La
pratique qui consiste à payer pour des services
militaires ou de sécurité est aussi ancienne
que la guerre elle-même. De nos jours, le développement
rapide et l’évolution du secteur des entreprises
militaires et de sécurité privées lancent
des défis de grande ampleur aux tenants du respect
des droits de l’homme et du droit humanitaire.
Septembre 2007. Des employés de Blackwater Security
Consulting — entreprise privée militaire et
de sécurité basée aux États-Unis — fendent
la foule qui se presse sur la place Nisour, au centre de
Bagdad, pour ouvrir la voie à un convoi diplomatique
du Département d’État des États-Unis,
lorsque des tirs retentissent.
Les faits demeurent à ce jour controversés.
Les gardes de Blackwater affirment qu’ils ont été attaqués
et qu’ils ont répliqué en situation de
légitime défense, tirant sur leurs assaillants.
Des témoins prétendent que les hommes de Blackwater
ont ouvert le feu sans provocation et continué à tirer
alors que les civils cherchaient à s’enfuir.
Une chose est sûre : lorsque les armes se sont
tues, on comptait parmi les civils 17 morts et au moins
20 blessés. La population irakienne était
outrée et un fossé diplomatique s’était
ouvert entre les États-Unis et le gouvernement irakien
tout juste entré en fonctions.
L’épisode a marqué un tournant dans
le débat sur le recours croissant aux entreprises
militaires et de sécurité privées (EMSP)
dans les conflits armés. L’affaire Blackwater — venue
s’ajouter à l’implication de sous-traitants
privés dans le scandale survenu en 2004 en Irak dans
la prison d’Abou Ghraib, lorsque des prisonniers furent
victimes de violences et d’actes de torture — a
relancé le débat sur la sous-traitance des
fonctions essentielles de la conduite de la guerre à des
entreprises privées.
Les obstacles qui ont entravé par la suite les poursuites
et les demandes de réparation des victimes ont aussi
soulevé la question de savoir si la montée
en puissance des EMSP n’allait pas créer une
classe de personnel militaire, toujours plus nombreuse, échappant
de facto aux règles de la guerre communément
admises. Bon nombre d’experts restaient eux-mêmes
sans réponse face à certaines questions fondamentales :
quel est le statut des sous-traitants privés au regard
du droit international humanitaire (DIH) ? Sont-ils
des combattants, des civils, des mercenaires ou une catégorie
nouvelle ? Quelles sont les règles régissant
leur comportement ?
Au-dessus des lois ?
En 2008, 17 États ont signé une déclaration
qui répond à cette question par un «non» sans
ambiguïté : non, les entreprises privées
ne sont pas au-dessus des lois; elles n’opèrent
pas dans un vide juridique.
Signée aujourd’hui par 42 États
et par l’Union européenne, la déclaration
(dite Document de Montreux) réaffirme que le DIH et
le droit relatif aux droits de l’homme s’appliquent
bien aux entreprises privées. Les États ont,
quant à eux, l’obligation de faire respecter
ce droit par leurs sous-traitants.
Sans légitimiser le secteur des EMSP ni prendre position
sur la question du recours à des entreprises privées,
le Document de Montreux aborde des thèmes tels que
le statut du personnel des EMSP au regard des Conventions
de Genève de 1949 et les moyens de garantir la responsabilité individuelle
en cas de manquement dans diverses juridictions.
Le document — aboutissement d’un projet conjoint
du Département fédéral des affaires étrangères
de la Suisse et du CICR — encourage aussi les États à adopter
des règlements pour prévenir et poursuivre
les abus et propose un catalogue de bonnes pratiques destiné à aider
les gouvernements à mettre en œuvre ces obligations
sur le terrain.
Tout le problème réside dans le retard de
la réglementation par rapport au développement
du secteur. Nombreux sont les États qui ne disposent
toujours pas d’une législation, d’une
réglementation ou de pratiques suffisantes pour superviser
ce secteur en pleine mutation, qui a connu une croissance
foudroyante au cours des dernières décennies
et dont le volume d’affaires dépasserait aujourd’hui
les 100 milliards de dollars.
Une croissance exponentielle
Quel est le rythme de cette croissance ? Après
l’invasion et l’occupation de l’Irak par
les États-Unis en 2003, on estime que plus de 100 000
sous-traitants privés ont été employés,
dans des rôles allant de la surveillance des convois à l’appui
logistique, en passant par le renseignement, les postes de
contrôle et bien d’autres fonctions. C’est
dix fois plus que lors de la précédente guerre
en Irak. Pendant ce temps, le nombre d’employés
en Afghanistan atteignait les 20 000.
À quoi est due cette croissance ? Dans les années
précédant les attaques du 11 septembre
2001 contre New York et Washington, l’armée
américaine avait réduit ses effectifs. Les
deux grandes guerres terrestres lancées en Afghanistan
et en Irak ont poussé ses dirigeants à inverser
la tendance. À l’époque, la tendance était à la
privatisation des services publics, des prisons aux hôpitaux
et aux écoles.
Le recours aux EMSP dépasse largement le cadre de
l’armée. «Quand on parle des EMSP, la
plupart des gens pensent à l’Irak et à l’Afghanistan»,
relève Faiza Patel, présidente et rapporteur
du Groupe de travail des Nations Unies sur l’utilisation
des mercenaires. «Or, ces structures sont utilisées
dans de nombreux domaines, par exemple pour assurer la sécurité dans
les industries extractives, ou dans la lutte contre la drogue
en Amérique latine.»
De fait, la grande majorité des activités
menées dans ce secteur concernent des situations qui
ne sont pas considérées comme des conflits
armés, et qui de ce fait sortent du cadre du DIH,
mais elles se déroulent souvent dans des zones instables,
marquées par des crimes violents ou par des conflits
civils, où enlèvements, assassinats et autres
attaques figurent parmi les risques quotidiens de toute activité commerciale.
Étant donné la complexité du dossier,
comment réglementer ce nouveau secteur en plein essor ?
Qui veillera, dans des situations de conflit armé, à ce
que ces acteurs respectent les normes du DIH ? Qui les
poursuivra s’ils enfreignent ces règles ?
Les abus commis à Abou Ghraib illustrent bien ces
difficultés. De nombreuses poursuites ont été intentées
contre de simples soldats pour des chefs d’accusation
divers liés aux violences infligées aux détenus,
mais aucun des prestataires de services privés liés
aux abus commis n’a été poursuivi pénalement.
Dans certains cas, ils ont bénéficié d’une
immunité de poursuites en vertu du droit irakien.
Des procédures civiles intentées par d’anciens
détenus devant des tribunaux américains ont,
dans l’intervalle, été bloquées
ou retardées, au motif que les sous-traitants devraient
soit bénéficier de la même immunité de
poursuites que les soldats en temps de combat, ou se voir
accorder une «exemption pour actes commis sur le champ
de bataille». Celle-ci permettrait de classer les affaires
civiles, en partant du principe que les tribunaux ne devraient
pas remettre en cause des décisions prises dans des établissements
de détention dans le feu de l’action armée.
«Ces affaires sont en cours depuis des années,
mais l’on n’a même pas commencé à les
examiner sur le fond», indique Katherine Gallagher,
juriste du Center for Constitutional Rights à New
York, qui a intenté un procès à deux
sous-traitants militaires au nom de 330 détenus
irakiens emprisonnés à Abou Ghraib en 2004.
La difficulté de la réglementation
Quelle que soit l’NUMÉRO de ces affaires, nombreux
sont les acteurs de terrain qui souhaitent avant tout éviter
de nouveaux abus et faire toute la clarté sur les
droits et les devoirs des sous-traitants privés, qui
sont considérés comme des civils et protégés
contre les attaques en vertu du DIH aussi longtemps qu’ils
ne participent pas directement aux hostilités. (Il
faut toutefois relever que cette protection, de même
que le sens précis de la «participation aux
hostilités», sont difficiles à définir
en termes généraux, car ils dépendent
du contexte et des circonstances.)
Il est crucial de bien préciser le statut et les
obligations de ces sous-traitants car ils agissent souvent
dans des situations très précaires. En Irak,
de nombreux collaborateurs d’EMSP (dont Blackwater)
ont été tués alors qu’ils effectuaient
des tâches diverses (liées ou non à la
sécurité) pour le compte du gouvernement des États-Unis.
Parallèlement, le statut de civils des entrepreneurs
privés signifie qu’ils ne devraient pas, en
cas de capture, être traités comme des prisonniers
de guerre, et qu’ils ne jouiraient pas de la même
immunité de poursuites pénales devant des juridictions
civiles pour des actes commis dans le cadre d’opérations
de combat.
Les tentatives des États d’accorder l’immunité,
au regard de la législation nationale, aux entrepreneurs
privés dans des conflits précis (cas fréquent
pendant la guerre d’Irak en 2003), tout en bloquant
les affaires civiles ou pénales au motif que les sous-traitants
agissent de fait comme des soldats, montrent bien la nécessité d’éclaircir
la situation.
Le Document de Montreux aide les États à trancher
ces questions juridiques complexes, mais c’est maintenant
aux États signataires d’assurer le suivi, explique
Marie-Louise Tougas, conseillère juridique du CICR
spécialisée dans l’interaction entre
le DIH et les EMSP.
«Il faut désormais que les États respectent
leurs obligations au regard du DIH dans ce domaine, explique-t-elle.
Nous les aidons à concevoir les instruments permettant
de mettre en œuvre les obligations citées dans
le Document de Montreux : promulguer une législation
nationale, mettre en place des mécanismes de supervision
et instaurer des mesures de contrôle sur l’octroi
de licences.»
Mise en œuvre volontaire
Les réformes législatives, toutefois, prennent
du temps et il est probable que chaque pays suivra sa propre
méthode. C’est pourquoi certaines initiatives
sont menées hors du cadre législatif. Tel est
le cas du «Code de conduite international des entreprises
de sécurité privées», adopté récemment
avec l’appui du gouvernement suisse et de nombreux
acteurs du secteur, qui vise à créer un système
au sein duquel les entreprises acceptent volontairement d’être
supervisées par un groupe d’experts intersectoriel.
Les gouvernements, quant à eux, sont incités à tenir
compte de la position des entreprises vis-à-vis de
ce code lorsqu’ils attribuent des contrats dans le
secteur de la sécurité. Le Royaume-Uni, où bon
nombre des plus grandes entreprises privées de sécurité ont
leur siège, a déjà accepté de
ne passer des contrats qu’avec des entreprises respectant
le Code.
En août 2012, 464 entreprises de 60 pays avaient
signé le Code, rédigé par des membres
d’associations du secteur, des experts de la sécurité,
des juristes, des gouvernements et des chefs d’entreprise.
Les partisans du Code affirment que ce type d’exigence — qui
pourrait déterminer la survie d’une entreprise — est
une incitation suffisante pour qu’elle préserve
des normes élevées en matière de formation,
qu’elle sélectionne avec soin ses employés
et qu’elle adhère aux principes du DIH et des
droits de l’homme.
C’est précisément sur ces principes
qu’est fondé le Code, explique Anne-Marie Buzato,
du Centre pour le contrôle démocratique des
forces armées – Genève, qui est à la
pointe de ces efforts.
«Le recours à la force, par exemple, ne devrait pas excéder
ce qui est strictement nécessaire; il devrait être proportionnel»,
expliquait-t-elle récemment à des experts réunis à l’Institut
international de droit humanitaire à San Remo (Italie). «Les sous-traitants
ne devraient pas employer d’armes à feu contre des personnes,
sauf en cas de légitime défense ou pour défendre d’autres
personnes contre une menace imminente de mort ou de blessures graves, ou pour
prévenir un acte criminel particulièrement grave associé à un
réel danger de mort.»
Certains experts sont sceptiques à l’égard
de cette sorte d’«autorégulation» du
secteur sur des questions essentielles de vie et de mort,
et font valoir que certains des aspects essentiels de la
mise en œuvre du Code restent en suspens. Pour Anne-Marie
Buzato, cependant, il s’agit plutôt d’un
modèle de «corégulation», puisque
les instances chargées de réaliser des audits
et de contrôler le respect du Code seraient composées
d’experts représentant les gouvernements et
la société civile.
Un appel à une nouvelle convention
Si le Code représente, pour certains, un pas positif
pendant que des textes ou accords contraignants sont en voie
d’élaboration, d’autres considèrent
que ni le Code, ni une réglementation nationale ne
permettront de régir les activités d’entreprises
actives dans plusieurs pays, qui plus est souvent dans des
lieux où toute enquête sur des allégations
d’infraction serait pour le moins difficile. Un traité international
contraignant serait donc indispensable selon eux.
Au sein des Nations Unies, le Groupe de travail sur l’utilisation
des mercenaires rédige un projet de convention qui
contraindrait les États à réglementer
bien plus strictement toute exportation de services de sécurité.
La convention limiterait la gamme d’activités
pouvant être déléguée par les
gouvernements à des sous-traitants privés,
et exigerait des États signataires qu’ils adoptent
des systèmes d’octroi de licence similaires à ceux
qui régissent les exportations d’armes.
«Il s’agit de réglementer les exportations non seulement
d’armes, mais aussi d’hommes et de femmes armés»,
a déclaré la présidente du Groupe de
travail, Faiza Patel, aux participants de la réunion
de San Remo.
De nombreux pays, a-t-elle poursuivi, sont dotés
de lois et de systèmes de licence très stricts
pour les entreprises de sécurité nationales,
tandis que les dispositions touchant les entreprises actives à l’étranger
sont laxistes. «Laisser les EMSP fonctionner [sans
réglementation] dans des contextes imprévisibles,
avec des armes très perfectionnées et avec
tous les risques que représente ce type d’opération
en termes de droits de l’homme et de droit humanitaire,
c’est, selon moi, se soustraire à l’obligation élémentaire
de diligence raisonnable», a conclu Faiza Patel.
Force est pourtant de constater que les perspectives d’adoption
d’un nouveau traité international ne sont pour
l’instant guère favorables, faute d’un
appui suffisant parmi les États clés, où sont
basées un grand nombre d’EMSP.
Une cible mouvante
L’une des principales difficultés n’est
autre que l’évolution rapide du secteur. Dans
le numéro d’automne 2012 de la Revue internationale
de la Croix-Rouge, consacré à l’impact
des entreprises privées sur les conflits, Sarah Percy,
de l’Université d’Oxford, montre que si
le secteur des EMSP s’adapte rapidement aux nouveaux
besoins du marché et de la politique, la mise au point
d’une réglementation internationale est bien
plus lente.
La «ruée vers l’or» des guerres
en Irak et en Afghanistan retombée, le secteur s’est
déjà adapté à de nouveaux marchés, à savoir
la protection du commerce maritime contre la piraterie, la
protection de l’acheminement de l’aide alimentaire,
voire l’acheminement lui-même.
Pour Sarah Percy, les vues actuelles en matière de
réglementation sont basées sur un modèle
dépassé d’EMSP «mercenaires» ou
prestataires de services dans un conflit armé international,
comme en Irak. «De ce fait, explique-t-elle, les autorités
réglementaires, à tous les échelons,
sont souvent engluées dans de longues négociations,
alors que l’objet de leur réglementation est
en pleine mutation.»
«Le génie de la sécurité privée
est sorti de la lampe — écrit Sarah Percy — et
les États le laissent pour l’instant largement
agir à sa guise, pour le sanctionner ensuite quand
il va trop loin, au lieu de fixer d’emblée les
règles du jeu.»
«Le débat sur le rôle approprié du
secteur privé est sans doute ardu, et doit peut-être
commencer à l’échelle nationale, mais
c’est probablement la meilleure option pour réglementer
un secteur dont l’évolution devancera toujours
la capacité d’adaptation des autorités
de réglementation.»
Malcolm Lucard
Rédacteur en chef de Croix-Rouge, Croissant-Rouge. |

Un agent de sécurité privé étranger
en faction près du lieu d’un attentat à la
bombe à Bagdad en octobre 2007.
Photo : ©REUTERS/Ceerwan
Aziz, avec l’autorisation de www.alertnet.org
«Le
génie de la sécurité privée
est sorti de la lampe et les États le laissent
pour l’instant largement agir à sa
guise, pour le sanctionner ensuite quand il va
trop loin, au lieu de fixer d’emblée
les règles du jeu.»
Sarah Percy,
de l’Université
d’Oxford, dans un numéro à paraître de la Revue internationale
de la Croix-Rouge sur les entreprises privées, la violence et les conflits |

Une femme, dont le mari a été tué lors
d’une fusillade par des employés de l’entreprise
américaine Blackwater, assiste avec sa fille à ses
côtés à une réunion avec des procureurs
et des enquêteurs américains à Bagdad
en décembre 2008.
Photo : ©REUTERS/Atef
Hassan, avec l’autorisation de www.alertnet.org
«Laisser les entreprises
militaires et de sécurité privées
fonctionner [sans églementation] dans des
contextes imprévisibles, avec des armes très
perfectionnées (…), c’est, selon
moi, se soustraire à l’obligation élémentaire
de diligence raisonnable.»
Faiza Patel, présidente et rapporteur du Groupe de travail
des Nations Unies sur l’utilisation
des mercenaires |

Les employés des entreprises privées de sécurité ne
sont pas tous des étrangers. Ici, un agent afghan
contrôle des adolescents en quête d’emploi
dans un poste avancé de l’armée des États-Unis
dans l’est de l’Afghanistan en septembre 2011.
Photo : ©REUTERS/Erik
de Castro, avec l’autorisation de www.alertnet.org
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