Partout
le sang, la mort, la peur. Les secouristes des services d’urgence
travaillent toujours sous pression, mais en Israël, l’année
2004 a été particulièrement éprouvante.
Ils ont parfois eu à recueillir des lambeaux de corps
des heures durant, et les ambulances ont souvent roulé
vers la morgue.
C’est dans ce climat qu’un journal israélien
a demandé à un responsable du Magen David Adom,
la Société nationale israélienne, comment
ses volontaires et ses employés faisaient face. «Ce
sont des durs, répondit-il. Sinon, ils n’ont
rien à faire chez nous.»
Souvent perçus comme surhumains, les secouristes sont
formés et équipés pour réagir
à toute situation, d’une simple fracture à
un accident faisant de nombreuses victimes. Leur humanité
est leur force, mais parfois aussi leur talon d’Achille.
Pour eux, les sentiments d’échec, de culpabilité
et d’abattement — antithèses, à
bien des égards, des valeurs qu’ils défendent
— ne sont pas toujours faciles à accepter.
Cette attitude est heureusement en train de changer. Chaim
Rafalowski, qui dirige le département de gestiondes
situations d’urgence du Magen David Adom, explique que
deux processus simultanés, venant l’un de la
base et l’autre, du sommet, concourent à créer
un système de soutien psychosocial pour le personnel
et les volontaires.
«Nous devons aider les gens à gérer leurs
émotions, explique-t-il. Parallèlement, le personnel
de terrain demande un lieu où exprimer ses sentiments.
Enfin, la société israélienne connaît
une mutation culturelle, et le Magen David Adom suit le mouvement.»
C’est après le conflit au Liban, en 2006, que
les choses ont commencé à changer. Cette année,
le Magen David Adom, avec l’appui du Centre de référence
de la Fédération internationale pour le soutien
psychosocial et des Croix- Rouge autrichienne et française,
va diffuser des informations sur le soutien psychosocial et
renforcer son programme d’appui par les pairs. Des professionnels
de la santé mentale appuient cette action.
Un contrat non écrit
Les secouristes arrivent sur les lieux d’un accident
sans beaucoup d’informations sur ce qui les attend.
Cette tension aussi est source de stress. Prêts à
répondre à des besoins essentiels, ils attendent
— et redoutent — les «mauvais» appels.
Souvent, il est possible de sauver une vie, mais les choses
peuvent mal tourner, et rien n’est pire que le décès
d’une personne prise en charge.
«C’est une question d’ego, explique Chaim
Rafalowski. Entre secouristes, on se dit : “dans mon
ambulance, personne ne meurt”. Quand un décès
survient, c’est comme si l’on violait un contrat
implicite : les patients ne doivent pas mourir, nous devons
les garder en vie. Cela suscite un sentiment d’échec,
or personne n’aime l’échec... surtout pas
les superhéros !»
Grâce au programme de soutien psychosocial, Chaim Rafalowski
espère permettre au personnel et aux volontaires de
mieux accepter les situa- tions difficiles. Cela concerne
surtout les jeunes, qui représentent 50 % des 10 000
volontaires du Magen David Adom. «Plus on est jeune,
plus on est idéaliste et plus on a d’adrénaline
dans le sang, explique-t-il. On croit qu’on va sauver
tout le monde. C’est un moteur puissant, mais à
condition de poser des limites réalistes.»
Jonathan Caspi a 17 ans; il rêve d’être
un jour médecin, et c’est plus que tout la volonté
d’être utile qui le motive. «On a vu beaucoup
de cadavres, mes amis et moi, mais ça ne me perturbe
pas tant que ça. Ceci dit, je suppose qu’on aura
quand même besoin d’une aide psychologique, car
j’imagine que ces visions vont hanter notre esprit.»
Partager
La Croix-Rouge autrichienne organise depuis dix ans, pour
ses collaborateurs, un soutien fourni par les pairs.
«Chacun doit savoir ce que le système peut faire
pour lui», affirme Harald Legner, qui travaille depuis
16 ans comme ambulancier à Salzbourg, et qui apporte
un tel soutien depuis huit ans. «C’est surtout
le fait de savoir qu’il y a quelqu’un qui peut
vous aider qui est important. Du coup, les gens se sentent
rassurés.»
Barbara Juen est professeur de psychologie à l’Université
d’Innsbruck et volontaire de longue date de la Croix-Rouge
autrichienne. Elle a joué un rôle important dans
la création du système de soutien par les pairs
en Autriche, et elle aide maintenant le Magen David Adom à
mettre sur pied une structure similaire. «Créer
un programme comme celui-ci, c’est vraiment un moyen
de dire aux gens qu’on se soucie d’eux.»
Plaisanteries douteuses
Barbara Juen souligne que la création d’un système
de soutien par les pairs n’exclut pas l’humour
ni le sarcasme. «On redoutait au départ que tout
soit très sérieux, avoue-t-elle, mais ce n’est
pas le cas. Les volontaires et le personnel peuvent parler
à leurs collègues de leurs émotions et
même faire des plaisanteries “douteuses”
sur les incidents. Les secouristes sont plus sensibles aux
réactions dues au stress, chez eux-mêmes et chez
les autres, mais ils peuvent garder leurs mécanismes
de défense.»
La plupart des cas sont réglés au seinde l’équipe,
mais Harald Legner et ses collègues sont toujours disponibles.
Sélectionnés avec soin et spécialement
formés, ils peuvent aussi, au besoin, faire appel à
des psychologues professionnels. Mais la plupart du temps,
c’est l’information et le fait de pouvoir parler
qui sont la clé.
Grâce aux séances d’information, les collaborateurs
apprennent à repérer les signes de stress, et
ils sont de plus en plus nombreux à demander de l’aide.
Des lieux tranquilles et sûrs sont créés
pour des entretiens, les informations de contact sont facilement
disponibles, et la confidentialité est garantie. Harald
Legner voit clairement la différence.
«Avant, les gens démissionnaient quand ils se
trouvaient dans une situation difficile. Je leur explique
que leur réaction n’est pas un signe de faiblesse,
mais bien une réaction normale à une situation
anormale. Le taux de rotation a baissé.» Barbara
Juen confirme : «À présent, les anciens
s’occupent des jeunes. Ils assument davantage la responsabilité
de leurs collègues.»
Besoin de pairs
Les deux sociétés nationales insistent sur
la valeur du soutien fourni par les pairs. «Dans une
phase aiguë, les collaborateurs n’acceptent une
aide que si elle vient de collègues qui ont l’expérience
du terrain, dit Barbara Juen. C’est ce qui fait l’efficacité
de ce modèle.»
«En Israël, le niveau de stress est bien plus
élevé, pour les ambulanciers comme pour la population
en général, ajoute-t-elle. Le Magen David Adom
a besoin d’une structure améliorée pour
faire fonctionner le système des pairs.»
Katharina Ritz, chef de la mission du CICR à Jérusalem,
confirme que la situation dans la région est difficile.
«Le personnel et les volontaires des Sociétés
nationales sont en première ligne des urgences, souvent
au péril de leur vie. À chaque attaque en Israël
ou dans les territoires palestiniens, les volontaires vont
aider les victimes, parfois dans leur propre quartier. Ils
peuvent trouver parmi les victimes des voisins, des amis,
voire des parents. On oublie parfois que les secouristes aussi
doivent être secourus. Il est vital d’apporter
un soutien psychologique au personnel et aux bénévoles.»
Quand l’émotion déborde
Karin Unterluggauer, psychologue et membre de longue date
de l’équipe d’intervention en cas de crise
de la Croix-Rouge autrichienne, confirme la valeur du système
de soutien par les pairs. Les ambulanciers appellent les équipes
quand une aide supplémentaire est requise pour les
victimes et les familles, le plus souvent dans des cas de
décès ou de stress traumatique.
«Si on nous appelle, c’est que ça va mal»,
explique-t-elle.
Cela signifie que le personnel est prévenu, mais aussi
que son travail est difficile, et que le soutien est vital.
«Un jour, c’était notre troisième
intervention, pour le décès subit d’un
nourrisson, raconte-t-elle. Nous avons passé quatre
heures sur place. C’était trop. Ma collègue
a dû quitter la maison pour laisser couler ses larmes,
et j’avais aussi du mal à retenir mes pleurs.
Je n’ai pas pu inviter la mère à parler
à son enfant mort, parce que je savais que mes nerfs
ne tiendraient pas. Je n’ai pas été à
la hauteur, à mes propres yeux.»
L’entretien avec un collègue lui a permis d’évoquer
ses émotions. «C’est alors que j’ai
compris à quel point cela avait été difficile,
dit Karin. Cette discussion m’a enfin permis de baisser
ma garde.»
Pas un surhomme
Maya Dror est volontaire et travaille au service d’ambulances
du Magen David Adom depuis 17 ans. Elle est heureuse que la
Société nationale s’apprête à
fournir un soutien psychosocial.
«J’ai été envoyée un jour
sur le site d’un attentat, raconte-t-elle. Nous avons
recueilli les corps. Je me rappelle avoir soulevé une
tête sectionnée du corps; le sang coulait. Nous
avons emmené les corps à la morgue. Je suis
rentrée chez moi, j’ai pris une douche et j’ai
repris mes activités normales. Comment est-ce possible
? Je ne suis pas un surhomme, et il est logique qu’on
soit perturbé.»
| Åsta
Ytre
Conseillère en communication au Centre de référence
de la Fédération internationale pour le
soutien psychosocial.
Le Centre de référence de la Fédération
internationale pour le soutien psychosocial est hébergé
par la Croix-Rouge danoise. Sa mission consiste à
favoriser le bien-être psychosocial des bénéficiaires
de l’action humanitaire, des agents humanitaires
et des volontaires.
Voir le site http://psp.drk.dk
ou courrier électronique : psychosocial.center@ifrc.org. |
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Des secouristes aident les victimes après un carambolage
d’une centaine de véhicules en Autriche, en mars
2008.
©REUTERS / JOHANN FESL, AVEC L’AUTORISATION
DE www.alertnet.org
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