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En attendant le verdict
par Jean-François Berger |
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La vie reprend peu à peu
son cours normal au Rwanda, mais les séquelles de la
guerre et du génocide de 1994 restent nombreuses. Dans
les prisons, le CICR poursuit une action à grande échelle
tout en s'engageant dans la prévention du VIH/sida.
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La Rwanda comptait en début d'année plus de
100 000 détenus dans ses prisons et cachots, la plupart
étant accusés de participation au génocide
de 1994 qui, en trois mois de frénésie meurtière,
a coûté la vie à près d'un million
de Tutsis et de Hutus modérés. La grande majorité
de ces détenus attendent depuis huit ans de passer
en jugement et vivent dans une promiscuité épouvantable,
bien que des milliers de vieillards, de malades et de mineurs
aient été libérés à la
mi-janvier par décret gouvernemental.
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Prison centrale de Kigali, Rwanda. L'uniforme
rose est la marque des personnes suspectées de génocide.
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Freiner l'hécatombe
"Si ces gens n'avaient pas été emprisonnés,
ils auraient subi de terribles représailles",
note Jean-François Sangsue qui, témoin direct
de la tragédie à l'époque, dirige aujourd'hui
les opérations du CICR dans la région des Grands
Lacs. Très vite, toutefois, les conditions de détention
sont devenues catastrophiques, faute d'espace, d'eau courante,
d'installations sanitaires, de services de santé, de
nourriture, de personnel, d'argent pour entretenir les locaux,
et la mortalité a bientôt atteint des proportions
alarmantes.
L'enjeu n'étant rien moins que la vie ou la mort de
milliers d'individus, le CICR s'est alors engagé dans
le plus important programme d'assistance de son histoire en
milieu carcéral. Palliant l'incapacité manifeste
des autorités, il s'est progressivement employé
à mettre en place, avec le concours actif des détenus,
les indispensables services d'approvisionnement en eau, d'hygiène,
de santé et d'alimentation.
Si les besoins restent énormes, l'urgence est toutefois
révolue grâce aux efforts combinés du
CICR et des autorités rwandaises qui fournissent désormais
la moitié de la nourriture.
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Des années d'attente
On peut s'étonner que les détenus aient pu
supporter ces années d'attente sans jugement dans un
espace aussi confiné. "La société
rwandaise est très bien organisée et fortement
hiérarchisée", explique Samuel Emonet,
coordinateur adjoint du programme. "Dans les prisons,
c'est la même chose; chacun a son rôle, c'est
sans doute ce qui leur permet de tenir."
Il suffit de pénétrer dans la prison centrale
de Nsinda, à 80 kilomètres au nord-est de Kigali,
pour comprendre les propos de Samuel. Dans cet établissement
règne en effet une activité impressionnante.
En bon ordre, des milliers de prisonniers s'adonnent aux corvées
de cuisine, à des tâches de cordonnerie ou de
menuiserie, aux travaux des champs.
Accompagnée du détenu responsable de l'hygiène
de la prison, Diana Couffeau, infirmière du CICR, fend
la foule pour aller assister à un cours pilote de sensibilisation
au VIH/sida. Dans un recoin abrité des intempéries
et agrémenté d'un tableau noir se pressent une
trentaine de détenus âgés de quinze à
vingt ans. L'animateur récemment formé énumère
les symptômes des différentes maladies sexuellement
transmissibles avant de délivrer son message de prévention,
en mettant l'accent sur l'hygiène de base et sur le
danger des pratiques homosexuelles non protégées.
L'assistance est visiblement réceptive. Il faut dire
que ces cours, organisés conjointement par le CICR
et par l'ONG africaine Society for Women and AIDS in Africa
(SWAA), constituent un précieux ballon d'oxygène
pour les détenus, qui sont ensuite invités à
se soumettre à un test de dépistage.
"La récente inclusion des prisonniers comme catégorie
à risques dans les programmes de lutte contre le sida
au Rwanda représente un progrès important, mais
il y a encore du chemin à faire", note Diana Couffeau.
"Les détenus qui acceptent le dépistage,
commente-t-elle, sont principalement motivés par le
désir d'avoir des enfants après leur libération."
En l'absence de chiffres officiels sur la prévalence
du sida au Rwanda, les experts estiment le taux de séroposivité
au VIH à 11 pour 100 de la population.
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Le viol comme arme de guerre
Le nombre exact des victimes du génocide rwandais
ne sera jamais connu. Selon Human Rights Watch, cette tragédie
aurait fait quelque 500000 morts; selon les Nations unies,
entre 800000 et 1 million. Une autre comptabilité atroce
émerge aujourd'hui, celle des viols. Un rapport des
Nations unies estime qu'environ 250000 femmes ont subi des
violences sexuelles avant d'être, pour beaucoup d'entre
elles, assassinées. D'après une étude
de Save the Children, on recense parmi les survivantes environ
15000 femmes enceintes, dont plus de 70 pour 100 sont aujourd'hui
séropositives.
L'utilisation du VIH/sida comme arme de guerre contre les
femmes a amené le Tribunal pénal international
pour le Rwanda (TPIR) à considérer le viol comme
un acte de génocide, une analyse partagée par
les juridictions Gacaca. Depuis quelques mois s'est ouvert
au TPIR d'Arusha le procès de Pauline Nyiramasuhuko.
Ministre de la Famille et de la Promotion féminine
du gouvernement rwandais en 1994, elle est la première
femme à être accusée d'incitation au viol
de masse, désormais assimilé à un crime
contre l'humanité.
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Justice traditionnelle
Le maintien prolongé des détenus en prison
pèse très lourd sur la stabilité du pays,
car il affecte tout le fonctionnement de la société,
à commencer par l'agriculture, base de l'économie
rwandaise. Mais comment surmonter cette terrible situation?
Souhaitant encourager ses concitoyens à aller de l'avant,
le gouvernement a décidé, avec l'appui de la
communauté internationale, de recourir à la
justice traditionnelle - la Gacaca, littéralement "la
petite herbe" - pour statuer sur le sort des détenus
qui croupissent en prison.
Concrètement, la Gacaca consiste à mettre en
place dans les collines des tribunaux coutumiers animés
par des jury populaires constitués d'"hommes intègres"
désignés par la communauté et chargés
d'établir les faits, d'instruire chaque cas et de prononcer
des jugements. Les verdicts varient en fonction des catégories
dans lesquelles sont répartis les inculpés,
à savoir: les planificateurs du génocide et
auteurs de viols ayant confessé leurs crimes (ceux-ci
seront déférés devant un tribunal ordinaire);
les auteurs d'homicides volontaires, qui représentent
la grande majorité des prévenus; les auteurs
d'atteintes graves à la personne; les auteurs d'infractions
contre les propriétés. Mélange de justice
classique et de justice traditionnelle, la Gacaca cherche
à susciter l'aveu et la demande de pardon, préalables
à des promesses de remises de peine. Pour Graciela
Lopez Marclay, coordinatrice détention du CICR, "la
Gacaca s'apparente à une catharsis nationale qui vise
à la reconstruction du
tissu national rwandais".
De l'avis des spécialistes, il faudra au moins deux
ou trois ans pour mener à son terme ce processus judiciaire.
De nombreux accusés répugnent toutefois à
participer à la Gacaca du fait que les crimes commis
par le FPR (Front patriotique rwandais) après le génocide
sont exclus du mandat de ces juridictions. Par ailleurs, la
Gacaca ne suscite pas seulement l'espoir parmi de nombreux
inculpés et leurs familles, mais aussi le scepticisme
parmi des survivants qui craignent le retour des génocidaires.
Ce dernier sentiment est encore plus palpable depuis la promulgation,
le 3janvier 2003, d'un décret présidentiel prévoyant
la libération conditionnelle des "détenus
courant le risque d'être emprisonnés pour des
périodes plus longues que la peine prévue par
la loi". De fait, environ un tiers des prisonniers -
soit près de 30000 - pourraient bénéficier
de cette mesure. L'avenir dira s'il s'agit d'un simple correctif
légal ou d'un premier pas vers une amnistie.
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Jean-François Berger
Rédacteur du magazine Croix-Rouge, Croissant-Rouge
pour le CICR.
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