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Guerre aux mines antipersonnel
par Mary-Anne Andersen |
| “il
faut accepter l’idée que l’amputation est
la seule façon d’aider les gens. Et être
capable de faire abstraction de ses sentiments lorsqu’on
procède à une telle mutilation”, explique
le docteur Bernard Vermuelen. Citoyen suisse, ce chirurgien
a travaillé pour le CICR en 1987 à Peshawar,
au Pakistan, et quatre ans plus tard à Khao-i-Dang,
au Cambodge. Aujourd’hui, il travaille au service de
traumatologie de l’Hôpital Cantonal de Genève,
mais les images des victimes des mines antipersonnel continuent
de le hanter. Celle, en particulier, d’un garçon
du même âge que son fils auquel il fallut amputer
les deux jambes: “Il a été victime d’une
arme employée délibérément pour
terroriser les civils”.s, au no |
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Une seule solution
Conscient que le problème avait pris des proportions
épidémiques, le CICR convoqua en avril 1993
à Montreux un symposium d’experts médicaux,
militaires et juridiques afin de rechercher des solutions.
“Nous avions mesuré depuis des années
déjà la gravité de la situation, explique
le docteur Coupland, mais, durant la guerre froide, il était
difficile de débattre de questions touchant aux armes.
En 1993, le contexte était propice et nous pûmes
enfin attirer l’attention de l’opinion publique
sur les coûts humains des mines antipersonnel.”
Au vu de l’ampleur du problème, une seule solution
s’imposa: réclamer l’interdiction totale
de la fabrication, de l’utilisation, du stockage et
du com-merce des mines antipersonnel. Les arguments à
l’appui de cette position s’inspirent de trois
principes essentiels du droit international humanitaire: l’utilisation
d’armes de nature à causer des souffrances inutiles
ou excessives est interdite; les armes qui frappent sans discrimination
et l’utilisation aveugle des armes sont interdites;
les armes qui violent les préceptes de la morale publique
devraient être interdites.
En février 1994, le CICR rendit public son appel à
l’interdiction des mines antipersonnel. A cette occasion,
le président Cornelio Sommaruga déclara que,
d’un point de vue humanitaire, l’abolition totale
de ces engins apparaissait comme la seule solution efficace.
Il engagea les gouvernements à y travailler dans le
cadre de la Conférence d’examen de la Convention
des Nations Unies sur les armes classiques (1980), dont le
Protocole II traite spécifiquement des mines antipersonnel.
Le 3 mai 1996, après une première session infructueuse
tenue en septembre 1995, les Etats parties à la Convention
adoptèrent des amendements au Protocole II comportant
des mesures limitées d’interdiction, de restriction
d’emploi et, pour la première fois dans un traité
de droit humanitaire, de cession des mines antipersonnel.
Le Mouve-ment de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge jugea
les restrictions d’emploi particulièrement décevantes.
“Ce sont des dispositions à la fois faibles et
complexes, dont l’application en temps de guerre serait
très difficile”, note Peter Herby, conseiller
juridique du CICR. Ces médiocres résultats renforcèrent
la conviction que seule l’élimination totale
de ces engins permettrait de résoudre le problème.
Dans une déclaration prononcée à l’issue
de la Conférence, Margareta Wahlström, Sous-Secrétaire
général de la Fédération internationale
en charge des opérations, s’est très clairement
exprimée à ce sujet: “Nous allons inviter
instamment les Sociétés nationales de la Croix-Rouge
et du Croissant-Rouge à poursuivre leurs efforts pour
promouvoir l’interdiction totale des mines antipersonnel.
A leur tour, elles vous demanderont, comme nous le faisons
maintenant, de ratifier le jour même la Convention de
1980 et ses nouveaux Protocoles; de prononcer le lendemain
une interdiction au plan national; de lancer le jour suivant
des initiatives bilatérales, régionales et internationales;
enfin, de commencer à préparer dès la
semaine suivante les consultations annuelles.” |
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A
l’ère du marketing
Sous le slogan “Interdisons les mines!”, le CICR
a officiellement lancé en novembre 1995 une campagne
à la-quelle est associé l’ensemble du
Mouvement. Fait sans précédent dans l’histoire
de l’institution, il a été décidé
de recourir largement aux techniques de publicité de
type commercial.
“Pour le Mouvement, cela a représenté
à bien des égards une véritable révolution”,
note Johanne Dorais-Slakmon, coordonnatrice de la campagne
pour l’interdiction des mines. Dotée d’un
solide bagage dans le domaine de la communication, elle considère
la publicité comme un outil particulièrement
efficace lorsqu’il s’agit de mobiliser l’opinion.
“C’est la seule façon de toucher des publics
du monde entier en surmontant les barrières culturelles.
De plus, cela permet de diffuser des messages extrêmement
lapidaires. Mais, pour le CICR, le recours à la publicité
dans le cadre d’une stratégie de communication
était entièrement nouveau. Il en a résulté
une vive controverse entre les ‘traditionalistes’
et les ‘progressistes’ de l’organisation.”
On a fait appel à une agence spécialisée
pour élaborer les concepts, qui devaient être
à la fois mobilisateurs et informatifs, tout en restant
dans les limites de ce qui seyait au CICR. Gian-Battista Bacchetta,
directeur général adjoint des Affaires générales,
estime que cette campagne aura constitué un pas de
géant pour le Mouvement. “Cette approche allait
à l’encontre d’attitudes culturelles profondément
enracinées au CICR, ce qui explique les fortes réticences
initiales. Néanmoins, elle aura contribué de
manière très efficace à persuader les
gouvernements d’assumer leurs responsabilités.”
En 1996, les messages diffusés par le CICR ont touché
quelque 747 millions de personnes dans le monde entier. Les
médias internationaux ont participé à
cet effort en offrant gratuitement des espaces publicitaires
pour une valeur globale de plus de 3 millions de francs suisses.
“La crainte que le recours à ces méthodes
de communication ne compromette les opérations ou la
réputation de neutralité de l’institution
s’est avérée infondée, observe
Johanne Dorais-Slakmon. Il faut dire que la campagne a été
conduite de manière extrêmement responsable,
afin d’éviter tout préjudice de cette
nature.” |
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Sensibiliser et informer
En complément de la campagne d’annonces qui
visait essentiellement à mobiliser en permanence l’attention
du public sur les atroces conséquences des mines, divers
débats et conférences ont été
organisés afin de procurer aux autorités compétentes
des statistiques et autres informations pertinentes à
ce sujet. “Nous devons non seulement sensibiliser, mais
aussi informer, explique le docteur Coupland. Nous ne pouvons
pas nous contenter de dénoncer le caractère
inhumain des mines antipersonnel: il nous faut aussi fournir
aux responsables concernés des éléments
propres à modifier leur point de vue et à influer
sur leurs décisions.”
Les données recueillies par la division médicale
du CICR et le travail de ses conseillers juridiques ont été
déterminants à cet égard. La campagne
a en outre été étayée par une
étude commandée par le CICR au général
de brigade britannique Patrick Blagden, concernant l’efficacité
militaire des mines antipersonnel. Publiée en mars
1996 sous le titre Les mines terrestres antipersonnel: des
armes indispensables?, cette étude a conclu que les
conséquences humanitaires de ces engins excédaient
de loin leurs avantages militaires, conclusion à laquelle
ont souscrit 50 officiers supérieurs de 19 pays.
Pendant que les ONG regroupées au sein de la Campagne
internationale pour interdire les mines (voir p.11) s’employaient
à mobiliser l’opinion publique en dénonçant
les pays producteurs ou exportateurs, le Mouvement a préféré
faire un travail de sensibilisation et de plaidoyer. “Si
les ONG peuvent catalyser l’opinion en faisant “monter
la pression”, la Croix-Rouge a un rôle différent
à jouer, observe Johanne Dorais-Slakmon. Nous avons
des compétences, une expérience et une réputation
à mettre à profit, et les gouvernements se tournent
vers nous pour obtenir des avis, des conseils et des informations.” |
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Une
occasion pour le Mouvement
La campagne internationale pour l’interdiction des
mines terrestres a constitué une excellente occasion
pour le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge
de faire la démonstration de sa force et de son potentiel.
Pendant que le CICR s’employait à mobiliser la
communauté internationale par le biais des médias
et de réunions et conférences, maintes Sociétés
nationales ont joué un rôle de premier plan dans
leurs pays respectifs en adaptant la campagne aux cultures
et aux conditions locales.
A ce jour, 83 d’entre elles ont activement participé
à la campagne (voir carte p.6-7) et leurs efforts ont
été déterminants pour faire progresser
la cause de l’abolition des mines à travers le
monde. Depuis le lancement de la campagne du Mouvement, plus
de 80 gouvernements se sont prononcés en faveur d’une
interdiction totale des mines antipersonnel, portant à
109 le nombre total des Etats partisans d’une telle
mesure, y compris ceux qui ont signé une déclaration
à Bruxelles au mois de juin.
Un autre bienfait de la campagne aura été de
contribuer à la promotion du droit international humanitaire.
De fait, dans de nombreux pays, le problème des mines
a fourni aux Sociétés nationales et aux délégations
du CICR une excellente occasion de plaider auprès des
gouvernements et des militaires le renforcement de ce droit.
Cela a notamment été le cas pour la Croix-Rouge
autrichienne, qui a pris l’initia-tive de rédiger
un projet de loi interdisant les mines terrestres antipersonnel
et de le soumettre au Parlement, lequel l’a adopté
sous la forme d’une loi fédérale (voir
encadré). |
Colombie:
au cœur du problème
Plus de 30 ans de guerre civile entre les mouvements de
guérilla et les troupes gouvernementales ont entraîné
la dissémination de quantité de mines antipersonnel
dans différentes régions du pays. Ces engins
sont utilisés par les premiers pour préserver
leurs camps contre d’éventuelles attaques et
par les secondes pour protéger les pipelines qui transportent
l’un des principaux produits d’exportation du
pays — le pétrole. La destruction de ces canalisations,
qui constituent une cible privilégiée des groupes
d’opposition, provoque d’énormes dégâts
à l’environnement et des pertes économiques
considérables pour l’Etat. Malgré l’absence
de statistiques vraiment fiables concernant le nombre des
mines et celui de leurs victimes, on estime que la majorité
de ces dernières sont des enfants.
En mai 1996, la Croix-Rouge colombienne a lancé une
campagne de sensibilisation au moyen d’affiches, de
brochures et de messages diffusés à la télévision
et à la radio. Dans les six mois qui ont suivi, la
plupart des 40000 volontaires de la Société
nationale étaient engagés dans cet effort, enseignant
aux enfants et aux adultes comment se préserver contre
ces engins et les mesures à prendre en cas d’accident.
Les médias se sont associés à cette croisade
en diffusant gratuitement les annonces.
“Les mines sont des armes tellement horribles qu’il
est aisé de mobiliser l’opinion contre elles.
En revanche, il est très diffi-cile d’en empêcher
la prolifération, déclare Guillermo Rueda, président
de la Croix-Rouge colombienne. Les parties au conflit sont
trop occupées pour se soucier des civils qui sautent
sur leurs mines. C’est pour cela que nous sommes là.”
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| Idées
et initiatives
Dans le cadre de cette campagne, les Sociétés
nationales ont fait preuve d’une grande créativité.
En Allemagne, au Canada, au Danemark, en Finlande, en France
et en Suède, elles ont dressé sur les marches
des parlements et des églises des “montagnes
de chaussures” symbolisant les 24000 personnes qui,
chaque année, sont tuées ou mutilées
par des mines antipersonnel. Dans 34 pays, elles ont adapté
au contexte local les modèles d’annonces fournis
par le CICR. “La publicité était tout
à fait appropriée pour sensibiliser le public
et mobiliser les médias, note Kristina Hedlund Thulin,
conseillère juridique à la Croix-Rouge suédoise,
mais, pour les politiciens, il fallait une approche différente.”
La Société nationale a mis à contribution
tous ses comités locaux en les encourageant à
nouer le dialogue avec leurs députés pour les
informer du problème et en les invitant à faire
envoyer à des politiciens des cartes postales portant
des informations sur les mines.
La campagne suédoise s’est non seulement traduite
par une mesure d’interdiction des mines au plan national,
mais, en renforçant la crédibilité de
la Croix-Rouge, elle a également entraîné
l’adhésion de nombreux nouveaux membres au sein
de la section de la jeunesse.
En octobre 1995, le comité du droit international de
la Croix-Rouge danoise a publié un rapport exhaustif
sur les mines antipersonnel, lequel mettait en évidence
les aspects juridiques, militaires et humanitaires de cette
question. Ce comité rassemblant certains des médecins
et des juristes les plus réputés du pays, l’étude
a donné lieu à un vaste débat national,
lequel a débouché sur un moratoire sur l’utilisation
de ces engins.
Des Sociétés nationales de pays directement
affectés par les mines ont également pris part
à la campagne, en mettant l’accent sur les précautions
à prendre pour éviter les accidents. Au Mozambique,
pays qui continue de pâtir du lourd héritage
de 16 années de guerre civile, les mines font chaque
jour des victimes. La Croix-Rouge nationale a formé
de nombreux volontaires pour conduire des activités
de sensibilisation par le biais de représentations
théâtrales, de chants et de messages radiophoniques.
De jeunes volontaires ont en outre dressé des cartes
des régions particulièrement affectées
par ce problème et entrepris de recenser les accidents.
En Afghanistan, en Colombie et en Bosnie, les mines antipersonnel
sont toujours employées dans le cadre des conflits
en cours, ce qui rend d’autant plus urgente la mise
sur pied de programmes de sensibilisation. Les spécificités
linguistiques, géographiques et culturelles de chaque
pays doivent être prises en compte dans le cadre de
ces campagnes. |
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L’art
du compromis
Certaines Sociétés nationales ont eu à
surmonter des obstacles de diverses natures. Parfois, il leur
a fallu déployer un art consommé du compromis
pour faire passer le message.
La Croix-Rouge britannique a choisi d’axer sa campagne
sur les besoins des victimes afin de ne pas fragiliser son
statut. Aux termes de la loi, en effet, les organisations
caritatives du pays sont tenues de s’abstenir de tout
engagement dans les affaires politiques. Toutefois, grâce
à la participation de la princesse Diana, dont le voyage
en Angola a été abondamment évoqué
dans les médias (voir p.25), ainsi que d’autres
célébrités, la Société
nationale est parvenue à susciter une mobilisation
très large sur le problème des mines.
En Finlande, la Croix-Rouge s’est heurtée à
l’argument selon lequel l’armée a besoin
de mines pour garder la frontière avec la Russie. Elle
a dû renvoyer un débat qui devait réunir
des militaires et des représentants de secteurs très
variés de la société civile, parce que
les invités pressentis étaient “trop occupés”.
“Nous devons être très circonspects, explique
Helena Korhonen. Dans notre pays, l’armée est
un sujet très sensible, et il ne nous appartient pas
de débattre de doctrine militaire. Si la plupart de
nos concitoyens sont convaincus de la nécessité
de défendre les frontières, ils sont en revanche
peu sensibilisés aux souffrances des victimes civiles
des mines dans d’autres régions du monde. De
ce fait, il nous est diffi-cile de placer la discussion sur
un plan général. Malgré ces difficultés,
je pense qu’il est du devoir de la Croix-Rouge de poser
de telles questions.”
La Croix-Rouge du Japon a elle aussi rencontré de
sérieux écueils. “Plus de 40 pour 100
des Japonais n’ont aucune idée des problèmes
liées aux conflits, explique Otohiko Hori, du département
des relations internationales. Beaucoup de gens ignorent même
que les mines peuvent tuer ou mutiler des civils longtemps
après que la guerre est finie. C’est pourquoi
notre campagne a été essentiellement informative.
Au demeurant, les Japonais seraient plutôt partisans
de secourir les victimes et de conduire des opérations
de déminage, que de plaider pour l’interdiction
des mines.”
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| Réseaux
régionaux
Des initiatives nationales et régionales ont également
été prises afin de soutenir la promotion de
la campagne au plan international. En mai 1996, le CICR a
organisé un séminaire régional sur les
mines antipersonnel à Managua (Nicaragua) avec le concours
du gouvernement et de la Société nationale.
Cette réunion, qui a rassemblé des représentants
des pays d’Amérique centrale et du Mexique, a
débouché sur une initiative visant à
établir d’ici l’an 2000 une zone régionale
libre de mines antipersonnel et sur l’adoption par l’Assemblée
générale de l’Organisation des Etats américains
d’une résolution appelant à l’élimination
totale de ces engins dans les Amériques. En réponse
à l’initiative d’Amérique centrale,
des donateurs ont alloué des ressources pour le déminage
de la région.
En février 1997, lors d’une conférence
internationale convoquée à Maputo par le groupement
des ONG à l’origine de la Campagne internatio-nale
pour interdire les mines, douze Sociétés nationales
d’Afrique australe ont constitué un réseau
régional afin de s’aider mutuellement à
promouvoir l’interdiction des mines antipersonnel au
plan national et d’œuvrer ensemble à l’établissement
d’une zone régionale libre de mines. Sous les
instances de la Croix-Rouge de Namibie, le ministre des Affaires
étrangères a déclaré que son pays
s’associerait à la croisade mondiale pour une
interdiction immédiate et totale des mines antipersonnel.
En Europe, les Sociétés nationales de quatorze
pays ont formé un groupe de soutien juridique au sein
duquel les experts procèdent à des échanges
d’informations et s’assistent mutuellement dans
le cadre du processus d’Ottawa. Au Canada, la Croix-Rouge
travaille en étroite collaboration avec son gouvernement
depuis janvier 1996, suite à l’annonce par ledit
gouvernement qu’il était partisan d’une
interdiction totale des mines antipersonnel (voir encadré).
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Autriche:
une action multiforme
Il n’existe pas de recette type pour une campagne contre
les mines. Recourant à des moyens très originaux,
la Croix-Rouge autrichienne a obtenu de remarquables résultats.
“Si on veut obtenir davantage qu’une simple prise
de conscience, il faut agir”, déclare Christian
Marte, secrétaire général adjoint de
la Société nationale. Afin de convertir la compassion
pour les victimes en une mobilisation concrète pour
l’interdiction des mines, celle-ci a multiplié
les initiatives: annonces dans les médias, collecte
de signatures, réunions. En outre, elle n’a pas
hésité à signaler à ses concitoyens
que des entreprises autrichiennes offraient à d’autres
nations des mines antipersonnel dans le catalogue Jane’s
Military and Logistics. Les médias ont repris
cette information en titrant: “L’Autriche contribue
aux massacres causés par les mines”.
“La collecte de signatures était une activité
inédite pour nous, mais nous avons rencontré
un énorme succès”, note Christian Marte.
De fait, une pétition rassemblant quelque 60000 noms
a convaincu le président autrichien de soutenir officiellement
le principe de l’interdiction des mines. La division
juridique de la Croix-Rouge a ensuite formulé un projet
de loi et persuadé des députés favorables
à une telle mesure de la soumettre au Parlement fédéral.
En décembre 1996, ce dernier a adopté une loi
promulguant l’interdiction totale des mines antipersonnel,
laquelle est entrée en vigueur le 1er janvier 1997.
“En prenant l’initiative de rédiger un
projet de loi, nous avons montré aux gens que la Croix-Rouge
autrichienne ne se contentait pas de faire du tapage, mais
qu’elle s’engageait très sérieusement
dans cette affaire, souligne le secrétaire général
adjoint. Grâce à cette campagne, notre organisation
est maintenant beaucoup mieux connue du public et des politiciens.
Dans un état de droit, la loi constitue l’unique
moyen d’empêcher des actes contraires à
la morale publique. Compte tenu de la nature humanitaire du
problème et de nos compétences en matière
juridique, il nous appartenait d’agir dans ce sens.”
Même si elle a pu surprendre de la part d’une
telle organisation, cette démarche a été
très efficace. Désormais, la Croix-Rouge autrichienne
ne sera plus considérée comme une “vieille
dame inoffensive”. L’Autriche est maintenant membre
du noyau de pays qui anime le processus d’Ottawa. Le
gouvernement a élaboré un traité qui
sert de référence dans les négociations
internationales et les entreprises nationales qui exportaient
auparavant des mines en importent aujourd’hui de Bosnie
afin de procéder à leur destruction.
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Une
impulsion décisive
Désirant donner une impulsion décisive au mouvement,
le gouvernement canadien a invité en octobre 1996 cinquante
Etats favorables à l’interdiction des mines antipersonnel
ainsi que le CICR, la Fédération, les Nations
Unies et les initiateurs de la Campagne internationale à
venir discuter à Ottawa d’une stratégie
future. A l’issue de la conférence, le ministre
canadien des Affaires étrangères, Lloyd Axworthy,
a surpris les participants en appelant publiquement tous les
gouvernements à venir signer en décembre 1997
à Ottawa un traité d’interdiction totale
des mines terrestres antipersonnel.
“Cette initiative du gouvernement canadien a permis
de s’affranchir des limites de négociations fondées
sur la règle du consensus et de placer la question
des mines sur un plan moral et politique élargi”,
note Peter Herby. Suite à la conférence d’Ottawa,
156 Etats ont appuyé en décembre 1996 une résolution
soumise à l’Assemblée générale
des Nations Unies par les Etats-Unis d’Amérique,
laquelle appelait à conclure dans les meilleurs délais
un nouveau traité ayant force exécu-toire afin
d’interdire la production, l’utilisation, le stockage
et la commercialisation des mines antipersonnel. De l’avis
de Peter Herby, le “processus d’Ottawa”
représente certainement le cadre le plus propice à
une mise en œuvre rapide de cette résolution.
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Canada:
Union des forces
Interrogé sur son sentiment après que le gouvernement
eut littéralement confisqué la campagne de la
Croix-Rouge canadienne, David Pardoe sourit aux anges. “C’est
parfait, merveilleux, déclare-t-il. Ce n’est
pas souvent qu’on voit un gouvernement agir comme il
le devrait face aux grands problèmes humanitaires.
Cela dit, le nôtre n’a pas toujours été
favorable à l’interdiction des mines.”
La Croix-Rouge canadienne a lancé sa campagne nationale
contre les mines antipersonnel en même temps que le
CICR, en novembre 1995. Chris Giannou, chirurgien de guerre,
a donné le coup d’envoi en faisant plusieurs
exposés sur ce problème. Deux mois plus tard,
le 17 janvier 1996, le gouvernement canadien a prononcé
unilatéralement un moratoire total sur la production,
l’exportation et l’utilisation des mines antipersonnel.
Ayant atteint son objectif au plan gouvernemental, la Croix-Rouge
a alors reporté tous ses efforts sur l’amélioration
de l’assistance aux victimes et sur les opérations
de déminage.
Le 3 mai 1996, à la session de clôture de la
Conférence d’examen de la Convention des Nations
Unies sur les armes classiques (1980), le gouvernement canadien
a pris l’initiative d’inviter tous les Etats intéressés
à élaborer une stratégie commune. En
octobre, des représentants de 50 Etats partisans de
l’interdiction des mines, de 24 Etats participant en
qualité d’observateurs ainsi que de 8 organisations
internationales se sont réunis à cet effet à
Ottawa. Les 50 Etats déjà engagés dans
cette voie ont signé une déclaration par laquelle
ils convenaient de conclure dans les meilleurs délais
un accord ayant force exécutoire pour interdire la
production, le stockage, la commercialisation et l’utilisation
des mines antipersonnel et de redoubler d’efforts en
matière de sensibilisation, de déminage et d’assistance
aux victimes. Ils ont décidé de se réunir
à nouveau en décembre 1997 à Ottawa afin
de signer un tel traité.
La Croix-Rouge canadienne a collaboré étroitement
avec son gouvernement en lui fournissant des informations
et des conseils, mais elle s’est abstenue de toute ingérence
dans les affaires de politique extérieure.
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Et
les victimes?
Même si une interdiction totale est prononcée
en décembre à Ottawa, ces engins ne cesseront
pas pour autant leurs ravages. Les civils qui en seront les
victimes dans les rizières et sur les routes, en ramassant
du bois ou en faisant paître les troupeaux, auront besoin
durant de nombreuses années encore de soins et d’assistance.
C’est pourquoi le CICR a recommandé aux gouvernements
et aux organisations intergouvernementales réunis les
6 et 7 mars 1997 à Tokyo dans le cadre de la Conférence
sur les mines antipersonnel d’adopter à leur
égard des mesures intégrant traitement et prévention.
“Le souci principal du CICR reste d’assurer aux
victimes une aide adé-quate, souligne le docteur Robin
Coupland. Dans ce domaine, nous jouissons d’une solide
expérience, mais nous avons néanmoins besoin
du concours d’autres partenaires afin de limiter les
souffrances que les mines continueront inévitablement
de causer dans les 20 à 30 prochaines années.”
Un élément essentiel de la proposition présentée
à Tokyo par le CICR consiste dans l’établissement
de systèmes d’information centralisés
dans tous les pays infestés par ces engins. Cela permettrait
d’améliorer sensiblement le traitement des victimes
et d’accroître la proportion d’entre elles
qui bénéficieront d’une assistance. Les
données ainsi rassemblées serviraient également
à mieux cibler les efforts de déminage et les
campagnes de sensibilisation.
“D’aucuns prétendent que la campagne pour
l’interdiction des mines a détourné l’attention
des victimes, mais c’est faux, affirme Johanne Dorais-Slakmon.
Nous leur avons au contraire donné un visage. Autrefois,
ces gens n’étaient que des victimes anonymes
de la guerre. Aujourd’hui, ils sont reconnus comme des
individus réclamant une attention spécifique
et durable. Et le processus engagé en vue de l’abolition
des mines est maintenant irréversible.”
La base de données chirurgicales du CICR comprend
plus de 26000 patients enregistrés depuis 1991 dans
cinq hôpitaux. Vingt-sept pour cent sont des victimes
des mines et la grande majorité d’entre eux sont
des civils.
L’assistance à ces personnes demeure l’une
des tâches les plus absorbantes de l’organisation,
qui conduit actuellement dix-neuf programmes orthopédiques
dans huit pays et continue, dans seize autres pays, de fournir
un appui technique et matériel à vingt-six programmes
qui ont été repris en main par les autorités
sanitaires ou par la Société nationale. Depuis
1979, il a fabriqué plus de 100000 membres artificiels
au bénéfice de 80000 amputés.
Le 6 juin, le CICR a lancé un appel de fonds spécial
afin de renforcer cette assistance. En dépit des efforts
considérables déployés par le Mouvement
international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge et par
d’autres organisations humanitaires, nombre de victimes
sont encore délaissées, ce qui fait peser une
lourde charge sur des familles et des communautés dont
les ressources sont déjà extrêmement limitées.
Quelle que soit l’issue de la campagne pour l’interdiction
des mines, les souffrances sont loin d’être finies
pour les millions de civils confrontés au risque quotidien
d’être tués ou mutilés, et pour
les centaines de milliers de handicapés du monde entier.
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Mary-Anne Andersen
Mary-Anne Andersen a été détachée
auprès
du CICR par la Croix-Rouge danoise en qualité de chargée
de liaison de la campagne contre les mines.
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