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Réfugiés tamouls: la vie des camps

par Patralekha Chaterjee

Au fil des ans, quelque 200000 Tamouls de Sri Lanka ont fui au Tamil Nadu, dans le sud de l’Inde, afin d’échapper aux violences qui continuent d’ensanglanter leur pays. en l’absence de toute assistance de la part des organisations humanitaires internationales et locales, ils ont mis en place leurs propres mécanismes d’auto-assistance.

Par une étouffante après-midi d’été, dans un entrepôt désaffecté à une dizaine de kilomètres de la ville de Tiruchirapalli, au sud de l’Inde, une femme d’âge moyen enveloppée dans un sari rose fraise s’efforce de consoler un élève. La tâche de Chandraleela Kanagaratnam, institutrice de son état, n’est pas une sinécure. Dans la classe de fortune dépourvue de chaises, de pupitres et de tableau noir, il lui faut enseigner l’alphabet à 28 enfants en bas âge turbulents et abrutis par la chaleur.


 

Auto-organisation

Les enfants proviennent des régions particulièrement troublées du nord et de l’est de Sri Lanka — Jaffna, Mannar et Trincomalee — et appartiennent à des familles déchirées par la guerre civile. Les parents de certains ont été tués, d’autres vivent et travaillent dans une autre ville pour compléter les maigres subsides versés aux réfugiés par le gouvernement de l’Etat du Tamil Nadu.

Les orphelins ont été recueillis par d’autres familles de réfugiés et élevés par des mères adoptives. Rozariamma, une vieille femme à la peau parcheminée, fait partie du comité du camp et s’occupe de cinq orphelins. L’allocation perçue par les réfugiés étant insuffisante pour assurer un régime adéquat, la plupart des femmes du camp ont mis en place leur propre mécanisme de sécurité alimentaire. Rozariamma cultive des légumes sur le minuscule lopin qui jouxte sa maison et élève de la volaille.

Irumpoothipatty — un des 133 camps abritant des réfugiés sri-lankais — illustre de manière exemplaire la capacité d’organisation de ces derniers. Dans de nombreux camps, des groupes d’auto-assistance ont été constitués. Plusieurs se sont dotés de “coordonnateurs” élus par la population du camp, lesquels ont pour mandat d’assigner des tâches spécifiques à des réfugiés volontaires, qui touchent en retour une modeste rémunération.

Sathya, 24 ans, travaille comme “auxiliaire de santé” au camp de Pariyarnagar, à la périphérie de la ville de Madurai. Parmi les 600 familles qui y résident, on dénombre beaucoup d’enfants souffrant d’un déficit de poids. Le travail de Sathya consiste à veiller à ce que les enfants de 3 à 5 ans reçoivent un complément nutritif quotidien de “Bengal gram”, un légume local de consommation courante.

“Au début, je distribuais la nourriture le matin, mais, du coup, les enfants étaient privés de petit déjeuner et leur poids ne s’améliorait pas sensiblement. Maintenant, nous leur donnons leur complément en fin d’après-midi.”

Un terrain mouvant

En tant qu’étrangers résidant dans un pays non partie à la Convention des Nations Unies de 1951 relative au statut des réfugiés, les Sri-lankais sont pratiquement dépourvus de tout droit social ou politique. Historiquement, l’Inde a toujours été un bon pays d’accueil, mais elle ne possède aucune disposition législative concernant le statut des réfugiés. De ce fait, le sort réservé à ces populations varie considérablement d’un cas à l’autre. Si, par exemple, les Tibétains et les Sri-lankais reçoivent normalement des cartes d’identité de réfugiés, il n’en va pas de même pour les réfugiés de l’ethnie Chakma établis dans le nord-est du pays. De nombreux spécialistes indiens de la question considèrent que les Tamouls sri-lankais sont relativement privilégiés. Au moins, les autorités ne cherchent pas à les contraindre à partir, comme c’est le cas pour les Chakmas. Néanmoins, aujourd’hui, les Tamouls sri-lankais se heurtent à une usure de la compassion.

Lorsque les premières vagues ont touché le sol indien en 1983, elles ont reçu un accueil chaleureux. Les Tamouls du Tamil Nadu ont avec les Tamouls sri-lankais un lien culturel et linguistique étroit. Mais la sympathie pour ces derniers s’est évanouie à la suite de l’assassinat de l’ex-premier ministre indien Rajiv Gandhi en mai 1991. Selon toute probabilité, en effet, les Tigres de libération du Tamil Eelam (LTTE) — un groupe qui revendique la création d’une entité tamoule indépendante à Sri Lanka — avaient été mêlés à l’attentat. Dès lors, tout exilé sri-lankais était devenu suspect, quelles que soient ses convictions idéologiques.

Depuis juin 1992, un décret gouvernemental proscrit la présence d’ONG dans les camps de réfugiés pour des “raisons de sécurité”. Même les représentants du HCR sont tenus à l’écart, seuls quelques réseaux de volontaires chrétiens bénéficiant d’un droit d’accès officieux.

Dans ce pays surpeuplé, durement touché par la pauvreté et par une myriade d’autres problèmes qu’est l’Inde, la sympathie pour le sort des étrangers tend à devenir une denrée rare. Les réfugiés disputent des terres et des ressources limitées à d’autres groupes défavorisés.

 
 

Education à la survie

Les réfugiés sri-lankais ont habilement tourné l’adversité à leur avantage. Lorsque, fatiguées des pressions exercées par les autorités, les ONG indiennes ont mis un terme à leur action au sein des camps de réfugiés, ceux-ci ont aussitôt réagi en créant de puissants groupes d’auto-assistance. Cela n’a pas été sans susciter d’amères critiques, de la part notamment des ONG indiennes évincées des camps. Actuellement, des négociations tendues sont en cours entre les autorités du Tamil Nadu et le gouvernement central, en vue d’obtenir la révocation du décret interdisant aux ONG l’accès à ces camps.

De leur côté, les Tamouls sri-lankais réfugiés en Inde ont démontré qu’ils étaient de rudes interlocuteurs, capables eux aussi d’exercer de redoutables pressions. A la suite de l’assassinat de Rajiv Gandhi, Jayalalitha Jayaram, qui était à l’époque à la tête du gouvernement du Tamil Nadu, avait interdit aux enfants des réfugiés l’accès à tous les établissements éducatifs. L’avenir d’une génération entière était menacé. Les réfugiés réagirent en créant des
classes spéciales dans les camps. Simultanément, une campagne virulente fut lancée afin de faire annuler cette mesure. Des enfants réfugiés formèrent un choeur qui se produisait régulièrement lors de manifestations publiques auxquelles assistaient des fonctionnaires d’Etat. Les chants interprétés dans ces occasions plaidaient la compassion en faveur des frères tamouls. Cet effort fut payant: les étudiants sri-lankais purent à nouveau fréquenter les écoles. Pour les réfugiés, l’éducation et la musique se sont révélés de véritables instruments de la survie.

Patralekha Chaterjee
Ancienne étudiante du Refugee Studies Programme de l’Université d’Oxford, l’auteur travaille aujourd’hui comme journaliste à New Delhi. Elle est spécialisée dans les problèmes des populations migrantes.

 

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