ayant pas évolué
en conséquence, les accidents de la circulation se
multiplient. Aussi la Croix-Rouge chinoise a-t-elle mis sur
pied, en collaboration avec la police et la direction des
transports, une école de conduite dont le programme
inclut une formation aux premiers secours.
“Mais, à part ce programme qui sera progressivement
étendu à l’ensemble du pays, la Société
nationale n’a pas véritablement pris en compte
jusqu’à présent les besoins actuels et
futurs des collectivités urbaines. Cette lacune devrait
être comblée, car notre Mouvement a pour mission
d’assister tous les individus et communautés
vulnérables”, note encore Xusheng Yang. |
| Trop
peu, trop tard?
Dans ce domaine, toutefois, il n’est pas toujours facile
d’agir. Dans certains pays, les autorités perçoivent
toute initiative indépendante comme empiétant
sur leurs propres compétences. En Thaïlande, par
exemple, les gens qui travaillent dans les bidonvilles sont
souvent considérés comme des agitateurs.
Ce genre d’attitude vient compliquer encore la tâche
de tous les membres du Mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge
qui, comme François Grunewald, du CICR, estiment urgent
de renforcer la mobilisation en faveur des populations urbaines
de l’Asie par crainte qu’il ne soit bientôt
trop tard pour éviter le désastre.
Iain Logan, de la Fédération, pense qu’il
faudra pourtant du temps pour que les comportements évoluent
à cet égard. “Pendant longtemps, remarque-t-il,
la Croix-Rouge ne s’est pas sentie concernée
par ces problèmes de société, mais les
choses sont en train de changer.”
Cela dit, toute intervention dans ce domaine exige certaines
précautions. En particulier, souligne Jerry Talbot,
le Mouvement doit se garder d’imposer des solutions
toutes faites, faute de quoi il risque de se voir rejeter
par les bénéficiaires présumés.
L’avenir est aux programmes modelés par les besoins
et attentes des intéressés et conduits avec
leur participation.
“Les individus et communautés vulnérables,
conclut Floyd Barnaby, sont riches d’invention et de
ressources.” Tout ce dont ils ont besoin, c’est
qu’on leur donne un coup de main. Et le plus tôt
sera le mieux! |
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Cathryn J. Prince
Journaliste indépendante résidant en Suisse. |
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