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Alliance humanitaire au lac Victoria

par Andrei Neacsu

Tout autour du lac Victoria, dans les villages kenyans, tanzaniens ou ougandais, la maladie, les catastrophes naturelles et la misère font des ravages. Le partenariat Croix-Rouge du Lac Victoria vise à répondre à certains des besoins les plus pressants de la région.


©Andrei Neacsu / Féderation Internationale

Ogembo Oguonyo Dunga ne s'était jamais soucié de ses vieux jours, assuré qu'il était que ses deux filles et ses huit fils seraient là, le moment venu, pour prendre soin de lui. Ne vivait-il pas sur les rives kenyanes du lac Victoria où le poisson abondait et où l'agriculture pourvoyait généreusement aux besoins de la famille?

Le premier signe alarmant fut la raréfaction des prises de pêche. En trente ans, plus de 300 espèces ont disparu. Aujourd'hui, Ogembo a 80 ans et la fin de son existence n'a plus rien du conte de fées.

"Une épouse est morte et, en cinq ans, ayaki, la maladie qui vous dévore de l'intérieur (le sida), a emporté sept de mes enfants. J'ai enterré le dernier il y a trois semaines. Depuis que le malheur s'est abattu sur ma famille, je n'ai plus de ressort. Je pensais pouvoir me reposer, au lieu de quoi je prie pour trouver la force de m'occuper de mes six petits-enfants", raconte-t-il sans émotion apparente.

Sa visiteuse, Belinda Awino-Ajuang, volontaire de la Croix-Rouge locale et institutrice à l'école voisine, entend le même genre d'histoire jour après jour. Elle effleure la main du vieillard pour manifester sa compréhension — trois quarts des 400 élèves de son école sont orphelins d'un ou des deux parents à cause du sida.

 

Partenariat Croix-Rouge

À Rachuonyo, une communauté du littoral située à une soixantaine de kilomètres de la ville de Kisumu en direction de la frontière tanzanienne, il n'y a pratiquement pas une famille qui ait été épargnée par la pandémie du VIH/sida, explique Muktar Ali, commissaire du district. "Presque chaque maison abrite des veuves et des orphelins, et le taux de scolarisation a chuté de façon dramatique. En plus, bien que nous vivions dans une région plutôt aride, la rivière Miriu provoque d'énormes dégâts quand il pleut dans les Nandi Hills — sans parler du paludisme, qui prélève chaque année un lourd tribut dans les communautés les plus misérables du pays."

On recense pourtant quelque 3000 organisations non gouvernementales dont le but déclaré est de sauver le lac Victoria et d'améliorer les conditions d'existence des quelque 30 millions de personnes qui vivent sur ses rivages. Y a-t-il place pour la Croix-Rouge dans un dispositif si impressionnant?

"Oui", répond sans hésiter le commissaire Ali qui, tout en reconnaissant que beaucoup de bonnes choses ont été accomplies ces cinq dernières années, déplore le manque de constance de certaines ONG.

De fait, le partenariat Croix-Rouge lancé en 2003 à Musoma, en Tanzanie, par les trois Sociétés nationales des pays riverains et la Croix-Rouge suédoise est très apprécié aussi bien des pouvoirs publics que des communautés locales. "L'idée est de compléter dans les domaines de compétence de la Croix-Rouge les efforts entrepris par les gouvernements du Kenya, de la Tanzanie et de l'Ouganda ainsi que par d'autres organisations présentes dans la région", explique Staffan Wiking, de la Croix-Rouge suédoise.

Soutenu par le CICR et par la Fédération internationale, ce partenariat prévu pour durer dix ans s'intègre dans les plans de développement nationaux des trois Sociétés de la Croix-Rouge. Sa principale source de financement pourrait bien être l'Agence suédoise de développement international, avec laquelle des discussions sont en cours.

Laurean Rugambua, de la Croix-Rouge de Tanzanie, voit dans ce partenariat "une prise de conscience du fait qu'il faut du temps pour changer les comportements, améliorer les conditions de santé et d'existence et promouvoir la stabilité économique des quelque 15 millions d'individus vivant en dessous du seuil de pauvreté dans le bassin du lac Victoria".

Des solutions imaginatives

Chaque fois qu'ils mettent à l'eau leurs frêles embarcations, les pêcheurs mettent aussi leurs propres vies en danger. À six ou sept dans une petite barque, le risque de chavirer est grand. Or, peu nombreux sont ceux qui savent nager et encore moins peuvent se permettre l'achat d'un gilet de sauvetage. Face à ce problème, la
Croix-Rouge envisage de créer des équipes de sauvetage et de fabriquer des gilets dans le cadre d'un projet de couture destiné aux veuves et autres femmes vulnérables. À terre, il s'agit de combattre des traditions profondément enracinées qui ont un impact dévastateur pour la communauté. "Dans la région de Luo", explique Belinda Awino-Ajuang, "l'usage interdit aux femmes de travailler seules aux champs. Compte tenu de la mortalité dramatique des hommes, les veuves sont contraintes de chercher d'autres sources de revenus pour nourrir leurs enfants." La plus accessible est la prostitution, qui contribue à la propagation du VIH/sida.

Mikael Nataka, de la Croix-Rouge de l'Ouganda, est partisan de l'adage "mieux vaut prévenir que guérir". Sa Société nationale se prépare à lancer un programme de distribution de médicaments antirétroviraux, mais, à long terme, il estime que la meilleure réponse consiste dans les efforts d'éducation mutuelle combinés à des projets d'activités rémunératrices.

Le lac n'offrant plus guère de ressources halieutiques, de nombreux habitants ont imaginé d'autres solutions, comme l'exploitation du sable. Mikael Omondi récolte le sable du lac depuis dix ans. "Je le vends à des intermédiaires qui fournissent des entreprises de construction. Cela ne suffit pas à mes besoins, mais il n'y a rien d'autre à faire ici", observe ce jeune homme de 26 ans tout en se désaltérant avec l'eau brunâtre puisée directement dans le lac. Omondi n'ignore pas que cette eau peut transmettre la bilharziose, qui a tué certains de ses camarades. Elle véhicule également la fièvre typhoïde, courante dans la région. "C'est la seule eau que nous ayons", commente-t-il avec un sourire fataliste.

À quelques mètres de là, une mère et sa fille sont occupées à faire la lessive familiale dans une épaisse mousse savonneuse. Chaque jour, pêcheurs, usines et municipalités déversent quelque 100 tonnes de déchets et d'eaux usées dans le plus vaste lac du continent.

 

 

Précoce maturité

À Kanyango, les six petits-enfants d'Ogembo ont endossé leurs uniformes vert pâle pour retourner à l'école. Au lieu de jouer, ils débattent de problèmes d'adultes. "Je voudrais pouvoir faire quelque chose pour rendre la joie de vivre à notre peuple", déclare Sospeter en s'éloignant de la maison familiale flanquée des tombes de ses oncles et tantes. "J'aimerais devenir médecin pour sauver des vies."


Andrei Neacsu
Délégué régional de la Fédération internationale pour l'information, l'auteur est basé à Nairobi.

 

Le partenariat du lac Victoria en bref

Le partenariat Croix-Rouge du lac Victoria a pour but d'améliorer la qualité de vie des habitants du bassin, en particulier des plus vulnérables d'entre eux, à travers des programmes intégrés englobant des activités de soins de santé et d'assistance aux personnes, de préparation aux catastrophes, de réduction des risques et de développement de l'autosuffisance.

Partenaires
Sont associés à cet effort les gouvernements du Kenya, de la Tanzanie et de l'Ouganda par l'intermédiaire des ministères compétents et des autorités locales, de la Suède à travers son agence de développement international, ainsi que des organisations non gouvernementales comme l'AMREF (African Medical and Research Foundation), des associations de personnes vivant avec le VIH/sida, des associations de veuves et des coopératives de pêcheurs.

Activités
Programmes de soins et d'assistance à domicile en faveur de personnes vivant avec le VIH/sida, d'orphelins et de personnes âgées démunies.

• Distribution de médicaments antirétroviraux à certains patients affectés par le VIH/sida.
• Éducation mutuelle sur le VIH/sida par des volontaires Croix-Rouge au sein de groupes à risque.
• Lutte contre le paludisme, la typhoïde et autres maladies par le biais de campagnes d'éducation à la santé, d'élimination des vecteurs et de promotion de moustiquaires imprégnées.
• Création et formation d'équipes Croix-Rouge de sauvetage pour intervenir en cas d'inondations et d'accidents de pêche.
• Mise en place avec les communautés concernées de systèmes d'alerte rapide en cas de catastrophe.
• Initiation aux premiers secours et distribution d'équipements à des communautés et associations locales (coopératives de pêcheurs, etc.).
• Mise en place parmi les communautés locales (associations de veuves) de petits projets rémunérateurs qui feront reculer la pauvreté tout en améliorant la sécurité des pêcheurs (ateliers de couture pour la confection de gilets de sauvetage).
• Amélioration de l'approvisionnement en eau et de l'hygiène grâce à des projets de construction et de réhabilitation dans les régions les plus vulnérables.
• Formation communautaire à l'entretien des pompes à eau.
• Développement de la collaboration transfrontalière entre les sections locales de la Croix-Rouge afin de promouvoir la tolérance et la compréhension parmi les communautés voisines, souvent en conflit sur les ressources halieutiques.
• Plaidoyer pour les droits des personnes vivant avec le VIH/sida et autres groupes marginalisés.



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